51. Jeux d'eau et de lumière

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Étourdi par le chiffre, Moawiya ressent le besoin de respirer.

— Mon désert, ma tente me manquent… Je suffoque…

Le spacieux palais, aux parois de marbre, est remarquablement aéré… Mais le calife se lève. Il entraîne le sage Youssouf vers une cour auréolée d'arcades fraîches. Les deux hommes y marquent une pause.

De sveltes colonnettes s'élancent, affranchies des lois de la pesanteur, vers les infinis où scintillent à qui mieux mieux les toits gris-bleu. Les murs affichent des mosaïques délicates, gaiement colorées, célébrant pathétiques audacieuses la nature que la ville, tout autour, s'acharne à détruire. Un jet d'eau paradisiaque s'élève, dont les précieux fragments sont recueillis en une vasque d'albâtre, au pied de laquelle reposent quatre bassins.

Ici, le génie mahométan s'extrait vigoureusement de l'art de La Nouvelle Rome. C'est ici, dans cette cour, qu'il prend naissance. Il célèbre l'eau, magnifie l'espace, domestique le temps, n'ayant d'autre objet que de transmuer la matière en lumière, que de glorifier la Lumière unique de Dieu qui, perçant le jet d'eau, rebondissant à la surface des quatre bassins, fait ondoyer sur les céramiques mille graciles arabesques. Allègres, fantasques, vibrantes, elles nous la décomposent en couleurs, cette lumière, nous révèlent sa vraie richesse, nous détaillent la multiplicité de Dieu, qui est Un, quoique fait de nos âmes de croyants, éparpillées sous les destins les plus divers.

Les deux hommes, accablés de tant de fascinante beauté, observent un pieux silence.

Enfin, le calife en revient à la rivalité plus terre à terre opposant les moines atlantes aux évêques.

— Il s'agit donc, sage Youssouf, d'une tentative de réatlantisation du Ponant ? Nous sommes donc en présence d'une guerre entre les campagnes atlantiques et les villes méditerranéennes ?… Entre les populations qui travaillent et leurs gras parasites, dont elles voudraient se débarrasser ?…

— La pertinence de tes analyses me saisit de vertige, Ombre de la Splendeur divine ! Le Ponant veut en effet retrouver son âme. S'affranchir d'un matérialisme exclusif. S'affranchir de la tutelle méditerranéenne, qu'incarnent les évêques citadins. Aux yeux des Occidentaux, les villes n'ont plus de raison d'être. Créées par les Romains, elles se sont vautrées des siècles durant dans la plus abjecte collaboration. Elles incarnent le Mal absolu. L'Ancienne Rome n'existe plus… La Ville est vaincue… Les campagnes sont libres ! Certes, les moines atlantes acceptent d'approvisionner les villes des évêques, mais au prix fort. Les étranglant.

Le calife et le sage Youssouf reprennent leur marche, à tout petits pas précautionneux. La cour à laquelle ils viennent de dédier cette halte réparatrice ouvre sur une deuxième cour, tout aussi paisible, toute de faïence elle aussi.

Une fontaine émet son frais babil. Là encore, elle se répartit en quatre discrets filets d'eau — les quatre rivières de la vie — alimentant quatre bassins. Le parfum subtil du jasmin se mêle à celui du mûrier. Le cédratier le dispute à l'oranger amer. La vigne et le figuier s'ébattent en insouciante liberté.

Au bord d'un bassin, le gamin facétieux éclabousse à tour de bras son gouverneur, qui n'ose pas se montrer trop sévère après tant d'épreuves.

Joyeux, vif, le prince héritier est décidément en pleine forme. Le calife songe, le cœur serré de gratitude, au souverain des confins de l'univers à qui la Divine Providence dicta le choix d'un cadeau peu coûteux, certes, mais d'une spectaculaire efficacité…

Cette deuxième cour propose une nouvelle halte : l'ombre bienfaisante de l'iwan, d'où le calife peut observer les ébats de son cher Yazid.

Le Commandeur des croyants se fait servir une minuscule tasse de thé, qu'il accompagne d'une cuisse de mandarine confite. Le sage Youssouf salive, mais n'ose demander, craignant le pal.

Moawiya dit :

— Les évêques ont raison d'avoir fait le choix des villes. On peut y laisser grouiller une racaille que l'on dresse contre les forçats des campagnes qui stupidement la nourrissent. Il faut savoir diviser la racaille, si l'on ne veut pas qu'elle s'unisse contre nous. Les campagnes travaillent et se font saigner. Les fainéants des villes empochent, exigeant toujours plus. Car on ne peut pas travailler et dominer en même temps. Travailler, c'est un acte de soumission. La campagne travaille. La ville domine. Puisque Dieu veut que le monde soit ainsi partagé, les évêques ont raison.

Le sage Youssouf demande humblement :

— Tu penses, Ombre de la Splendeur divine, que les campagnes atlantiques vont perdre ?

— Les monastères atlantiques perdront cette guerre, parce qu'ils parient sur l'harmonie plutôt que sur l'affrontement. Laissons les architectes délivrer l'harmonie.

— Ta lucidité m'éblouit, Commandeur des croyants !

— Un jour, je mettrai tous ces Romains d'accord avec moi. En attendant… que cela n'empêche pas ma reconnaissance de s'exprimer.

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