49. Le métropolitain qui veut devenir patriarche

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Jean se dit qu'il lui sera facile de tirer profit entier de l'affaire, s'il est profit à tirer…

— Le calife ira peut-être jusqu'à cent cinquante dinars ? Et, si le prisonnier affabule, il suffira de tout rejeter sur lui.

Dans l'immédiat, il n'est pas question de tenter d'approcher une esclave du calife. La rhinotomie, Jean n'y tient pas. La castration, il préfère éviter. Le pal ne déchaîne guère son enthousiasme. Prudent, Jean préfère aller voir l'évêque métropolitain.

Un esclave l'introduit devant Barsos.

— Peux-tu, demande Jean à l'évêque, confier ce rectum à l'une de tes…

— C'est un fémur, mon bon Jean, ne confonds pas…

Barsos aime bien humilier son prochain en lui faisant mesurer l'étendue de ses propres connaissances…

— Si tu veux, concède Jean… Peux-tu confier cet os à l'une de tes épouses, qui le porterait à Gula, l'esclave médecin qui soigne le prince Yazid ?

La demande abracadabrante ne laisse pas d'étonner l'évêque.

— Pourquoi me mêlerais-je d'une affaire si risquée ?

— C'est un chrétien qui m'implore de lui rendre ce service. Un Romain. Il va mourir bientôt, par les soins experts d'Hocine. Rejetterais-tu la dernière volonté d'un de nos frères ? N'est-ce pas charité chrétienne que de l'aider ?

La charité chrétienne, l'évêque s'en décharge volontiers sur ses ouailles. En bon manager, il sait déléguer.

Il examine néanmoins le fémur. Le saint homme est piqué par la curiosité.

— Montre-moi ce chrétien, mon bon Jean.

Et voici nos deux amis qui se dirigent tous deux vers la prison, l'évêque dans sa litière portée par quatre esclaves, Jean qui suit clopin-clopant.

Barsos affronte avec réticence la saleté repoussante et la puanteur du lieu. Jean doit le traîner, le tirer, le pousser, le houspiller.

— Hue ! vieille bourrique…

Coenred est bien dépité de voir que le fémur se trouve non dans les mains de l'esclave Gula, mais dans celles d'un évêque. Il perd patience.

— Jean ! c'est une question de minutes ! Qu'est-ce que tu fabriques, bon sang ?

Avec une noble autorité, l'évêque s'interpose.

— Selon Jean, tu serais notre frère en Jésus-Christ ?

— Pas du tout ! Pas plus que Romain ! Je me tue, sans le moindre succès, à l'expliquer à cet abruti…

Coenred sent d'ailleurs que cet évêque n'est pas beaucoup plus éveillé que Jean.

— Jean ! s'exclame-t-il, vas-tu enfin porter cet os à la savante Gula ?

— Tu voudrais échapper au pal, mon ami ? questionne le garde toujours avide de s'instruire.

— Qu'est-ce que ce fémur a de particulier ? demande Barsos.

Le prisonnier sent la nervosité le gagner. Mais il n'a que ces deux charlots pour le relier à la vie. Il entreprend de tout expliquer à l'évêque.

— Ce fémur est celui de saint Oswald. Il est doté d'un pouvoir miraculeux…

— Je le croyais à Strakonice ?

— À Saint-Pierre de Strakonice, tu trouveras le fémur droit de saint Oswald. Celui-ci, regarde bien, est un fémur gauche.

Effroyablement vexé d'être pris en flagrant délit de déduction rudimentaire, l'évêque tente de garder bonne contenance. Du reste, il n'est guère impressionné. Il possède, en son église, ni plus ni moins que l'une des trois têtes de saint Jean-Baptiste. Non miraculeuse, il est vrai, car Mahomet interdit la magie, considérée comme une tentative de tromper Dieu.

Moïse leur dit : « Malheur à vous ! Ne forgez pas de mensonge contre Allah… Sinon, par un châtiment, Il vous anéantira… »

Certains évêques, à l'arrivée des mahométans, ont préféré fuir. Par exemple, le patriarche d'Antioche, qui subit maintenant l'hospitalité du patriarche de La Nouvelle Rome (on ne sait pas s'il gagne au change). Mais la plupart des évêques sont restés dans leur ville occupée. Le métropolitain de Damas est de ceux-ci.

Les choses ne se passent pas trop mal. Le calife a besoin des chrétiens. Pas question de désorganiser l'implacable système d'oppression fiscale hérité des Romains. Les collabos sont chouchoutés. C'est ainsi que le calife accorde la plus ample confiance au collecteur d'impôt Serge Mansour, un chrétien dont il a fait son grand vizir.

Grâce à l'entregent de Mansour, l'évêque de Damas dispose de la moitié gauche de son église, où les chrétiens adorent la moitié gauche du crâne de saint Jean-Baptiste, crâne pieusement gardé sous le milieu de l'autel. Tandis que, dans la moitié droite de l'église, les mahométans, qui sont gens tolérants, ne se formalisent pas de la présence de la moitié droite du crâne… Hors micro, l'évêque juge inéquitable une telle répartition de l'espace liturgique : on compte dans Damas, dit-il, quatre cent mille chrétiens pour vingt mille mahométans ! Mais il doit reconnaître que, sans l'intervention du grand vizir, c'était toute l'église qui devenait mosquée…

Barsos considère le prisonnier. Puis l'os. Les prodiges accomplis par le squelette de saint Oswald sont fameux dans tout le monde chrétien.

« N'est-ce pas la Divine Providence, pèse le métropolitain, qui m'envoie ce jeune homme candide ? Ne me fournit-elle pas matière à me faire bien voir du calife ? »

Car Barsos vit un véritable enfer, je me dois de le préciser. Il souffre. Quatre évêques, vous le savez, paradent orgueilleusement bien au-dessus de tous les autres évêques de la Terre. Ce sont l'évêque de La Nouvelle Rome, l'évêque d'Alexandrie, l'évêque d'Antioche et l'évêque de Jérusalem. Ces quatre privilégiés s'enivrent parés du titre prestigieux de patriarche. Agrémenté, bien sûr, de la prééminence qu'il confère. Or, de façon tout à fait injuste et incompréhensible, l'évêque de Damas n'a pas le titre de patriarche.

Oui, mais voilà… l'évêque d'Antioche a pris la fuite !… Par conséquent, il n'est plus qu'évêque nominal, comme l'était la pitoyable méduse Deusdedit. Il n'est plus que métropolitain d'opérette. Patriarche virtuel. Barsos a voulu saisir l'opportunité. Il a prié humblement le divin empereur d'élever la métropole de Damas en un patriarcat qui se substituerait à celui d'Antioche. Mais le divin empereur n'a pas donné suite à la supplique. Il a préféré quitter La Nouvelle Rome. Il est parti se promener égoïstement on ne sait où. Depuis trois ans, on est sans nouvelles de lui…

Peut-être le calife se montrera-t-il plus attentionné, en cas de guérison miraculeuse du prince Yazid ? Tandis que, si le fémur se révèle inopérant, le prisonnier sera là pour payer les pots cassés ?

On voit que Barsos raisonne de la même façon que Jean. Comme quoi, bassesse et lâcheté ne sont pas une question d'apparat. Elles s'accommodent tout aussi bien d'une litière portée par quatre esclaves que d'une paire de babouches au bout du rouleau.

Mais voici que Coenred est mal à l'aise de devoir confier à Barsos les intérêts d'un saint Colman qui n'aime guère les évêques. Le jeune homme précise, comme s'il voulait dissuader Barsos de l'aider :

— L'honnêteté m'oblige à te dire, bon père, que je suis missionné par des saints atlantes…

— Eh bien ! mais… les saints atlantes jouissent d'une excellente réputation !… Ils ne mettent jamais les pieds dans le dogme, ni dans un concile, et, par conséquent, n'embêtent personne avec des fantasmes de prééminence… Ils sont en bons termes avec les qua… heu… les trois patriarches effectifs, se gardant de prendre parti pour l'un ou pour l'autre. Des gens du monde.

Coenred insiste, comme s'il tenait fermement au pal :

— Oui, mais je me demande si l'affaire qui m'amène à Damas ne mettrait pas en cause un évêque… Un évêque qui chercherait des noises aux saints de Lindisfarne…

Barsos se rembrunit.

— Ah !… quel évêque ?

— Le traître qui déclencha les hostilités paraissait envoyé par l'évêque de L'Ancienne Rome…

Barsos est plié de rire.

— L'hérésiarque ? Ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha !

Poliment, Coenred le laisse à son hilarité. L'autre enfin s'essuie les yeux, et dit :

— À qui cet olibrius ne cherche-t-il pas des noises ? De qui n'est-il pas jaloux ?… Je vais me faire un plaisir, mon fils, d'aider les bons saints de Lindisfarne !… Mais… qu'as-tu, mon cher fils ?… Tu veux faire pipi ?… Et moi qui te retiens avec mes bavar…

Coenred se tortille en effet, mais d'angoisse…

— Par pitié ! fais vite… Le temps presse ! Le prince Yazid va mourir !

— Tu te fais du mauvais sang pour le prince Yazid ? demande Jean.

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