48. Dans l'attente du supplice

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Les lettres de créance ont été rédigées en arabe par saint Colman, et signées d'Oswy.

— Que nul ne nous dérange ! commande le calife. Seule, Gula, l'esclave pétrie de science, viendra me donner des nouvelles de mon fils.

Puis il se tourne vers Coenred, l'œil cruel.

— Ambassadeur, dis-tu ? Mais où se cache l'interminable caravane écrasée de cadeaux somptueux qui précède tout ambassadeur ? Aurais-tu détourné les soieries ensorcelantes, les parfums obsédants, les esclaves perverses, les lions rugissants de la Nubie, les cuirs repoussés, les cimeterres persans incrustés de diamants gros comme des ballons de foot ?…

Empêtré de l'os en main comme d'un nid de frelons, Coenred est liquéfié. Dans quel traquenard l'a-t-on fourré ?

— Ce cadeau que t'adresse le grand roi de Northumbrie revêt une humble apparence, Commandeur des croyants. Mais sa valeur est inesti…

Un remue-ménage provient du durka'ah. Une femme surgit, haletante et non voilée, ce qui désigne une esclave.

Le calife devient pâle. Il se lève.

— Que se passe-t-il, esclave ? Parle !

— Ton fils te réclame, Ombre d'Allah !

Le calife se précipite. L'esclave le suit, d'un pas plus digne.

— L'os a la baraka ! hurle Coenred qui tend le fémur à bout de bras.

Le calife n'a rien entendu. Le calife est déjà sorti.

L'esclave tourne la tête un instant. Elle a comme un haussement d'épaules. Elle sort à son tour.

— Saisissez l'espion romain ! ordonne Serge, le grand vizir.

Coenred, la main crispée sur l'os qu'il serre contre sa poitrine, est conduit jusqu'à la prison, située loin du palais. On le jette dans un trou poisseux muni de barreaux de fer dégoûtants.

Dans la cour, un chrétien vicieux répondant au nom de Jean est assis par terre, à l'ombre d'un mur. Il se protège les yeux, d'une main dont les doigts pendent inertes sans se préoccuper de chasser les mouches gastronomes attirées par lui. Pour éviter de tomber en arrière, Jean est appuyé contre le mur. Pour éviter de glisser sur le côté droit, il s'étaie du fémur de saint Oswald.

Jean ne quitte jamais cette position, ni pour manger ni pour dormir. Son rôle, dans la prison, consiste à cracher par terre, tout en accablant Coenred d'insultes vomitives.

Par lui, Coenred connaît bientôt tous les potins de Damas et d'ailleurs : l'arrivée d'une caravane du Cathay ; la crise de goutte de Moussa Razeh, le deuxième eunuque de Chimr ibn al Jawchan ; la très grave maladie, sans doute mortelle, de Yazid, le fils du calife, qui jette les sunnites dans la consternation et les chiites dans l'euphorie.

— Les réjouissances populaires sont interdites pendant le temps de la maladie, explique Jean. Ton supplice est malheureusement ajourné…

Ce que Jean affectionne par-dessus tout, c'est donner à Coenred un avant-goût de ce qui l'attend.

— La chance te comble, mon ami, c'est Hocine qui prendra soin de ta personne, dès le deuil fini.

Il crache par terre, regrettant d'avoir employé par inadvertance le mot personne.

— Je ne connais pas Hocine, fait observer Coenred. Qui porte ce nom ?

— Hocine est le bourreau le plus réputé de l'Islam, le favori du calife. Son savoir-faire est grand…

— Tu m'inquiètes, ami.

— La science anatomique d'Hocine est vaste et fort précise.

— Tu veux dire qu'il connaît parfaitement la répartition des viscères dans un corps humain ?

— Sois sans crainte, ami ! La pointe du pal sera émoussée, afin que pas un seul de tes organes vitaux ne soit lésé…

— Tu me rassures.

— À la fin de la première prière, avec un soin méticuleux, Hocine officiera. Il t'embrochera.

— Il m'embrochera ?

— Avec une infinie délicatesse, sois sans crainte. Dès lors, il ne te restera plus qu'à faire montre de patience… Ah ! c'est moins confortable qu'un pouf, il faut que tu le saches… Tu glisseras inexorablement vers le bas. Mais très lentement. Tu devras attendre…

— Attendre ?

— Pour expirer.

— Attendre jusqu'à ?…

— Jusqu'à la prière du soir, dans le meilleur des cas. Trois jours peut-être, car tu me parais vigoureux. La souffrance est inimaginable… Je t'envie, mon ami, de vivre si passionnante expérience !…

— Tu sais trouver les mots qui réconfortent. Mais… dis-moi…

— Oui, mon ami…

— Tu me parais cruel.

— Certes, oui, répond Jean avec un bon sourire de légitime fierté sur ses chicots verdis.

— Es-tu, cher Jean, aussi futé que cruel ?

Le garde-chiourme réfléchit, se gratte le turban, et finit par avouer :

— Je ne me suis jamais posé la question…

— Je vais formuler ma question autrement. Es-tu, cher Jean, aussi cupide que cruel ?

Cette fois, le prince a droit au franc sourire de mépris. Fascinant panorama de moignons verts.

— Qu'aurais-tu donc à m'offrir ? Je t'ai volé le peu que tu possédais… Tes bottes… ta chemise… ton épée… ton couteau… Je t'ai laissé ta culotte, pour ne pas offusquer les dames… Qu'aurais-tu donc à m'offrir ?

— Je t'offre, séduisant Jean, la gratitude éternelle du calife. Il saura te récompenser comme seul un calife peut le faire. Il te donnera bien cent dinars. Peut-être même te fera-t-il caporal ?

Coenred n'en dit pas plus. Mais il sent que le poison s'instille dans les veines du brave homme, qui crache de façon moins régulière. Ce qui signifie que des mécanismes insolites se mettent en branle, en grinçant, dans le turban cradingue…

Un temps démesuré s'écoule.

— Je t'écoute, dit enfin Jean.

— Au palais, une esclave savante a pour nom Gula. Cette esclave a liberté de quitter le sérail pour prodiguer des soins au prince Yazid. Trouve cette esclave. Essaie de l'approcher sans te faire voir. Donne-lui le fémur qui soutient ton aimable aisselle…

— Le fé…

— L'os !

— L'os ?

— L'os, et ta fortune est faite.

Le garde-chiourme est sceptique.

— Je crains qu'il ne soit trop tard pour tenter une diversion, Romain. Écoute la prière lancinante qui provient du minaret de l'église Saint-Jean. Elle se fait plus désespérée déjà… Ne va-t-elle pas se muer bientôt en chant funèbre ? Qu'en penses-tu, mon ami ? Mon très cher ami ?

— Parle moins ! trépigne Coenred. Agis plus !

Par coquetterie, le répugnant personnage laisse Coenred mariner encore un peu dans son angoisse. Enfin, il se lève, mais avec une nonchalance extrême. Il part, insouciant, oubliant l'os.

— L'os ! crie le prisonnier.

Jean s'arrête. Il fait l'effort de tourner la tête. Il avise le fémur. À regret, il rebrousse chemin. Il fait l'effort maintenant de se baisser, ouille ! c'est dur… Il fait le gros effort inhumain de saisir l'os. Il se redresse tant bien que mal. Enfin, il se remet en marche, cassé en deux, tenant son dos d'une main. Péniblement il s'en va, traînant comme une misère ses vieilles babouches pourries. L'os pendouille à son côté, tenu négligemment du bout de deux doigts.

— Vite ! hurle Coenred.

Jean quitte la prison, de son pas égal. Mais pourquoi ne se dirige-t-il pas vers le palais ?

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