47. Le plan de Benoît

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Benoît tape dans le dos de Vitaliano qui crache, hoquète, qui tousse comme un perdu.

Enfin il se redresse, Vitaliano, des larmes plein les yeux.

Il s'efforce de reprendre son souffle, de récapituler ses esprits.

Il s'essuie de la manche, pestant.

— Es-tu donc tombé sur la tête, mon pauvre Benoît ? Qu'est-ce qu'il serait venu fabriquer à Rome, ton Pierre ? hein ? Pêcher des rats ?

— S'entourer de la toute première communauté chrétienne de la Terre !

Vitaliano, d'un geste excédé, balaie la proposition farfelue.

— Il n'est pas un chrétien qui ne sache que la première communauté citadine fut créée par Marc en 43, la deuxième par Evodius en 44, la troisième par Onésime en 54… heu… la quatrième en 68 par Timothée, la cinquième en… Pierre était un missionnaire, un itinérant. Pas un sédentaire. Pas un citadin. Pas un évêque.

— Écoute-moi ! Pierre les prend de vitesse, tous ces pâles rivaux, les Marc, les Evodius, les Onésime, les Timothée, les Jacques le Mineur, les Apollinaire, tous ces lambins… Dès le lundi de Pentecôte de l'an 33, une petite voix intérieure lui chantonne gaiement, à Pierre :

Rosa

Rosa

Rosam…

— Benoît ! tu débloques…

— Galvanisant ses maigres ressources intellectuelles, Pierre arrive à comprendre que la langue de feu qui lui crama les tifs, la veille, n'était autre que la langue latine… Il se précipite ventre à terre jusqu'à Rome. Il est subjugué par la débrouillardise de cette ville qui met le monde en coupe réglée. Sur l'heure, il se consacre évêque, pour avoir sa part du gâteau. Bien avant ce fatidique an 43, bien avant qu'en Alexandrie cet imposteur de Marc ne devienne le soi-disant tout premier évêque, Pierre ordonne des prêtres. Il séduit de riches veuves. Il préside les jeux du cirque. Bref, il coule à Rome des jours paisibles, révisant les difficiles déclinaisons…

Dominus

Domine

Dominum…

L'étrange Benoît, l'œil habité d'une lueur quelque peu surnaturelle, le diablotin Benoît mime, danse, bouge, déclame, trépigne.

Mais voici que son visage se fait plus grave, son geste plus lent.

— Et puis… et puis il s'éteint paisiblement, Pierre, aimé de tous… Le divin empereur vient s'incliner, en larmes, devant sa dépouille. Pour finir, le saint homme est inhumé par ses ouailles, avec dévotion. Car il n'est pas enterré dans le Ciel, Pierre, comme le croit le naïf Colomban… Il est ici… dans Rome !

— Première nouvelle !

— Tu dégottes une tombe très ancienne, garnie de quelques os bien anonymes ! Mieux… Tu joues sur le mot chaire qu'emploient si volontiers les saints irlandais… Que signifie ce mot ?

— Il signifie tombe creusée dans la pierre

— Et puis ? Et puis ?…

— Et puis siège creusé dans la pierre

— Fort bien ! la tombe, chaire matérielle, tangible, preuve incontestable, fait de toi l'héritier de la plus magistrale chaire de la chrétienté, le siège de Pierre. Te voici le chef des apôtres. Jésus en personne t'envoie. Nul ne peut te contester le droit de commander à la Terre entière. Les Irlandais n'ont plus qu'à la boucler !

Non. Vitaliano n'est pas convaincu.

— Depuis toujours, les évêques de Rome se réclament du Saint Sauveur. Mon église porte le nom de Saint-Sauveur. Il n'est pas bien, le Saint Sauveur ? Qu'est-ce que tu lui reproches ? Et tu me vois, moi, richissime évêque de la toute-puissante Rome… m'asseoir sur le siège bancal d'un « illettré, simple d'esprit », comme disent les Actes des…

— Le grand Colomban l'occupait, ce siège bancal… Il a conquis tout l'Occident !

Non. Vitaliano n'est pas convaincu.

— Nous avons déjà l'évêque de Babylone pour prétendre que Pierre était son prédécesseur. Et puis l'évêque d'Antioche… Trop de prétendants. C'est la foire d'empoigne ! Ça ne fait pas sérieux…

— Ils n'arrivent à rien, ces faussaires malhabiles, parce qu'ils s'appuient sur des sources que leurs voisins ennemis peuvent vérifier. Toi, tu vis loin, tu peux inventer une belle histoire…

— Cette fable susciterait l'émerveillement confiant de mes esclaves palefreniers… Mais elle ferait hurler de rire les évêques ! Ils s'adosseraient au fait que nul Texte canonique n'a jamais suggéré de voyage de Pierre en Occident, voilà tout. Rien dans les Actes des apôtres, qui laissent Pierre en carafe à Jérusalem en 44, toujours aussi couard… Rien dans les sept lettres que saint Paul écrivit de Rome, lettres où il nomme jusqu'aux plus humbles des compagnons qu'il avait dans cette ville…

— Écoute-moi, négatif Vitaliano… Quelques gouttes puisées dans l'encrier que voici vont combler les lacunes d'apocryphes orientaux par trop négligents. Dans l'épître postée par Pierre à Babylone, je remplace Babylone par Rome, à six lettres près c'est la même chose, et nous avons la preuve que Pierre fut à Rome !… Tu balaies d'un seul et même mouvement l'arrogance des Irlandais et les haineux sarcasmes des patriarches !… Moyennant un honnête bakchich, un berger arabe raconte que, lancé dans la poursuite d'un intrépide agneau, son fils a trouvé de vieux papelards sans intérêt dont — détail qui tue — la moitié furent brûlés, car ça caillait ce jour-là… Papelards providentiels pour…

— Ça suffit Benoît ! coupe sèchement l'évêque. La crédulité des fidèles a des limites…

Le pitbull Benoît, les crocs plantés, ne lâche pas le morceau.

— J'occupe mes loisirs à remanier quelques Textes… Regarde… Ça ne te coûte qu'un peu d'encre…

L'évêque arrache la feuille des mains de Benoît.

— Écris ça, moi je vais séjourner à Kherson.

— Bientôt plus de Kherson ! Bientôt plus d'empereur ! Le divin empereur perd pied en Occident… À ton avis, bon père, pourquoi les saints irlandais se réclament-ils avec tant d'insistance de Pierre ?

L'évêque hausse les épaules. La réponse est évidente.

— Parce que, issus d'une terre jamais conquise, ils refusent d'assimiler l'empereur à Dieu ! Ils ont remplacé l'empereur par Pierre, tout simplement ! Idiot, poltron et mort, c'est pas Pierre qui va les coloniser !

Le vin a fait son effet. Vitaliano semble parfaitement se rappeler qui est Pierre. Par haine des saints irlandais, les évêques de Rome, quand ils ne font pas semblant d'ignorer qui est le chef des apôtres, ne manquent jamais une occasion de le dénigrer.

— Hélas ! s'acharne Benoît, toi… toi tu n'as pas remplacé l'empereur par Pierre…

— Je voudrais t'y voir… Ça te dirait d'être écartelé ?

— Es-tu bien sûr d'avoir encore un empereur, demain ?

— Je le sais, grince Vitaliano, que l'Occident risque de lui échapper… Mais je sais également que l'autorité spirituelle ne peut s'exercer sans un bras séculier qui l'impose par le fer et par le sang. Pour une imposture du calibre de celle que tu proposes, il faut de sacrés appuis temporels, crois-moi !

S'armant d'un couteau, Benoît détaille une confortable tranche de jambon de Calabre pour regonfler le moral de l'évêque. Il le rassure :

— Les Lombards n'y regarderont pas de trop près à ton épître légèrement retouchée ! Les Lombards ne savent pas lire. Ces analphabètes représentent l'avenir !… Tu l'as bien vu, l'empereur n'a même pas osé les attaquer !… La force intelligente ne peut rien contre la force imbécile !…

Vitaliano lève les bras au ciel, comme pour en tâter la vacuité…

— Les Lombards ! Et pourquoi pas les Francs, tant que nous y sommes ?

— Ou bien les Francs, si tu préfères… Les Francs ! Dresse-les contre les Lombards ! contre le divin empereur !… Prends les Francs pour protecteurs, à la place de cet empereur qui ne fait rien pour te protéger des Lombards qui te rackettent !…

— Calme-toi, Benoît ! calme-toi ! Pose ce couteau, tu vas éborgner quelqu'un !

— Prends qui tu veux !… Tu m'as dit mainte fois apprécier les traîtres… Qu'attends-tu pour en être un ?

Benoît vient de toucher le point sensible. L'évêque de Rome est terrorisé par le brutal Constant. Il craint les douleurs de l'écartèlement. Ou l'exil à Kherson. Mais il doit trahir. C'est plus fort que lui. La terrible désillusion qu'il vient de vivre réclame vengeance.

— Comment trahir le divin empereur ? demande-t-il enfin.

— Pour t'affirmer auprès des Barbares, tu dois piétiner les saints irlandais, mais aussi les évêques gaulois…

— Mais comment ?

— Les païens.

— Les païens ?

Benoît n'avait pas oublié le vieux projet de l'archidiacre Boniface. Projet que Wilfrid huit ans plus tôt avait fait tourner en eau de boudin.

— Si tu veux casser du chrétien, tu fais comme fit jadis Rémi, l'évêque de Reims : tu prends des païens.

— Où vais-je trouver des païens ? Les saints irlandais ont christianisé tout l'Occident…

— Réfléchis. Les seuls qui résistent encore à la fougue pastorale des saints irlandais… Les tout derniers païens d'Occident… Où se terrent-ils ?

— Dans le sud-est d'Albu.

— Bravo ! les tout derniers païens d'Occident sont les Jutes et les Saxons… Or, à la porte Flaminia, tes espions ont intercepté mon copain Wilfrid qui transitait par Rome, voulant gagner Ravenne dans quelque but obscur…

— Wilfrid ? l'agent des évêques gaulois qui prétendait introduire un évêque barbare dans le Kent ?

— Oui, ce Wilfrid que tu retiens prisonnier… Ce Wilfrid que tu fais torturer ignominieusement… Libère-le ! Je le prends en main. Je vais lui faire renouveler sa tentative — pour ton compte, cette fois. Je viens d'apprendre que le roi de Northumbrie intime un synode à Streanaesharch, pour affermir le prestige de Colman et, dans le même mouvement, se faire élire roi de toute l'île d'Albu. Je vais envoyer Wilfrid y foutre la pagaille… Il y trollera perfidement, initiant de dérisoires disputes sur des thèmes loufoques de coupes de cheveux ou de dates de Pâques, envenimant à loisir le débat, le faisant déraper vers la plus indescriptible confusion !… Il prétendait venir de ta part ? Il va réellement venir de ta part !

— Et qu'est-ce que j'en retire ?

— Pendant qu'il déconsidère les moines irlandais aux yeux de tous les rois de l'île, toi tu dresses un rempart…

— Un rempart ?

— Un rempart contre ces mêmes moines irlandais. Un évêque. Tu nommes un évêque pour le Kent. Pas un Jute. Un Italien. Un légat, c'est-à-dire un évêque envoyé par toi. Un évêque sur qui s'exerce ton autorité. Un séide véritable. L'initiative te transforme en apôtre… Enfin ! pas trop tôt !

— Mais…

— Apôtre sédentaire, je te rassure… Te voici le successeur de Pierre ! Missionné par Jésus !… Tu pais les brebis !… L'autorité sur un évêque lointain t'investit d'une dimension moins étriquée, crois-moi, que celle d'évêque métropolitain d'Italie suburbicaire !… Et l'intrusion te fournit une base pour contrer l'action des saints irlandais, comme celle des évêques gaulois… C'est ton premier pas pour exister. Tu prends pied chez les Barbares, sans trahir l'empereur. Ça te garde les deux fers au feu : si l'empereur est chassé d'Occident, tu joues franchement la carte barbare ; si l'empereur prend le dessus, tu lui livres Albu…

Sous le déluge de raisons, Vitaliano reste silencieux. Benoît le juge à point. Il lui remplit son gobelet bien à ras, le ménisque bien bombé.

Il ajoute :

— Et puis… j'aurai besoin de ces moines noirs, engraissés à tes frais depuis un siècle dans l'aile gauche de ton palais…

— Je t'en ai déjà donné quarante, pour en faire des copistes ! Des falsificateurs, plutôt…

— Il est temps que les autres se rendent utiles. Et qu'ils se construisent une fortune. Ils sont si pauvres que même le démagogue Jésus leur interdirait l'accès au Royaume des Cieux ! Je vais faire miroiter à leurs yeux les étourdissantes richesses des saints atlantes… Pourquoi laisser le monopole du monachisme aux Irlandais ? Il faut, à tes moines noirs, des monastères ! Pour devenir riches ! Immensément riches !

— Et où vont-ils trouver des terres ? et des esclaves pour les cultiver ?

— Il leur suffira de spolier les moines irlandais en établissant de fausses chartes. De faux actes de dotation. En même temps, ils se livreront à un patient travail d'oblitération. Les moines atlantes, qui christianisèrent l'Occident, seront non seulement dépouillés de leurs biens, mais effacés à tout jamais dans les mémoires. Ils n'auront jamais existé. Tu dépossèdes les moines irlandais de leur Pierre, tes moines noirs les dépossèdent de leur existence.

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~ O.E.
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