46. Dans les profondeurs de l'enfer

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Par un hasard malin, le palais du Latran est bâti sur l'une des portes de l'enfer. Seules, trois personnes savent faire jouer le mécanisme de l'ouverture secrète, ingénieusement dissimulée. Seules, trois personnes ont accès à l'univers sombre et profond : l'évêque, l'archidiacre et le directeur du scrinium. Je ne souhaite à personne, tendre sœur lectrice, d'avoir un jour à s'aventurer en pareil endroit. Brrrr… Vitaliano descend tant bien que mal, à tâtons tout tremblant dans les ténèbres angoissantes, les marches disjointes conduisant au terrifiant repaire où règne sans partage le Prince du Mal. Bientôt, les premières fumerolles piquent les yeux, irritent la gorge. Dans les recoins les moins accessibles, on devine tapis de sournois rougeoiements de lave. Les putrides exhalaisons de soufre rongent les poumons. Et, faiblement audibles encore, des hurlements inhumains sont arrachés aux profondeurs. La chaleur se fait insupportable. On suffoque dans les vapeurs malsaines, à mesure que l'on approche du centre de la Terre, tandis que s'affirme une puissante, une farouche, une répugnante odeur de chairs brûlées. L'air est torride. Irrespirable. La robe de l'évêque est trempée de sueur. Il étouffe. Et d'un seul coup, au plus profond du gouffre, s'impose à ses yeux une vision insoutenable, éclate un tumulte de cris effrayants. Cris pathétiques des suppliciés. Cris désespérés de souffrance abominable. Vitaliano soudain est aveuglé par les monstrueux brasiers qui crachent lumières cinglantes, fumées délétères, émanations toxiques, acrimonieuses étincelles. Flamboiements dans la nuit éternelle. Terribles et spacieuses marmites. L'huile s'y agite à gros bouillons. Les aveuglés pécheurs s'y ébattent en douloureuses contorsions frénétiques jusqu'à la fin des temps. Leurs viandes éclatées, écorchées, boursouflées, calcinées, martyrisées de cloques et de plaies sanguinolentes empuantissent l'atmosphère, tandis que de noirs hideux démons ailés cornus virevoltent ricanant fourches brandies dans cet horrible tableau, réintégrant vicieusement les repentis tardifs qui voudraient s'échapper, remettant cruellement ces misérables en la place que l'impitoyable doigt de Pierre une bonne fois pour toutes leur assigna.

Là, reposent les originaux apocryphes, mêlés aux copies canoniques. Dieu même ne reconnaîtrait pas les siens dans cet enchevêtrement insalubre. Là, Satan est dans son élément.

Là, Benoît Biscop se trouve enfermé depuis douze jours. Il a fait provision de pois chiches, de jambon de cochon noir de Calabre, et de vin de Sicile. De papyrus, d'encre de seiche et de plumes d'oie. Peu friand de mondanités, le directeur du scrinium ne tient pas à perdre son temps avec des empereurs dans de frivoles festivités. L'âne Vitaliano saura mieux que quiconque déraisonner tout son saoul là-haut, et se prosterner à plat ventre. Benoît se moque pas mal de tout ça. À la lumière de sa lampe, il travaille, lui, Benoît.

Là-haut, les pillards n'ont pas soupçonné l'existence de l'enfer où paisiblement il œuvre. Dans la bibliothèque, des rayonnages garnis de livres sans intérêt étaient disposés bien en vue, pour faire diversion. Les Arméniens ont emporté les Énéide pour mettre le feu à la ville, sans chercher plus propre à leur édification…

Sur la fin de la douzième nuit, Benoît a la surprise de voir débarquer Vitaliano.

L'évêque apprécie Benoît Biscop. Il aime les traîtres.

— Qui n'a pas un traître chez soi, se plaît-il à radoter, ne va pas loin !… Sans Judas, le Christ n'aurait pu mourir, ni par conséquent accomplir le plus prestigieux de ses tours, celui qui l'imposa dans le cœur des âmes simples…

Benoît possède un atout supplémentaire. Il sait le grec, la langue du christianisme. Aujourd'hui désignée comme la langue du diable par les évêques de Rome, qui farouchement en interdisent l'usage. Elle est tout de même bien utile pour établir des faux.

Nous nous rappelons que Benoît précéda Wilfrid à Rome, dix ans plus tôt. Puis, tandis que Wilfrid, outré, refusait de trahir Lindisfarne et quittait la ville, Benoît, plus accommodant, restait au palais du Latran, où il apprenait aux moines noirs la lecture, et notamment à distinguer le vrai du moins vrai ; et aussi l'écriture, les initiant plus particulièrement à la conception des faux. Soucieux de peaufiner son latin, il se lança dans la rédaction d'une remarquable correspondance de Grégoire le Simple. Cet évêque de Rome s'était vu décerner le peu flatteur sobriquet par des théologiens de Belgique première (jamais en mal de suffisance, ceux-là), qui faisaient des gorges chaudes de son bon gros sens. Benoît eut la charité de rebaptiser le pauvre homme « Grégoire le Grand », pour tenter de le hisser à hauteur de son ennemi triomphant, le gigantesque saint Colomban.

Benoît, par ailleurs, écrivit l'hagiographie délirante d'un obscur fils de collabo, personnage semi-légendaire et très controversé, dont il fit un évêque, un évêque « itinérant » (!) Selon Benoît, ce Padraig suspect aurait converti les Irlandais au christianisme un demi-siècle avant les saints de Killeany !

Dans la foulée, notre Benoît rédigea les neuf grands feuillets par lesquels Constantin faisait don à l'évêque de Rome de tout l'exarchat de Ravenne — qui pourtant n'existait pas, du temps de Constantin. La donation de Benoît fut jugée trop audacieuse, susceptible d'attirer des ennuis, mais néanmoins gardée pour plus tard…

Au visage décomposé de Vitaliano, Benoît comprend que les choses n'ont pas suivi le cours prévu.

L'évêque est venu quêter du réconfort. Il a réellement les patates au fond du filet.

— Ils ont tout pris… Ma baignoire monolithe en rose porphyre d'Algajola…

Benoît lui sert un gobelet de vin.

— Ils ont tout pris. Tout. Le divin empereur est parti. Envolée, ma primauté !

Déchirant évêque ! À force de parler au présent de la richesse, de la puissance et de la beauté de Rome, sans doute a-t-il fini par y croire… À ce train-là, peut-être un jour croira-t-il en Dieu ?

En attendant, il est effondré. La primauté, qu'il a cru saisir en un moment de folie, la primauté vient de lui passer sous le nez.

— La primauté… Le premier… Le premier de tous les évêques… Et pas seulement de l'exarchat !… Le premier de tous les évêques du monde !… C'était bien pour moi !… Pour moi !… Pour nul autre !… Injustice !… La primauté, mon pauvre Benoît… Qui va donc en hériter ? Ce nigaud d'Adeodatus, l'évêque de Naples ? Cet infect poussah de Zosime, l'évêque de Syracuse ? Sérieusement, imagines-tu Zosime en patriarche de toute la Terre ?

— Naples ou Syracuse ? Tu ne sais pas où l'empereur va s'établir ?

— Il a quitté ma ville par la via Portuensis, laissant derrière lui, telle une large moissonneuse-batteuse-lieuse, un indigne sillage de campagnes ravagées. Il va s'embarquer. Mais pour où ? Naples, sans doute… Naples… Adeodatus… Fumier, va !

Benoît remplit le verre de l'évêque. Apparemment, il faudra beaucoup de vin pour encaisser la désillusion…

— Tout est fini. J'arrête. Je vais ouvrir un commerce de volailles à Montelanico.

Douloureux Vitaliano ! Pour lui changer les idées, Benoît lui présente son travail en cours…

— Je viens d'exhumer de vieilles lettres, bon père…

— Des faux, comme d'habitude… N'apprendras-tu donc jamais l'honnêteté, mon pauvre Benoît ?

— Détrompe-toi ! Exceptionnellement, elles sont authentiques.

— Exceptionnel, en effet.

— C'est un échange entre le grand saint Colomban et l'un de tes prédécesseurs, Boniface IV… Colomban tentait de lui faire abjurer, à cet égaré Boniface, l'épouvantable hérésie nestorienne qu'il avait embrassée…

Ce n'est pas l'évocation de cet affrontement disproportionné qui va remonter le moral de Vitaliano.

— Frêle hérétique Boniface, gémit l'évêque. Il n'avait pas de chance. Vivre dans l'ombre d'un si phénoménal ennemi…

— Il ne manquait pas d'air, en tout cas, le Boniface… Ici, le voilà-t-y pas qui soutient que le grand Colomban, dès lors qu'il vient s'installer en Italie, doit lui obéir, à lui, Boniface…

— Lui obéir ? glapit Vitaliano.

— Oui, comme au Levant, où certaines communautés monastiques sont inféodées à quelque évêque…

— Demander à la plus éminente figure de la chrétienté de prêter serment d'allégeance ! Il aurait pu demander à Dieu, tant qu'à faire ! Candide Boniface… Il a sûrement été bien reçu ! Il a bien dû se faire remettre en place ! Il…

— Pourtant, fait remarquer Benoît, il avance un solide argument, notre Boniface… ici… regarde… Il dit que Colomban doit obéir à l'évêque de Rome, parce que Rome est riche, glorieuse et puissante…

— Ah ? il fait sans doute allusion à quelque passé lointain…

— Malheureusement… inspiré par le Malin… le fétide Colomban lui retourne comme une chaussette le précieux argument. Colomban répond que si Rome est riche, glorieuse et puissante, c'est parce que, de sa chaire, là-haut, dans le Ciel, Pierre inlassablement distribue richesse, gloire et puissance aux pillards, aux magouilleurs, aux assassins. Et que par conséquent c'est au munificent Pierre, qui les gâte, que les évêques et les rois doivent obéissance et soumission… C'est au successeur de Pierre que l'évêque de Rome doit obéissance et soumission !

— Mais c'est qui, ce Pierre, à la fin ?

— Rappelle-toi tes cours de catéchisme, voyons ! Pierre… Simon de Bethsaïde, si tu préfères…

— Il faudrait savoir ! il s'appelle Pierre ou il s'appelle Simon de Bethsaïde ?

Le vin commence à produire son effet. L'évêque éprouve de grosses difficultés à suivre… L'œil vitreux, le nez dans son gobelet, il s'en tamponne de ce brumeux Pierre comme de cet obscur Simon de Bethsaïde, qu'on l'appelle comme on voudra, encore une invention de ces énergumènes de saints irlandais. Il caresse avec volupté son malheur, Vitaliano. Il conjugue au présent des rêves envolés… La dignité de patriarche œcuménique lui va si bien au teint, à lui, le séduisant Vitaliano ! Patriarche de toute la Terre !

— Sers-m'en un autre, Benoît, exhale-t-il tragique la voix rauque. J'ai soif.

Benoît, nullement refroidi, sert l'évêque et reprend son fil.

— Écoute-moi ! les saints irlandais sont des missionnaires. Ce qui leur permet de revendiquer l'héritage de Pierre, le chef des tout premiers missionnaires. Les saints irlandais sont donc envoyés par Jésus en personne. Tel est leur « plus concurrentiel ». Voilà pourquoi nul ne peut leur contester le droit de commander à tout l'Occident.

— Bah ! s'ils commandent à tout l'Occident, c'est parce qu'ils ont eu du flair. C'est tout. C'est parce que leur cynique sens politique leur a fait faire le choix des rois barbares…

— Choix gagnant ! Il n'y en a plus que pour saint Pierre, en Occident… Saint-Pierre de Fontenelle, Saint-Pierre de Mons, Saint-Pierre de Gand, Saint-Pierre de Jumièges… Saint-Pierre de Renaix… Ces charlatans d'Irlandais recouvrent tout l'Occident de monastères dédiés à leur satanique Pierre ! Ah ! il faut reconnaître que l'Occident, ils l'ont christianisé…

— Six siècles après l'Orient, tempère le saint évêque… Ils ont mis le temps !

— Ils ont gagné ! Ils paissent les brebis, comme l'avait ordonné Jésus à Pierre. Aux yeux de tous les Occidentaux, le christianisme, aujourd'hui, ce ne sont plus les évêques. Ce sont les moines. Les moines atlantes, puisqu'il n'y a pas d'autres moines en Occident. J'excepte la poignée de moines noirs réfugiés qui croupissent fainéants béats dans ton palais, inutiles à jamais. Les moines atlantes ont gagné !

— Facile ! ricane Vitaliano. Ils ont une coupe de cheveux qui met les populations en transes… À tel point que nous autres, évêques, fûmes obligés d'en inventer une, parfaitement ridicule, pour tenter de ri…

— Leur coupe de cheveux n'est pas la seule raison de leur prodigieux succès. Leur fait de Pierre, que rappelait Colomban dans sa lettre…

— Leur fait de Pierre ? C'est quoi encore, ça ?

— Je t'en parlais tout à l'heure ! Tu n'écoutes pas ! Leur concept « Pierre commande aux souverains » est un concept gagnant… Ils l'ont prouvé !… Ne le méprise pas, ce concept ! Au contraire !

— Au contraire ? Que veux-tu dire ?

— Approprie-toi ce concept ! Détourne-le, ce concept… à ton profit !

Benoît s'est levé. Le visage animé d'une sainte conviction, il va, vient. Il décoche de grands gestes vifs, en authentique Italien qu'il est devenu. Qui soupçonnerait en lui le moine de Lindisfarne ? Il a pris du gras. Ses joues, son nez ont rougi. Le traître porte la robe noire de ses copistes, et la tonsure consternante à la toute dernière mode citadine. Il insiste, infernal Benoît :

— Dépossède les Irlandais ! Revendique l'héritage de Pierre !

— L'héritage de… Tu devrais aller te coucher, Benoît, il est tard… Tu m'imagines en successeur de Pierre, en missionnaire, allant courir les chemins brûlants, me faire mordre les mollets par les chiens, prêcher la Bonne Nouvelle, paître des brebis ? Je ne suis pas mieux ici, vautré dans des coussins, dégustant cet excellent Cerasuolo di Kamarina ?

Le sédentaire Vitaliano porte son gobelet à ses lèvres, pour mettre fin au débat.

— Je ne parle pas de ça, répond Benoît. Je dis qu'il suffit de prétendre que Pierre vint à Rome !

Une atroce quinte de toux secoue l'évêque.

Le pauvre Benoît est tout aspergé de Cerasuolo di Kamarina.

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