45. Le retour du fils prodigue

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L'empereur a quitté Ravenne. Il traverse la péninsule italienne. Tel Moïse franchissant la mer des Roseaux, il progresse entre deux grondantes murailles de Lombards miraculeusement contenus de part et d'autre de la via Flaminia.

À quelque deux lieues de L'Ancienne Rome, il aperçoit un cortège. L'évêque de cette ville oubliée se porte au-devant de lui.

L'évêque tremble de tous ses membres. Le divin Constant a la réputation de n'être pas le gars facile. Et, surtout, de ne pas aimer les évêques de Rome, des hérésiarques incorrigibles doublés de traîtres qui spéculent sur une victoire des Lombards…

— Moi, hérésiarque ? Moi, spéculer sur les Barbares ? Alors que le divin empereur vient s'établir chez moi ?

L'évêque explore en toute honnêteté le fond de son cœur. Il n'y décèle que candeur, innocence et pureté.

Demandons-lui de pousser un peu plus avant son examen… Ne va-t-il pas reconnaître que… heu… que…

Bah, c'est vrai que, las de devoir céder le pas au patriarche de Constantinople et puis au primat de Ravenne, les évêques de Rome brandissent parfois des dogmes un peu téméraires… C'est vrai que, las de subir le joug de l'exarque, ils envisagent volontiers la carte barbare… C'est vrai que, las de voir les saints irlandais s'étaler sans vergogne sur la terre italienne, les évêques de Rome lèchent discrètement les couilles aux Lombards… C'est vrai…

C'est vrai… Quand on y pense…

Il est terrorisé, Vitaliano, car le divin empereur a la main lourde !

— Allons ! se rassure le brave évêque. Tout cela, c'était avant… Avant !…

Pour l'heure, il a le cœur gonflé d'espoir. Oubliées les convulsions dogmatiques. Oubliés les Lombards.

— Le divin empereur vient dans ma Ville ! Rome, injustement larguée par l'infâme Dioclétien… Le divin empereur vient dans ma Ville ! C'est pour y vivre à jamais. Dans un éclair de lucidité, le divin empereur abandonne sa femme, ses fils et la sordide Constantinople à quelque destin mahométan… Il revient vivre à Rome ! Il va rétablir les jeux du cirque ! Rome va retrouver tout son lustre !

La litière s'immobilise à portée de voix.

— Salut à toi, ô divin César ! Bienvenue dans la plus formidable ville de tous les temps… Bienvenue dans la Merveille de l'univers…

La litière de l'évêque opère un demi-tour majestueux. Elle ouvre, dans les feux du couchant, la route de la Grande Rome à l'enfant prodigue. Au divin empereur qui règne sur le monde.

Il est ivre de triomphe, Vitaliano.

Finies les brimades ! Finies les humiliations ! Finis les anathèmes ! Oubliées les querelles ! Oubliées les rancœurs ! Oublié l'inepte Martin agonisant, consommé d'ulcères, buvant sa pisse dans son exil de Kherson !… Rome redevient ce soir la grande et pompeuse et puissante Rome. La résidence du divin empereur. L'obscur évêque de Rome ressuscite dans la Gloire de la pleine Lumière ! L'évêque de Rome devient le premier de tous les évêques du monde. L'évêque de Rome peut rivaliser enfin avec l'insolent abbé de Bobbio. L'évêque de Rome, le superbe Vitaliano, devient non seulement primat de l'exarchat, mais patriarche de toute la Terre !… Ah ! il l'a bien profond, le disgracieux évêque de Constantinople… Et cette enflure d'exarque ! Et le foireux évêque de Ravenne… Ah ! le beau Vitaliano peut les écraser de son mépris, ces loquedus… L'évêque de Rome fait trembler tous les évêques de l'empire ! Les quatre patriarches y compris ! Brimades, humiliations, anathèmes vont pleuvoir ! dans l'autre sens, à présent… Ha ha ! Jouissance… volupté… bien-être… Orgasme ! Délice !…

Ha ha ha !

Ha ha ha ha ha !

Il rit, dans sa litière, Vitaliano. Il rit.

Mais voici la porte Flaminia.

Et c'est un spectacle bien étrange que ce retour au bercail de l'empereur romain, après trois cent soixante-treize années d'absence.

Il entre, l'empereur des Romains.

Il entre, à la tête de ses légions.

Un tableau d'apocalypse s'offre à ses yeux incrédules. Un cauchemar post-nucléaire. Une étendue dévastée, fantasmagorique.

Pillée par les Wisigoths d'Alaric en 410, par les Vandales de Geiséric en 455, par les Ostrogoths de Totila l'Immortel en 546, la plus grande ville du monde est aujourd'hui désertée. Ses deux millions d'habitants ne sont plus que dix-sept mille faméliques zombies hagards, fugaces entre les ruines, ombres furtives, mendigots loqueteux, miséreux, pouilleux, piteux, miteux.

Les enfants dégénérés des maîtres orgueilleux qui rackettèrent le monde ne se livrent plus qu'à de mesquins trafics, survivant de rapines et d'expédients médiocres, entre les rats, entre les épidémies, suintant la misère, rongés de famine et de lèpre, bradant leurs pierres aux Lombards pour qu'ils en fassent des monastères irlandais.

L'empereur et ses légions errent, tels des fantômes glacés de stupeur, dans le champ d'ordures qui fut Rome, par un silence de fin du monde. Le divin empereur, pris à son propre mensonge, a peine à croire que ce sont ici les illustres lieux claironnés par sa propagande, le forum de Trajan que ce terrain vague, le Capitole à main droite que ce monticule déplumé, les six autres collines que ces formes hirsutes exhibant pathétiques d'obscènes moignons déchus. Et cette silhouette funèbre, là, où se dressait le temple de Castor et Pollux. Ce chaos lugubre où fut la maison des Vestales. Ces dérisoires squelettes brisés, hâves dans le crépuscule… Est-ce bien ici la triomphale Rome, la sublime ville tentaculaire, l'éblouissante hydre boursouflée, la fastueuse Rome, la ville des prédateurs, apothéose de la folie criminelle des civilisations ? Est-ce bien ici que la sauvagerie de l'homme atteignit des sommets ?… Hélas ! le pitoyable Colisée, démantelé, ne retentit plus des nobles rugissements des bêtes, ni des cris d'effroi des captateurs d'héritage… Il hérisse dans la nuit une silhouette décharnée… Hélas ! les brillants divertissements du cirque sont abolis de par la douceâtre sensiblerie du Barbare Odoacre…

La tête de cortège s'arrête comme avec soulagement, comme terrassée par le dégoût, au pied d'un mont Caelius couronné de pans de murs déchiquetés en quoi l'on n'ose imaginer le temple du divin Claude. Les légions s'immobilisent les unes après les autres en approchant de l'église du Saint-Sauveur, qui jouxte le palais du Latran, résidence de l'évêque.

Flanqué d'esclaves portant de grands éventails en plumes d'autruche, l'évêque attend, caparaçonné d'or, en haut des vingt-huit marches de marbre blanc jadis gravies, hélas ! par Jésus.

Vitaliano, fou d'espoir, a fait flèche de tout bois. Il a, pauvre garçon, eu toutes les peines du monde à réunir un traiteur, des fleuristes, des musiciens et des danseuses. Il a hâtivement châtré quelques dizaines d'enfants pour constituer les chœurs. Il a remonté les plus poussiéreuses amphores.

— C'est donc ça, grogne le divin empereur, ta « Merveille de l'univers » ? Ce cloaque pestilentiel ?

L'empereur, qui ne sait pas un mot de latin, s'exprime en grec. Le hautain Vitaliano, pour sa part, se fit toute sa vie un devoir d'ignorer le grec. Il lui faut aujourd'hui rassembler des bribes de cette langue abhorrée.

— Ne laisse pas l'arbre te cacher la forêt ! Regarde, ô divin César ! Contemple mes richesses ! Le marbre, l'or, le vermeil partout ! Ces fruits… Goûte-moi ces abricots !

Le divin empereur consent à goûter.

— Pas mauvais… D'où viennent-ils ?

— De Sicile ! De mes infinies propriétés… Avec plein d'esclaves ! Heureusement que nous avons la Sicile ! La Sicile ! Notre inépuisable gre…

— Ta salle de bains !

— Ma…

Ne le sais-tu donc pas, évaporé Vitaliano ? Le bain est le délassement favori de Constant. Rien n'est plus important à ses yeux.

Alors, tandis que son fidèle Andreas lui savonne délicatement la tête, l'empereur barbote, batifole dans la mousse, joue avec le canard de Vitaliano, vérifie avec son zizi le principe d'Archimède (avec les jambes ça ne marche pas, on nous raconte des craques).

Au rez-de-chaussée, dans la salle de bal, les Arméniens vident toutes les amphores poussiéreuses, ratiboisent les alignements de canapés — dédaignant ceux aux œufs de lump —, violent les esclaves, le traiteur, les moines noirs, les danseuses et les castrats, vomissent et pissent partout, entassent la vaisselle d'or dans les nappes…

Et l'empereur, me direz-vous ? Ah ! il ne perd pas son temps, l'excellent homme… Il contemple son magnifique zizi dont la tête émerge de l'eau, coquette, espiègle, mutine. Subreptice elle s'aventure, la petite curieuse, rose, toute ronde, toute mignonne, attendrissante. Rigolote. Croquignolette. C'est alors que, dans le cerveau bien huilé de l'empereur, un implacable enchaînement conduit à un déclic. La poussée d'Archimède. Archimède, l'enfant de Syracuse. Syracuse, en Sicile. La Sicile, dont cet évêque grotesque vient de nous chanter les mérites…

Tout propre, rasséréné, le divin Constant descend les vingt-huit marches du prétoire, au bas desquelles Jésus dut se charger de la croix.

— Videz-moi ce palais de ses meubles précieux et de ses statues. Videz-moi cette ville. Prenez les métaux. Tous les métaux. Prenez tout. L'or. Le bronze. Les toitures des églises. Tout.

Le signal est donné. Les soldats se répandent entre les ruines pour piller, violer et brûler ce qui peut avoir bien réchappé du passage vigilant de tant et tant de sans-papiers avides. Douze jours et douze nuits durant, sur la via Portuensis et sur le Tibre, à la lueur des incendies, c'est une noria de chariots, d'allèges et de chalands qui déménagent inlassablement tout ce qu'il reste de Rome. Jusqu'au Portus, où les attendent les navires de mer.

Venant de parcourir dans toute sa longueur un exarchat broyé dans l'étau lombard, le divin empereur en a pu mesurer le précaire intérêt stratégique. Et la maigreur des moissons.

Sa décision est prise. Syracuse est le poste idéal pour tenir à l'œil, en toute sécurité, les Lombards et les mahométans. L'inépuisable Sicile, que vient de lui vanter le malavisé Vitaliano, contentera le solide appétit des Arméniens.

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