44. Où trouver un bateau pour l'Orient ?

5 minutes de lecture

Les flammes grondent dans l'atelier. Les boiseries craquent joyeusement. Coenred retient sa respiration pour ne pas avaler l'âcre fumée. Il avise une étagère garnie de statuettes, l'escalade sans ménagement, se hisse dans les combles, muni de son sac.

Toujours des tesselles… Encore des tesselles… Des statuettes… Des copies, encore des copies…

— Des icônes funéraires !

Coenred trouve en effet une douzaine d'icônes funéraires. Asphyxié, toussant, pleurant, à quatre pattes, il prend quand même le temps de les passer en revue. Toutes rigoureusement identiques. Le nom inscrit en bas n'est pas celui de Simon de Samarie. Coenred soulève les tuiles en évitant de faire du bruit.

Il sort sa tête. Il avale une grande goulée d'air.

Il est sur le toit, avec son sac et son couteau. Il rampe jusqu'au rebord. Il entend des voix.

Il devine que ces voix appartiennent à ceux qui contrôlent la façade, à défaut du toit : les ruelles, trop étroites, n'offrent pas le recul nécessaire. Les voisins accourus avec des seaux d'eau sont repoussés durement. Coenred se porte sur le versant opposé. Voici qu'il hasarde un œil en contrebas. Un individu s'est posté dans la venelle, à l'arrière de l'atelier. Coenred, couteau d'une main, sac de l'autre, saute sur le guetteur, l'égorge, traverse d'un bond la maison du voisin et jaillit dans la rue. On l'aperçoit. Des cris. Une galopade. Il détale vivement.

Des canailles le poursuivent. Il tourne à droite, à gauche, se jette dans la première boutique venue, ressort par l'arrière, qui donne sur une rue fréquentée. Un coup de bâton s'abat sur son poignet, faisant tomber le couteau. Un autre s'abat sur sa tête, le laissant à demi étourdi. Un homme en noir, masqué de son capuchon. Coenred n'a plus d'arme. Il sort du sac le fémur magique. L'homme se jette sur lui bâton levé. Coenred pare le coup en priant Odin pour que saint Oswald n'ait pas souffert d'ostéoporose. Il riposte en assénant un coup de fémur sur l'épaule gauche de l'homme en noir.

Au coin de la rue surgit un contubernium d'Arméniens. Le decarque hèle ces deux suspects, et lâche sa meute de tueurs, qui s'élancent empêtrés dans un tintamarre de plaques de ferraille brinquebalantes. N'ayant pas en main une épée qui lui livrerait accès à la cinq cent quarantième porte, Coenred juge inutile de mourir. Il déguerpit, en même temps que son agresseur.

Sans plus se préoccuper de l'homme en noir, Coenred enfile un dédale de ruelles, change constamment de direction, traverse les habitations. Il finit par se terrer, hors d'haleine, dans une maison inoccupée.

Il reprend son souffle.

L'embuscade dans l'atelier d'Hoplopsyllos, avec un homme en noir à proximité, lui rappelle trop son arrivée sur le sol gaulois. Cet acharnement contre sa personne donne raison à l'abbesse de Leuconay comme à l'abbé de Bobbio. La mission dont il est chargé doit revêtir une grande importance… Mais en quoi peut-elle consister ?

Et qui peut être l'homme en noir ? Wilfrid ? Le prince aimerait interroger là-dessus le puant Filaki, qui avait bien la tête et l'haleine d'un indicateur… Seulement… mieux vaut éviter cette auberge où l'on guette sûrement son retour !…

Quant aux reproductions d'icône… Elles pourraient accréditer l'idée que l'icône rapportée par Wilfrid ne serait qu'une imitation… Une réplique fidèle ? Ou bien une reproduction falsifiée ? Voilà donc ce que saint Geileis entendait par « Hoplopsyllos t'épargnera peut-être la peine de te rendre en Orient »… Hoplopsyllos aurait joué les faussaires ? Ou, tout au moins, connaissant le faussaire, il était en position d'innocenter saint Colman ?

Inutile de se torturer le chou plus avant. Hoplosyllos est mort. Coenred n'échappe pas au voyage en Orient. Le mourant n'ayant pu lui fournir d'indications claires relatives à la sépulture de Simon de Samarie, le prince va devoir aller jusqu'au bout de la mission telle qu'on la lui présenta : porter l'os miraculeux au calife.

C'est précisément à Classis, le port de Ravenne, qu'on a le plus de chance de trouver un embarquement pour l'Orient. Coenred sort de sa cachette. Il s'enquiert de la direction de Classis. Il redouble de précautions pour éviter les soldats. Il y a des soldats partout. Décidément, le climat est malsain à Ravenne. Estimant qu'il a perdu trop de temps, Coenred avise un cavalier, saute en croupe, jette à bas le gêneur d'un violent coup de fémur à la tempe et file à toute bride, sous les imprécations indignées de témoins.

Voici le port de Classis, où le paysage se compose exclusivement de légionnaires arméniens. Mieux vaut ne pas s'attarder. Il faut fuir à tout prix cet exarchat.

Coenred continue vers le midi, par la via Flaminia qui, à cet endroit, longe la côte. « Galope ! disait saint Geileis. Le sort de l'Occident repose entre tes mains ! » Coenred entreprit ce voyage pour sauver sa petite amie… Que vient faire l'Occident dans tout cela ?

Passé Ancône, le prince foule avec satisfaction les terres lombardes méridionales.

Dans le port de Vieste, il peut, sans être inquiété, chercher un embarquement pour La Nouvelle Rome ou pour Adalia.

Le problème, c'est qu'il n'en trouve pas. Et qu'on lui fait bien comprendre qu'il n'en trouvera pas.

Il s'informe encore auprès d'un pêcheur aux cheveux tout blancs, à la figure toute noire, plus ridée qu'un shar pei concentré sur l'application du principe de Fermat au dioptre sphérique. Le vieux Filippo ramende en sa barque, de ses doigts comme des salamis virevoltants. Il a quelques rudiments de grec.

— À Bari, dit le vénérable bonhomme, tu trouverais peut-être un bateau de dhimmis égyptiens s'en retournant chez eux…

— Des dhimmis ?

— Des chrétiens que les mahométans protègent…

Coenred a certes une mission accessoire à remplir, en Alexandrie. Mais, le plus important, c'est Damas.

— Pas de bateau pour La Nouvelle Rome, explique Filippo. Pas de bateau pour Adalia. De toute façon, les voies maritimes sont complètement désorganisées. Si tu trouvais un navire, il te faudrait des mois pour arriver… si toutefois les dieux te permettaient d'arriver !

— Tu veux dire que j'ai plus de chances d'atteindre mon but par voie terrestre ?

— Plus de chances, je ne dis pas. Plus vite, certainement. Traverse la mer Supérieure. Débarque à Durrakhion et, de là, poursuis à cheval. Suis les vestiges de la via Egnatia… qui n'est plus praticable, tu devras faire avec !… Thessalonique, La Nouvelle Rome, Césarée, Antioche… Faufile-toi parmi les Slaves, les Turcs, les Avars, les Serbes, les Croates, les Bulgares, les Romains et les mahométans. Et ce qu'il restera de toi, garçon, arrivera peut-être un jour à Damas… Un bateau part demain pour Durrakhion. Sois ici demain, à l'aube.

Soulagé, Coenred va faire l'emplette d'une nouvelle épée.

Le lendemain, il embarque sur le bateau promis, qui n'est autre que celui d'un Filippo ravi de se faire un peu d'or.

En mer, le prince remue les brillantes explications fournies par Hoplopsyllos…

— Il a dit : « K… kki… »

K… kki… Coenred fait appel aux souvenirs des cours de géographie de saint Rodan. Rien.

Épuisé par l'effort, bercé par le roulis, le héros s'allonge sur le pont et se laisse submerger par la douce et dure image tant détestée de Bathilde.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 7 versions.

Recommandations

Défi
SeekerTruth
En réponse au défi "Une phrase par jour".
2170
1611
24
11
Didi Drews
Un monde étouffé par son quotidien gris.
Une ville couverte de suie.
Au large des eaux, par-delà les parterres de menthe, la commune de Val-de-Nelhée bourdonne comme à son habitude, entre les tensions latentes et les crimes sanglants. L'équilibre se trouve toujours.
Les eaux sont là pour ça.
Jusqu'à ce qu'une série de meurtres vienne brouiller les cartes.




Image de couverture par Free-Photos de Pixabay
394
753
1387
420
Opale Encaust
À force d'entendre que mes épisodes sont trop longs... Voilà. Vous avez gagné !
Voici le micro-découpage de SMOOTHIE, pensé pour ceux qui ne s'accordent que 5min de lecture en prenant leur café !

Œuvre originale : https://www.scribay.com/text/816309372/smoothie--en-cours-
__________________________________________________________________________________________________________

En l'an 2108, dans l'archipel d'Agnakolpa.
À l'aube de la saison des pluies, le quotidien des sœurs Iunger se trouve bouleversé par une succession d'étranges événements. Tandis que les jeunes femmes découvrent leur véritable nature et tentent de réapprivoiser leurs propres corps, un ennemi anonyme menace de profaner les secrets de leur père, Magnus, un scientifique solitaire.
Luna, Emmanuelle, Faustine, Adoria, Cerise, Eugénie, Roxane et Nolwenn devront tracer leur voie et assumer les conséquences de choix irréversibles.

__________________________________________________________________________________________________________
TRAILER : https://www.youtube.com/watch?v=Wx15fBCSInE


ANNEXES / mémo : https://smoothiefiction.tumblr.com/
/!\ Si vous n'êtes pas à jour, le blog ci-dessus risque de sévèrement vous spoiler...
__________________________________________________________________________________________________________
SMOOTHIE relate le parcours d'une poignée d'êtres qui tentent de se réaliser.

Il ne sera pas question d'une histoire linéaire, régie par un fil conducteur ; mais plutôt d'une pelote de fils de vies entremêlés, d'un univers qui se développe à travers le récit que chacun donne de sa propre existence, dans lequel chaque personnage revendique son droit à la parole et dans lequel chacun s'exprime selon ses propres codes.

Avant d'entamer votre voyage, lecteurs, il vous faut renoncer à l'idée d'une vérité unique ou d'une morale universelle. Il vous faut envisager que les personnages puissent êtres ignorants, cachottiers ou menteurs et garder à l'esprit que la réalité n'a pour limites que celles que l'esprit lui fixe.
~ O.E.
__________________________________________________________________________________________________________
CONTENU SENSIBLE (sexe, violence)


[2015 - présent]
81
93
33
439

Vous aimez lire Ivi de Lindisfarne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0