43. L'atelier d'Hoplopsyllos

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Le découpage de la péninsule italienne, dirait saint Rodan, s'inspire de la tranche napolitaine. Sur le dessus, une bonne grosse couche de Lombards. Sous laquelle une mince tagliatelle se faufile, frêle, maigrelette, si pathétique, furtive, de la mer Supérieure à la mer Inférieure, de Ravenne à Rome : l'exarchat, province relevant du domaine de l'empereur. En dessous, une bonne grosse couche de Lombards, avec quelques fruits confits incorporés de-ci, de-là : Naples, la terre d'Otrante, la Calabre et la Sicile, propriétés du divin empereur…

Le prince est escorté à travers les terres lombardes par saint Fingen, un moine débrouillard. En travers de la selle de Coenred, un fourbi hétéroclite vient cautionner vaguement un déguisement de camelot grec. Le prince a gardé son couteau. Les autres armes et le bouclier ont été laissés à Bobbio.

À Pozza, saint Fingen arrête sa monture.

— Tu vas entrer dans l'exarchat. Tu n'y trouveras pas de monastères irlandais, pas de moines irlandais. Nous avons assuré notre emprise sur l'Occident en ayant le discernement de nous allier aux Boches. Ce qui fait de nous des ennemis de l'empereur.

Le bon moine indique au prince les chemins détournés conduisant à Ravenne. Il lui remet un faux visa que ne désavouerait pas notre ami Benoît Biscop. Il lui fait ses adieux, en lui recommandant pour la quatorzième fois :

— Surtout, évite les soldats romains !

Coenred fait de son mieux. Mais en arrivant à Ravenne il doit bien se rendre à l'évidence : la ville grouille de soldats romains. Car, à la surprise générale, au terme de trois années d'une errance décousue, le divin empereur vient de débarquer à Ravenne. À la tête de troupes considérables. Des Arméniens, pour l'essentiel.

Coenred déjeune dans une auberge tenue par un quintal d'immondices du nom de Filaki. Non sans répugnance, le héros lui confie son cheval et son attirail de camelot. Il préfère ne pas se séparer de son couteau ni du sac contenant le fémur de saint Oswald et les lettres de créance.

— Où se trouve l'atelier de l'artiste Hoplopsyllos ? demande-t-il à Filaki.

Filaki l'expédie dans la direction opposée.

Ravenne, ancienne capitale de l'empire d'Occident, est une ville orientale. Raffinée. Brillante. Une Constantinople égarée sur une fruste rive italienne. La moitié de la population est grecque. La langue officielle est le grec. L'exarque, chargé de contenir la poussée lombarde, bénéficie d'un large pouvoir d'initiative civile et militaire. Quant à l'évêque métropolitain, il occupe le siège prestigieux de saint Apollinaire, qui fut le tout premier évêque d'Occident. Ce métropolitain est par conséquent le primat de l'exarchat, ce qui contraint le modeste évêque de Rome à plier le genou devant lui. Autant dire que l'évêque de Rome évite de lui rendre visite.

Noyé dans un nœud gordien de ruelles sans queue ni tête, Coenred doit bien demander une vingtaine de fois où se trouve l'atelier d'Hoplopsyllos. Tout le monde s'en fiche. L'arrivée de renforts surpuissants auxquels on ne croyait plus, la présence ébahissante du divin empereur électrisent la population. Les Grecs et les collabos convaincus se réjouissent. Les attentistes, qui tablaient déjà sur une fraternelle accolade avec les Lombards, se sentent gonflés d'un généreux patriotisme romain. On dit que le divin empereur veut en mettre plein la gueule aux Lombards.

S'efforçant d'esquiver les soldats arméniens, Coenred sillonne la ville en tous sens, sur la foi des indications désinvoltes d'individus effervescents. Après s'être bien perdu et reperdu, il finit par trouver.

L'atelier est ouvert. L'entrée de Coenred est saluée par un terrible vrombissement de mouches. Personne. C'est derrière un grand comptoir surchargé de poteries que s'affairent les mouches. Coenred le contourne. Un corps est allongé derrière, sur le dos, dans une paisible mare de sang. Les mouches se régalent.

Il s'agit très certainement du maître des lieux. Le vieux moine, robuste géant, s'obstine à vivre. Mais son regard ne trompe pas. Coenred examine la sale blessure au ventre. Le blessé n'en a plus pour longtemps.

— Qui t'a fait cela ? demande Coenred.

— Un homme en n… nn…

— Un homme en noir ? Pourquoi ?

L'artiste secoue la tête négativement.

— Tu ne sais pas ?

Coenred revoit la franche tête d'indicateur de l'aubergiste, qui prit soin de l'égarer pour lui faire perdre du temps. Si l'homme en noir a voulu se débarrasser d'Hoplopsyllos avant que le prince ne lui parle, c'est qu'Hoplopsyllos en sait trop…

— Aide-moi, supplie Coenred. D'où vient l'icône de Simon de Samarie ?

Hoplopsyllos le regarde stupidement. Les vivants ont de ces préoccupations, franchement.

Coenred le secoue.

— Où fut enterré Simon de Samarie ? Simon le Magicien ? Aide-moi ! Je te vengerai ! Je tuerai l'homme en noir ! Parle ! Où se trouve le corps de Simon de Samarie ?

Le mourant consent enfin à bégayer :

— K… kki…

C'est l'effort de trop. Tout est fini pour Hoplopsyllos. Le veinard quitte sans regrets cette vallée de larmes, de douleurs, de honte, de mensonge et de corruption. C'est à ce moment-là que Coenred croit voir une ombre passer dans le carré de lumière dessiné sur le mur. Il n'a pas d'arme. Des soldats romains ?

Il se glisse dans la remise, dépourvue de fenêtre, encombrée d'une confusion de tesselles, de sacs de toile, de céramiques et de statuettes. Hoplopsyllos était de toute évidence un mosaïste, qui s'abaissait en fin de mois à de froides copies de l'art grec, exécutées en série.

Un fracas épouvantable. Une carriole de paille et de bois en flammes vient d'entrer en force dans l'atelier, obstruant la sortie. La fenêtre reste accessible, mais c'est là qu'on attend le prince, bien évidemment.

Coenred cherche en vain une porte donnant sur l'arrière, tandis que la fumée prend possession de la remise.

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