42. Dans les pas de saint Colomban

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Saint Faoltiern, d'un geste auguste, embrasse les splendeurs du panorama.

— Voici, dit-il à Coenred, le dernier chemin qu'emprunta le grand saint Colomban pour infliger au monde la Vérité. Suis la pente. Au bourg d'Aoste, tu trouveras facilement un cheval. Tu quitteras alors le royaume bourguignon de la jolie Bathilde — que Pierre l'ait en Sa Sainte Garde !… Tu pénétreras dans le royaume des ariens lombards. Descends la rivière jusqu'au pied de l'Apennin, jusqu'à la Trébie, dont tu remonteras le cours.

Coenred se met en marche. Il s'efforce de réunir des lambeaux de souvenirs, arrachés aux cours de saint Rodan…

— Au Ve siècle, disait le bon saint Rodan, l'empire romain d'Occident fut colonisé par des immigrés clandestins.

Les élèves n'écoutaient pas.

— En 476, l'empereur d'Occident fut déposé par le sans-papiers Odoacre, qui s'empressa d'interdire l'ignoble sauvagerie des jeux du cirque…

Les élèves n'écoutaient pas.

— Or, les jeux étaient le symbole même de l'Empire. Le symbole même de la civilisation. Plus d'ignoble sauvagerie, plus de civilisation. Plus d'empire d'Occident. C'est aussi simple que cela. C'est comme une âme brisée. Le règne de la barbarie commençait…

La maigre voix de saint Rodan tentait de percer le cataclysmique chahut orchestré par ces jeunes nobles mal dégrossis, glanés dans les trois royaumes angles.

— De son côté, poursuivait douloureusement l'enseignant, l'empire romain d'Orient tenait bon. Au siècle dernier, l'empereur d'Orient réussit même à récupérer des lambeaux d'Occident : l'Afrique, le sud-est de l'Espagne, l'Italie…

Saint Rodan s'obstinait, entre deux salves de boules puantes venant s'écraser sur le tableau.

— Mais, dix ans plus tard, de nouveaux immigrés clandestins se présentèrent. Les Lombards. Ils prirent l'Italie. Ils y fondèrent un royaume, avec pour capitale Pavie. Ces nouveaux venus, comme la plupart des immigrés clandestins de l'époque, étaient chrétiens… mais… hélas ! chrétiens ariens…

— Du cul ! du cul ! du cul ! exigeaient les élèves.

Il n'y avait rien d'autre à faire que d'accéder à la requête de ces sales petits crétins en rut.

— J'y suis presque ! un peu de patience…

— Du cul ! du cul ! du cul !

— C'est l'épouse…

— Aaarpgmpfhrt !… gnouaf ! ah ! ah ! Ha ! arrrrh…

— C'est l'épouse du…

— À poil ! À poil ! À poil !

— C'est Théodelinde, l'épouse du roi des Lombards…

— À poil ! À poil ! À poil !

— … que l'immense saint Colomban s'en alla trouver, lorsqu'il eut franchi les Alpes. Colomban parvint à faire mesurer à la pitoyable arienne…

— … la longueur de sa bite !

— Ouaf ! aaargh ! ouaf ! ouaf ! ouah ! gnrf ! ouah ! ha ! ah ! ha ! ha !

— … l'étendue de son erreur… Il lui fit embrasser…

— … son cul !

— Aaaaaaaah !…

— Il lui fit embrasser la Seule Vraie Foi : le nicéanisme.

— Tu parles ! glapissait Alfstedt. Qu'est-ce qu'elle en avait à secouer, la vioque ?

Et toute la classe bêlait de contentement, sans qu'aucun élève se préoccupât de savoir s'il existait une différence entre le nicéanisme et l'arianisme.

— Pour le remercier de l'avoir sauvée d'une damnation certaine, la reine…

— À poil ! À poil ! À poil !

— … la reine Théodelinde fit don à saint Colomban de la paradisiaque vallée de la Trébie…

Tout le monde s'en foutait.

— … et d'un lot colossal de pierres de taille, achetées à vil prix aux indigents habitants de Rome. Qui, pour manger, en étaient réduits à démanteler des vestiges d'un passé plus glorieux…

— Du cul ! du cul ! du cul !

Coenred n'était pas le moins dissipé de cette classe d'imbéciles. Il garde une vision apitoyée de l'héroïque saint Rodan, abîmé dans ses délires qui n'intéressaient que lui… Les élèves guettaient, avides, le moment où l'enseignant s'effondrerait sur son bureau. Il sangloterait longuement, la tête dans les bras, sous les hurlements de triomphe de ses bourreaux…

Formé dans le monastère d'Iona, saint Rodan avait effectué son voyage pour Dieu vers les plus septentrionales des terres atlantes, vers les îles Shetland. C'est lui qui, sous une mitraille de pierres acérées, avait christianisé le grand cairn de Herma, 61° de latitude nord, dans la rude île d'Unst. Une promenade de santé, je puis le dire, en regard de son expérience d'enseignant…

Il ne connaissait donc le monde méridional, saint Rodan, que par les livres… Pauvre saint Rodan ! il aimerait certainement les mettre, ses pas, dans ceux du grand Colomban… Il aimerait chevaucher sous le gai soleil, remonter la Trébie, par la plus belle vallée du monde. À la place du cancre Coenred, qui ne mérite pas tant.

Saint-Pierre de Bobbio. Ce fut ici, parmi les pierres éternelles d'une Rome mortelle, que s'acheva le fabuleux périple du surhomme. Ce fut ici, dans ce cadre paisible, que le plus vigoureux génie de toute l'histoire de l'humanité choisit de finir ses jours exemplaires, le 21 novembre 615.

Sous la généreuse impulsion du grand saint Colomban, les monastères irlandais continuent de fleurir en toute l'Italie comme campanules dans la prairie par une lumineuse matinée de printemps, donnant une deuxième et plus solide existence aux pierres de la défunte Rome, suscitant bien évidemment la jalousie des douteux moines noirs, réfugiés dans le palais du Latran depuis quatre-vingt-six ans, depuis la perte de leur seul et unique monastère.

Coenred se présente devant saint Geileis, le successeur du grand saint Colomban. L'abbé jette un œil sur les lettres qui lui sont destinées, s'en débarrasse dans les mains d'un moinillon, et prend Coenred par le bras.

— Bienvenue dans ce coin d'Irlande !

Il conduit le héros jusqu'à la frêle chapelle, écrasée par la masse invraisemblable de la bibliothèque. On voit tout de suite que les pierres n'ont pas coûté cher, saint Geileis peut bien être lyrique :

— La fougue extravagante de notre saint fondateur le jeta dans une quête inlassable, par tous les chemins du continent, jusqu'à cette douce vallée… Nous y vivons comme nous ferions en notre île, en notre île verte battue de bourrasques lacérant les chairs, en notre lande raturée d'infatigables murets de pierre, en notre terre si loin de tout qui forge des âmes hors du commun et les trempe dans toutes les pluies que délivrent généreusement les quatre océans, en notre île qui fait jaillir des Colomban fiévreux, ardents, pugnaces, opiniâtres dans leur foi simple.

Saint Geileis baisse la tête, meurtri secrètement. Il sait qu'on ne peut attendre d'abbés francs, pas plus que de moines lombards qu'ils élèvent leur niveau d'exigence à celui d'un Irlandais. Des Francs et des Lombards léchés de tièdes brises méditerranéennes leur susurrant la règle lascive du démon tentateur, Benoît de Nursie… La lecture à voix basse… La sieste…

Dans le chœur de la chapelle, l'abbé désigne la simple dalle gravée sous laquelle repose l'indomptable, le merveilleux saint qui s'empara de tout l'Occident pour l'offrir au Christ.

Enfin, l'abbé demande à Coenred :

— Que puis-je pour toi, mon fils ?

— Je veux un cheval frais. Je veux aussi de l'or, pour me rendre à Damas.

— Le contexte au Levant est tumultueux, fait remarquer saint Geileis.

— J'ai des lettres de créance, ainsi qu'un présent de goût pour le calife. Je serai bien reçu.

Les deux hommes quittent la chapelle.

Ils descendent par un petit chemin jusqu'à la rivière.

Tandis qu'ils marchent au bord de l'eau, le héros raconte à l'abbé le retour inopiné de Wilfrid, son look stupéfiant. Et puis le cadeau du calife… Le portrait qui mit en déroute le tout-puissant Colman…

— Un portrait ?

— Une inscription en grec précisait que ce portrait était celui de Simon de Samarie, dit « le Magicien ».

— Ah ! je vois… Il s'agit d'une icône funéraire orientale. Sa place normalement est dans le tombeau de la personne qu'elle représente. Pas dans les mains du calife. Ni dans celles de Wilfrid. Ni dans celles d'Oswy… Et quel était le problème posé par cette icône ?

— Simon arborait la même coupe de cheveux que la tienne : rasés devant, longs derrière…

— Curieux… Les religieux orientaux se rasent entièrement le crâne… Et ensuite ?

— Simon de Samarie, si l'on en croit les évêques, est un hérétique. Wilfrid a beau jeu dès lors d'aller clamant partout que les saints irlandais sont des hérétiques. Ce qui ruine les visées du grand Oswy, que soutiennent efficacement les saints irlandais. Leur prestige compte pour beaucoup dans son projet d'unifier l'île d'Albu. D'en devenir le haut roi. Plus de prestige, plus d'unité de l'île, plus de haut roi.

— Et que viens-tu faire dans tout cela ?

— Colman m'envoie en Orient. Je dois porter au calife un fémur magique, en remerciement. Mais, surtout, je dois ouvrir grand mes yeux et mes oreilles… Je n'en sais pas plus…

Une ombre court sur le noble front rasé de saint Geileis.

— Peut-être Colman soupçonne-t-il Wilfrid d'avoir menti ?

— Mentir ! s'étrangle Coenred qui sait à peine ce que le mot signifie.

Il s'insurge :

— Mais ce sont les plus viles couches de la population qui mentent ! Les commerçants… les voleurs… les hommes de loi, les évêques… les escl…

Saint Geileis n'est pas du même avis.

— Les animaux, les végétaux, les pierres ne mentent pas. Mais tous ceux qui sont pourvus d'une âme, prince Coenred, un jour ou l'autre ils mentent.

— Tu veux dire que l'âme, c'est le mensonge ?

— Ne nous égarons pas ! Laissons les spéculations aux métaphysiciens, ça les occupe… Mais les humains mentent, sache-le. Le langage fut inventé dans ce but. Et plus on s'élève dans l'échelle sociale, plus le mensonge revêt les ors et les apparats d'une institution. Jusqu'à constituer une vertu, dans l'esprit des puissants. Le mensonge fonde la puissance. Or, l'enjeu de ta mission me paraît extrêmement important. S'il touche aux intérêts de puissants…

— … je vais me heurter au mensonge ?

— Prends pour habitude dès aujourd'hui, prince Coenred, de ne jamais rien croire, ni personne, nulle part. Va vérifier, sur place, tout ce qu'a pu raconter ce Wilfrid… dans le moindre détail !

— Quel genre de détail ?

L'abbé regarde bien attentivement Coenred. Puis son beau regard vert comme l'herbe d'Irlande se porte très haut. Très très haut. Il se porte sur l'invraisemblable, sur la formidable forteresse qui défend la plus prodigieuse bibliothèque de l'Occident…

— Je suis l'homme le plus savant du monde. Je sais beaucoup. Je sais notamment que Pierre gouverne toute chose depuis sa chaire, là-haut, dans le Ciel. Mais, en conversant avec toi, je viens de m'apercevoir que je ne sais pas tout. Je n'ai pas la prétention de savoir quelle coupe de cheveux fut celle d'un médecin mort en Orient voilà six siècles. J'ignore où l'on a pu l'enterrer, ce médecin. Et je me demande où le calife aurait bien pu dénicher l'icône funéraire dont tu me parles…

— Si tu ne sais pas toutes ces choses, qui les saura ?

Saint Geileis réfléchit un moment. Puis il répond :

— Peu de gens peuvent se vanter d'avoir vu des icônes funéraires. À part les bons moines du Sinaï, qui sont de redoutables profanateurs de sépulture. Chacun son vice. Tu pourrais les interroger…

— Je dois réellement aller si loin ? Le temps m'est compté !

Saint Geileis fait encore semblant de réfléchir, bien que sa réponse soit prête depuis longtemps.

— À moins que…

— À moins que ?

— À moins que tu ne prennes le risque insensé d'entrer sur les terres de l'exarque…

— Le risque insensé ?

— Tu portes des lettres de créance faisant de toi l'émissaire de saints irlandais. Or, l'exarque et l'évêque de Ravenne n'aiment guère les saints irlandais…

— Le… mais… les saints irlandais n'ont-ils pas adopté la religion des Romains ? le christianisme nicéen ?

— Bien sûr ! Mais l'exarque et l'évêque de Ravenne ont la vue si courte qu'ils ne distinguent en nous que les alliés de leurs ennemis lombards. Pris comme espion, tu ne serais mis à mort qu'après des semaines d'abominables tortures…

— Qu'irais-je faire dans l'exarchat ?

— À Ravenne, exercent d'étincelants artistes venus du Levant. L'un d'eux est un ancien moine du Sinaï. Son nom est Hoplopsyllos. Il a pillé tous les sépulcres d'Orient, un par un, acquérant une grande connaissance des icônes funéraires grecques. Il a préféré l'exil, car les mahométans interdisent la représentation du visage humain. À Ravenne, il s'est spécialisé dans la reproduction d'œuvres grecques. Tu sais que les Romains d'Occident ont si peu de goût et manquent si cruellement d'imagination qu'ils préféreront toujours la copie à l'original… Peut-être Hoplopsyllos pourrait-il t'en dire plus sur l'icône que Wilfrid remit au roi de Northumbrie ?

Et saint Geileis d'ajouter ces paroles mystérieuses :

— Hoplopsyllos t'épargnera peut-être la peine de te rendre au Levant. Ce serait un temps inestimable de gagné… Le temps presse !

— Je…

— Fais vite ! Galope voir Hoplopsyllos ! Le sort de l'Occident repose entre tes mains ! Entre les pattes de ton cheval !…

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