40. Le col du Grand-Saint-Colomban

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Après le monastère gaélique Saint-Pierre de Jouarre, où Coenred est chaleureusement accueilli par sainte Aguilberte, voici la Bourgogne.

Cette terre n'a plus de roi depuis soixante-dix ans. L'aristocratie locale, qui clame haut son particularisme « burgonde », est un inextricable margouillis de Gaulois, d'immigrés italiens, d'immigrés francs. Elle a longtemps donné du fil à retordre aux souverains d'Austrasie, puis de Neustrie qui prétendaient la dominer. C'est ce qu'explique à notre voyageur l'abbé de Luxeuil :

— Les évêques bourguignons aimeraient bien se débarrasser de Bathilde, qu'ils estiment trop liée à nous. Heureusement, l'exemplaire exécution de l'évêque de Lyon, il y a cinq ans, a fait serrer les fesses, et rentrer les têtes dans les épaules.

— Comment Wilfrid, en cette circonstance, a-t-il pu échapper à la mort ?

— On n'échappe pas miraculeusement à l'échafaud. On paie le prix. Quand un scélérat bénéficie de la clémence du juge, sois sûr qu'il est devenu un indicateur ou un agent double.

Saint-Pierre de Luxeuil est le premier monastère de pierre posé sur le continent par Colomban. Ici, tout respire le souvenir du fondateur.

Le successeur du grand saint n'est pas une abbesse, mais un abbé. Saint Valbert n'est pas Irlandais. Il est Sicambre.

Il dit :

— Colomban, le messager de Dieu, veut que nous unissions tous les peuples de l'Occident. Que nous leur permettions de vivre en paix. Pour mener à bien cette mission, il attend de nous la plus implacable rigueur morale. Il veut nous voir affronter une vie pétrie d'effrayants sacrifices. La règle terrible qu'il nous asséna, nous ne devons pas la subir. Nous devons la vivre.

Coenred ne dit rien, mais il s'interroge. Un Sicambre saura-t-il porter l'héritage surdimensionné d'un Irlandais ?

Nouvelle chevauchée. Saint-Pierre de Moutier-Grandval est également dirigé par un abbé qui n'est pas Irlandais. Originaire de Trèves, formé dans le monastère de Luxeuil, brillant médecin ophtalmologiste, saint Germain est par ailleurs un infatigable traceur de routes. Il effaça le Jura bernois, puis les Alpes en établissant le fameux axe Bâle-Pavie par le couchant. Il déconseille à Coenred les cols du levant.

— Les rares habitants de nos montagnes sont issus du croisement insolite d'un rhinocéros laineux et d'une meule d'emmental. Ils se terrent, farouches, en des replis inaccessibles, et leur principale ressource est le brigandage. Leur échapperais-tu que tu n'aurais que peu de chances de franchir vivant les cols du levant… Il y fait froid, les loups rôdent…

— Quel itinéraire me conseilles-tu, bon père ?

— Fais plutôt le détour par le couchant, par le col du Grand-Saint-Colomban qui sépare le massif du même nom du massif du Mont-Blanc.

Tel un enfant devant son pâté de sable, saint Germain est transporté d'orgueil. Sa route du couchant, il l'a jalonnée de monastères-hospices, qui sont autant d'abris contre les indigènes et les bêtes sauvages infestant cette région abrupte.

— Surtout, passe la nuit dans le monastère Saint-Pierre de Bourg, au pied du col. Laisse là ton cheval… N'attaque la dernière montée qu'au lever du jour, à pied !

Coenred, plus fort que tout le monde, ne s'arrête pas à Saint-Pierre de Bourg.

Bien que l'air glacial du soir s'installe déjà, il poursuit l'ascension, en compagnie d'un cheval rétamé par une journée de marche, et qui se révèle très vite un inutile fardeau.

Le col du Grand-Saint-Colomban ? Il y fait froid, les loups rôdent. Saint Germain dit n'importe quoi.

C'est d'abord un hurlement profond, sinistre dans le noir, aux échos répercutés par les impérieux massifs. À quoi répondent d'autres hurlements infiniment multipliés.

Ce sont ensuite des formes impalpables glissant et se faufilant dans la nuit, entrelaçant ballet, s'évanouissant dans les ténèbres au hasard des accidents de terrain, réapparaissant tout soudain, signalés par la flamme de leurs prunelles.

Les loups rôdent. Ils rampent à pas furtifs, évoquant des félins plus que des chiens, tapis, grondant, muscles contenus prêts à se détendre vivement.

Une fureur soudaine. Une rage meurtrière se déchaîne, ignorant les hennissements de terreur et de souffrance amplifiés mille fois. Le cheval fainéant constitue le hors-d'œuvre.

Profitant de l'intermède, Coenred et le chien poursuivent leur marche. Les loups ne les lâchent pas. Ils font escorte, à quelque trente pas. Cramponné à son os, le chien est épouvanté.

— Ne crains rien, chien. Prends exemple sur moi. Je n'ai pas peur des loups. Eux, en revanche, ont peur de moi. Les loups savent quel chasseur terrible je suis. Les loups craignent l'homme, dont la bêtise et la férocité n'ont pas d'égales parmi les êtres vivants.

Coenred, malgré toute sa bêtise, malgré toute sa férocité, Coenred doit admettre qu'il craint le froid. Son épée lui paraît bien inutile contre le froid. Coenred monte, monte. Il erre dans la nuit glaciale, et les heures s'enchevêtrent. Depuis l'attaque sur le cheval, il a perdu tout repère de temps et de lieu. Où donc est passée la route de saint Germain ? Est-il bien, lui, Coenred, en train de gravir le col ? N'est-ce pas plutôt quelqu'un d'autre lancé par une autre nuit dans l'ascension du massif du Grand-Saint-Colomban ? Ou dans celle de son vis-à-vis, le massif du Mont-Blanc ? N'est-il pas en train de redescendre ? Exténué, le prince tombe, le dos à la roche. Les loups semblent s'être rapprochés, tant a grandi l'effroi du chien. Coenred distingue mieux dans les percées d'ombre les grandes formes décharnées de ces coureurs des montagnes de Salassie, fantômes efflanqués. La fourrure est d'un gris sombre, dénonçant quelque croisement avec des loups d'Alsace. Les monstres grognent en pressant tumulte, créatures infernales aux crocs découverts, poil hérissé, de plus en plus excités.

— Je dois me lever, et marcher, pour résister au froid.

Coenred se relève et retombe.

— Que m'importe de mourir ainsi, puisque toutes les femmes me rejettent… Froides comme les profondeurs de cette nuit… Dures… Insensibles… Je ne suis rien pour elles… L'esclave Deryn… La princesse Elfleda…

Il perd conscience. Les bêtes de proie se rapprochent. Elles ont soif de sang.

Le chien lâche son os. Il va falloir se battre, et puis mourir.

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