39. Un palais au bord de l'Oise

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Le prince n'est pas trop mal traité. Dans un réduit malodorant qui touche aux écuries, on lui consent une jonchée de feuilles mortes et de fougères. Un herboriste pouilleux, un Gaulois, chirurgien à ses heures, s'extrait chaque jour de la forêt pour venir le soigner. De cet individu, Coenred apprend qu'il se trouve au palais de Venette, sur la rive droite de l'Oise.

Coenred retrouve des forces. Il songe plus que jamais à sa chère Elfleda. Il faut qu'il poursuive sa route au plus vite, s'il veut la revoir enfin.

On le laisse libre de ses mouvements. Au hasard de ses recherches, il finit par découvrir Einion, anéanti par de terribles blessures, couché dans le palais même, dans un lit garni de toiles de lin et d'une peau d'ours.

Coenred le secoue durement.

— Allons, debout, esclave ! Nous devons nous rendre à Damas…

Un saint irlandais intervient, sans doute un médecin. Il est outré.

— Ne vois-tu pas que cet homme n'est pas en état de se lever ? Encore moins de prendre la route ?

— Cet « homme », comme tu dis, est mon esclave… J'en fais ce que je veux !

Mais Coenred a déjà pris la mesure de l'assaillant. Il sait qu'à moins de tuer cet Irlandais, il n'aura pas le dernier mot…

Il reprend ses explorations dans les cours du vaste palais. Il réclame ses armes, son os et son courrier. Il se renseigne auprès des créatures frustes qui peuplent le lieu. Elles refusent de lui parler, si tant est qu'elles savent parler. Les indigènes, en ces contrées reculées, ne sont pas d'un naturel aimable. Coenred n'obtient aucun renseignement.

Il veut se raccrocher encore et toujours à la figure d'Elfleda. Que fabrique-t-il chez des pithécanthropes nauséabonds, loin de sa bien-aimée ? Son visage… Très pur… Ses doigts de pied… délicats… Il a du mal à focaliser, Coenred. Les éléments familiers s'estompent, se fragmentent, se troublent, se dissocient, brouillés, s'éparpillent, volètent, s'éloignent comme happés par une sorte de vide, s'évaporent enfin…

Une image, au grand désarroi de Coenred, vient trop souvent se substituer à celle d'Elfleda. Le prince demande à l'herboriste :

— Qui peut bien être la femme aux yeux clairs qu'escortaient mes agresseurs ?

— Tes agresseurs ?

— Les pignoufs qui m'ont mis dans cet état…

— Ceux que tu t'es permis d'agresser ?

— Si tu veux… Une femme leur commandait. Cette femme, d'une irréelle beauté…

— La femme… Prends garde !

— Que je prenne garde ?

— Cette femme est la reine…

— La reine ?

— La reine Bathilde… Prends garde !

— Qu'ai-je à craindre ?

— Bathilde est horriblement cruelle ! D'une intraitable sévérité ! D'une inhumaine rigueur ! Implacable ! N'a-t-elle pas fait trancher la tête du saint évêque de Lyon ? N'a-t-elle pas fait bouillir les jarrets de ses propres fils, Goderic et Sigoald, pour avoir chapardé trois carambars à l'épicerie ?

— Ils l'avaient mérité ! Mais moi… je n'ai commis aucun délit… Au contraire ! je réclame justice… On m'a volé mes armes, mes lettres et mon fémur !

— Les Francs mauvais ont un sens de la justice bien étrange… Prends garde !

— Où puis-je trouver la reine ?

— La reine allait prier à Béthisy-Saint-Pierre, lorsque tu t'es lâchement mis en travers de son escorte. Elle ne saurait tarder à revenir.

Coenred laisse là ce détritus pusillanime. Il éprouve le besoin soudain de marcher d'un bon pas.

Bathilde.

Enfin, Coenred pose un nom sur le visage mystérieux à peine entrevu. Bathilde. Douce Bathilde. Tenant trois royaumes en sa main.

Coenred tourne en rond.

Un jour, du remue-ménage l'informe de ce que la reine est de retour. Impossible d'approcher, ni même de l'apercevoir. Plus question de pénétrer dans le grand bâtiment de bois. Plus question de se rendre au chevet d'Einion pour le réconforter, pour le presser de guérir. D'ailleurs, la hâte de reprendre la route n'habite plus Coenred.

Il peaufine avec minutie le protocole des épousailles, compte et recompte les trois parts réunies du trésor de Dagobert, inventorie méthodiquement les forces armées mises à la disposition de sa soif de sang. L'union est célébrée à grand vacarme, laissant tous les souverains d'Occident médusés. Par quel prodige le héros, séduisant certes, insurpassable à l'épée nous en convenons, d'une témérité qui dépasse l'entendement, mais jeune encore, si jeune, a-t-il pu rendre folle d'amour, folle à lier, la femme indomptable ? Mérite-t-il vraiment, cet insulaire faux derche, de prendre la tête de la plus puissante armée d'Occident pour s'en aller faire régner la terreur, le pillage et la désolation jusqu'aux terres des Aquitains et des Vascons ?

Il mérite ce fabuleux destin, le prince Coenred. Il le mérite, il le sait. Pourquoi s'étioler des années durant ? Attendre mollement la mort de son père ? Être contraint d'assassiner son frère aîné ? Avant d'oser monter sur un trône ? Pourquoi pas tout de suite ? Pourquoi pas trois royaumes, au lieu d'un ?

Albu n'existe plus. Le passé triste et gris s'efface à jamais.

Coenred va, vient, se mêle aux esclaves païens. Il fulmine, impatient, épiant tout mouvement des personnes. Il inspecte chaque bâtiment du palais, scrutant la plus humble percée de la muraille, harcelant les gardes, faisant un foin de tous les diables sous prétexte de récupérer ses armes, ses papiers, son os, dont il n'a plus rien à foutre pourtant. Il se désespère trois jours et deux nuits durant, attendant un geste, un signe enfin. Et puis…

La nuit gauloise empoisse la forêt de son cafard sinistre. Un guerrier malpropre vient chercher Coenred, dont le cœur se met à battre avec le fracas de deux armées entrant au contact.

Éructant des invectives, le primitif pousse rudement le héros jusqu'en une salle de garde, d'où s'étire un long boyau, très étroit, et nullement éclairé. L'on n'y peut progresser qu'à tâtons.

Coenred est jeté dans une chambre spacieuse, où luit faiblement un unique et triste flambeau.

Dans la pénombre, Coenred croit distinguer une forme féminine, près d'un lit riche de promesses. La garce a tout prévu. Coenred va finir ses jours sur les bords de l'Oise, enrubanné de ses blancs bras parfumés, respirant son haleine fraîche.

— Je suis Coenred, belle et puissante reine. Fils de Wulfhere, le roi de Mercie. Petit-fils du grand Penda, le héros.

— J'ai trouvé dans ton sac une lettre de l'honorable abbesse de Corbie te recommandant à moi. Tu dois la vie à cette lettre.

Coenred s'interroge anxieusement : « Sainte Gormlaith a-t-elle songé à préciser que je suis membré bien au-delà du raisonnable ? Et, surtout, que j'ignore la fatigue ? »

— Sainte Gormlaith, poursuit la reine, me dit aussi que ton compagnon vit dans la foi de Pierre…

— Ce n'est pas mon compagnon, c'est mon esclave.

Le visage de la belle Angle se ferme.

Vendue par ses parents à des marchands saxons, Bathilde fut revendue comme esclave aux Francs. Devenue le plus redoutable souverain d'Occident, elle n'a rien oublié de son douloureux passé. La séduisante reine interdit la tenue des marchés d'esclaves — d'esclaves chrétiens, tout au moins. Une mesure qui ne contribue pas à revigorer sa popularité auprès des évêques. Car c'est dans les villes que les marchés d'esclaves se tiennent, moyennant une taxe exorbitante. Et les villes, vous le savez, appartiennent aux évêques.

Le flambeau semble vaciller, prêt à s'éteindre, propice aux sortilèges et maléfices des amours brutales et contre-nature. Coenred aiguise sa stratégie. « Plaçons l'estocade. C'est le moment de lui décocher dans les dents quelque compliment doucereusement tourné… Vas-y, Coenred ! » Cependant Bathilde dirige son beau regard clair vers un molosse entouré d'un fatras d'objets poussiéreux que deux esclaves païens viennent d'abandonner dans un coin.

— Voici tes armes, ton courrier et tes lettres de créance. Voici l'os que tu réclames avec persévérance depuis ton arrivée en ces lieux. Il fallut à mon jardinier retourner un sixième d'acre pour le retrouver.

— Brave homme ! il s'est donné bien du mal… Je…

— C'est alors qu'un de mes chiens intervint.

— Il intervint ?

— Voulant défendre son bien, il égorgea le jardinier.

Coenred se fiche bien de l'os, du jardinier, de la mission saugrenue dont lui-même est investi. Il est pour l'heure bouleversé, tout transporté d'amour. Car il a le vieux ticket d'enfer, il le sent bien. Tous les voyants sont au vert. Il faut sans plus tergiverser culbuter cette jument lubrique sur le lit, la prendre sauvagement par les sept orifices sacrés, dans des grognements de bête, insensible à ses hurlements de douleur et de plaisir mêlés. En séducteur avisé, Coenred savoure l'instant. Il le sait : la reine, tous ses sens exacerbés, n'attend que cela. Et cette attente, pour elle, est insupportable. Le jeune prince le devine aux mouvements désordonnés de sa poitrine, à la torsion involontaire de ses lèvres. La chaleur de son corps offert irradie. Ses brûlantes chairs nacrées se gonflent d'impatience. Sa voix tremble d'une émotion mal contenue.

— Je sais qu'il te faut cet os, dit la reine. Mais le chien ne le lâchera pas.

— Je… Il ne le lâchera pas…

— Aussi je te donne le chien avec.

Coenred n'en a rien à cirer de l'os, ni du chien, ni de Damas, ni de quoi que ce soit. Il doit néanmoins se montrer courtois, s'il veut rester dans les bonnes grâces de la troublante souveraine, afin de se dissoudre en elle jusqu'à n'être plus qu'elle à jamais… Il articule péniblement :

— Oui… l'os… le chien… merci… Vous faites preuve de beaucoup de générosité, reine grande et sensuelle.

— Je suis grande et sensuelle, mais pas généreuse. J'attends, en contrepartie, quelque chose de toi.

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