36. Coenred en manque de sommeil

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L'abbesse parcourt la lettre de saint Colman.

— On m'avait signalé, dit-elle à Coenred, la présence d'un mystérieux individu, bizarrement accoutré de noir comme un cheval un jour d'enterrement. Il rôdait près du rivage, scrutant la mer, semblant surveiller les débarquements. Nous le tenions à l'œil, ce qui nous a permis d'intervenir lorsque ses intentions ont pris corps. Mes saints t'ont tiré d'un bien mauvais pas.

Sainte Liadan est d'un abord particulièrement sévère. Ça ne doit pas rigoler tous les jours, à Saint-Pierre de Leuconay.

— Tes agresseurs ne cherchaient pas à te détrousser. Au dire des prisonniers que nous avons faits, il s'agissait d'une embuscade soigneusement préparée par l'homme en noir, dans le but de t'assassiner. Il avait recruté des vagabonds pour commettre le méfait. Il a pris la fuite. Qui cherche à t'assassiner ?

La question laisse le jeune homme pantois. Lui, si doux… si bon, si pur… Qui pourrait lui vouloir du mal ? Ainsi va l'Angle, curieux mélange du plus brutal cynisme et de la plus innocente candeur. Coenred se voit brusquement contraint de réfléchir à l'objet de sa mission. Jusque-là, ses forces étaient mobilisées à maudire Oswy, meurtrier de son grand-père et geôlier d'Elfleda. Quand il ne s'imaginait pas dans les bras purs d'Elfleda, Coenred envisageait toutes les façons de tuer bestialement le père de celle-ci. Parfois même il tuait le père sans quitter les bras de la fille.

— C'est vrai, se rappelle-t-il, un homme en noir commandait l'assaut… Voyons… Un homme en noir… Tout ce que je peux vous dire, bonne mère, c'est qu'un saint de Lindisfarne avait disparu voilà dix ans, et qu'il a refait surface à Bebbanburg il y a peu, tout de noir vêtu…

Coenred reprend l'affaire à son début.

Tout vêtu de noir, Wilfrid se tenait devant l'assemblée des sages. On débattait d'une nébuleuse question d'hérésie. Nul n'arrivait à comprendre en quoi pouvait consister une hérésie. Ce que tout le monde avait fini par comprendre, en revanche, c'est que le cadeau du calife mettait saint Colman en grave difficulté.

— Ce cadeau, dit Coenred à la froide abbesse, était un morceau de planche recouvert d'encaustique. Y figurait un certain Simon, un médecin du Ier siècle, vêtu de blanc, portant la même coiffure que les saints gaels. La même coiffure. Exactement.

Sainte Liadan, si dure pourtant, frémit.

— Simon ? un médecin ? un homme de science ? du Ier siècle ? Ne s'agirait-il pas de celui que les évêques surnomment le Magicien ? Simon de Samarie ?

— Simon de Samarie. C'est bien ce qui était mentionné sur le morceau de planche.

Héritière des vastes connaissances atlantiques et grecques, l'austère abbesse n'a pas la moindre prévention à l'égard de la raison. Mais elle n'ignore pas que, dans les contrées bordant la mer Intérieure, des religieux monothéistes mènent contre la science un combat sanglant. Sainte Liadan tremble. Elle serre, vivace en son cœur, l'affreux supplice de la mathématicienne Hypatie, écorchée vive par des moines. Elle se demande parfois, la grave abbesse, dans quelle forfaiture les druides ont bien pu sombrer, le jour qu'ils adhérèrent à cette faribole de dieu masculin, exclusif et haineux…

Elle interroge Coenred.

— Qui t'a confié la mission ?

— La reine Eanfled m'a fait toucher du doigt que saint Colman était le seul à pouvoir fléchir le roi dans son obstination à vouloir cloîtrer sa fille. Aussi la reine m'a-t-elle conjuré d'aider saint Colman à se tirer d'affaire.

— Et quelle aide t'a demandée saint Colman ?

— Il m'a demandé de porter ce cadeau, ce fémur magique, au roi des mahométans.

— Saint Colman t'a bien fourni quelque explication ?

— Le roi lui défendit de m'en dire trop. Je sais que je dois ouvrir grand mes yeux et mes oreilles, puis me présenter à Saint-Pierre de Streanaesharch avant le divin office de la Résurrection.

— En somme, tu dois rapporter la preuve que saint Colman n'est pas hérétique, même s'il arbore le même vêtement et la même coupe de cheveux que l'hérétique Simon de Samarie ? Et, cette difficile et dangereuse mission, tu l'acceptas ?

— C'est la condition pour que j'épouse la princesse Elfleda.

À ce nom, qu'il n'a pas prononcé tout haut depuis de longs jours et de longues nuits, Coenred sent ses yeux se remplir de grosses larmes. Son cœur tente de s'extirper de sa poitrine, en arrachant les côtes au passage.

— Je ne perçois pas, avoue le prince, le moindre rapport entre le fémur, le calife et la manière dont je peux sauver la mise à saint Colman…

Sauver la mise à saint Colman. L'abbesse ne comprend pas qu'on en soit là.

— Nous autres, saintes et saints gaels, restons muets sur le dogme. Nous observons ainsi, par défaut, une stricte orthodoxie. Ce qui nous rend inattaquables, malgré les rances jalousies que nos invraisemblables richesses peuvent susciter. Jamais une abbesse gaelle ne fut accusée d'hérésie. Jamais un abbé gael ne fut accusé d'hérésie.

Elle ajoute, enfreignant la charité chrétienne :

— On ne peut en dire autant des évêques.

La glaciale sainte Liadan examine, d'un œil atterré, le fémur.

— J'imagine mal saint Colman, homme de science, colportant des superstitions débiles de squelettes magiques…

Coenred est déçu d'entendre des paroles si définitives à l'égard des propriétés miraculeuses du fémur. Comme tous les païens, il est crédule.

— Ce que je comprends dans tout cela, dit l'abbesse, c'est que ta mission est de la plus haute importance…

— De la plus haute importance ?

— Et, surtout, que tu dois faire vite ! Demain, dès l'aube, tu trouveras une bonne monture. Pour cette nuit, c'est moi qui serai ta bonne monture.

On obéit à l'abbesse. Ardente. Sauvage. Mystique.

Le lendemain, rose de contentement, sainte Liadan confie du courrier à notre Coenred, secoué par les exigences de cette femme belle, aux aisselles attentivement épilées, délicatement ouvragées, mais imaginative, et puis autoritaire.

L'honorable abbesse fournit à Coenred deux chevaux et un laisser-passer. Un conseil, enfin :

— Évite les Francs mauvais !

Einion dort dans l'écurie, heureux comme un parlementaire. Coenred le réveille avec sa brutalité coutumière. Tous deux sautent sur leurs chevaux, et filent à toute bride.

Le mystère entourant son équipée n'avait pas encore préoccupé Coenred. Il était trop bouleversé par la perte de son amie. Le voici désormais intrigué. Qui peut bien être cet homme en noir ? Wilfrid ? Il serait revenu sur le continent ? Pour quelle raison ? Pour le tuer, lui, Coenred ? Sainte Liadan aurait dit vrai ? La mission serait de la plus haute importance ? Pour qui ?

Tout au long du chemin, luttant contre le sommeil pour ne pas tomber de cheval, Coenred s'interroge.

Dans l'après-midi, les deux cavaliers arrivent en vue de Saint-Pierre de Corbie. Coenred n'est pas fâché de faire halte, la chevauchée de la nuit, puis celle de la journée l'ayant épuisé.

— Je mange un morceau, je bois un coup pour me tenir éveillé, nous changeons de montures, et nous continuons notre route.

C'est la reine Bathilde qui fonda, voilà six ans, le monastère gaelique Saint-Pierre de Corbie, le dotant d'une bibliothèque solidement fortifiée.

Oublié, l'accueil désagréable d'Ynis Pyr ! Ici, par le guichet, qui voit-on apparaître ?

Non pas un homme des cavernes. Mais une sainte portière. Elle ouvre de la meilleure grâce du monde. Frais minois, derrière fripon, babil gracieux.

Admis devant l'abbesse, Coenred réclame deux chevaux, afin de repartir au plus vite.

Mais sainte Gormlaith ne l'entend pas de cette oreille.

— Pas question, mon fils ! Tu te retrouverais, à la nuit tombée, dans la forêt de Compiègne, ce que je ne souhaite pas à ma pire ennemie, cette vieille carne de sainte Leborcham. D'ailleurs, je vois, à ta mine épuisée, que ce qu'il te faut, c'est un bon sommeil réparateur. Ton esclave dormira dans la porcherie.

On obéit à l'abbesse.

Coenred n'est pas dupe. Sainte Gormlaith aime entendre les récits des voyageurs. Une fois de plus, il doit déballer toute son histoire, ce qui commence à le gonfler un peu. Il préférerait dormir.

L'honorable abbesse ne manque pas de s'interroger.

— Qui se cache derrière ce Wilfrid ? On ne me fera pas croire qu'il est revenu, de sa propre initiative, défier son abbé !

— Il ne cessait de chanter la louange de Rome et de l'évêque de cette ville…

— Tout le monde chante la louange de la mythique Rome… parce qu'elle ne représente plus aucun danger ! L'évêque de Rome ? Sa cote est au plus bas auprès de l'empereur… Je doute qu'il ait la tête à la grande île sacrée ! Wilfrid aura voulu faire diversion tout en se valorisant, devant un parterre d'ignorants…

L'honorable abbesse réfléchit. Coenred met ce temps à profit pour évaluer des formes pulpeuses, pleines et généreuses, que ne parvient pas à estomper l'ample robe blanche.

— Entre Sens et Meaux, dit enfin sainte Gormlaith, croupissait une sorte de méduse, un gros évêque nominal… un Jute… du nom de Deusdedit. Tout récemment, il a voulu franchir le fleuve Bretagne… On ne sait trop qui commanditait l'opération…

— Cette opération et la venue de Wilfrid seraient coordonnées ?

— C'est plus que probable. Mais… ça ne peut venir de l'évêque de Rome… L'évêque de Rome est assujetti à l'empereur. Et l'empereur n'aurait jamais voulu d'un Barbare sur le siège de Canterbury. Non, décidément, j'écarte l'évêque de Rome.

— Si les Francs, suggère Coenred, ont toléré longtemps cet évêque jute sur leur territoire, c'est qu'ils ont des vues à terme sur Albu ?

— Notre grand projet à nous, saints irlandais, est de ressusciter l'Occident des druides. Et nous aimons rappeler à ces lourdauds de Francs qu'ils pourraient avoir un rôle à jouer là-dedans. Certes, les évêques gaulois ne dédaigneraient pas de nous doubler, pour rentrer en grâce auprès des Francs, s'appropriant notre projet… Mais Bathilde n'enverrait jamais un évêque nous casser la baraque ! La reine est une inconditionnelle des saints irlandais. Elle hait les évêques, ardents misogynes et défenseurs de l'esclavage.

— Quelqu'un a pu manœuvrer à l'insu de la reine ?

— Dans ce cas, il pris un grand risque, je te le dis ! D'ailleurs, Deusdedit est mort brutalement, juste avant d'embarquer… Ce ne doit pas être un hasard ! Tu vois que le Kent intéresse beaucoup de monde… Mais je te fais bailler, mon pauvre enfant, avec mes bavardages. Viens donc te coucher.

L'honorable abbesse est fort heureusement moins imaginative et moins exigeante que celle de Leuconay. Quand sonne l'orthros, elle autorise Coenred à se retirer pour aller prendre enfin un peu de repos.

— Sainte Bicelmos, dit-elle, va te donner une cellule pour achever ta nuit.

En effet, dans l'antichambre, la jolie sainte portière attend sagement. Elle conduit Coenred dans sa propre cellule.

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