35. Des créatures difformes

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On enroule la péninsule du Cotentin. Comme sur le bateau de Thiernen, les matelots, un moment déroutés par la sauvagerie de Coenred, finissent par apprivoiser l'animal. On surprend notre Coenred se mêlant le soir à l'équipage groupé sur le gaillard d'avant. Fervents, autour de la harpe de Frakan, les matelots revivent les exploits des fiers héros brittons.

Un jeune guerrier ardent s'éprend d'une reine beaucoup trop éblouissante, dont le regard étincelle de mille feux brutaux, peau veloutée, lèvres d'un pourpre insolent, chairs moelleuses et tendres et parfumées. Perfide, elle déjoue prestement les approches du héros. Inventive, elle impose à chaque fois quelque nouvelle épreuve insensée qui le rendra digne d'elle, tuer un dragon, éventrer un collecteur d'impôt, massacrer des Gaulois… Quand le brave tout dégoulinant d'entrailles fumantes, tout sanglant de tant d'exploits inouïs va serrer enfin dans ses bras de tungstène sa voluptueuse récompense, une rivale extrêmement laide le désaltère d'un philtre qui lui fait dédaigner la séduisante reine pour épouser celle qu'il hait le plus au monde, elle, oui, elle, la répugnante sorcière, et lui faire engendrer quantité de repoussants diablotins dont il devra changer les couches et endurer les cris…

Dans le cœur affligé de Coenred, la belle reine revêt, faut-il vous le préciser, les cheveux de cuivre, la peau laiteuse, les traits gracieux et les yeux gris-verts de la divine Elfleda. Et la répugnante sorcière, bien évidemment, n'est autre que l'infecte sainte Hilda.

Se rendant compte qu'il se fait du mal inutilement, Coenred finit par préférer les poèmes plus exclusivement guerriers, comme ceux exaltant Waroch, un roi de la fin du siècle dernier. Dans ces mâles chants, le mauvais rôle revient invariablement aux Gaulois.

Coenred n'ignore plus qu'à l'arrivée de Jules César, la confédération armoricaine s'étendait de la Somme au marais Poitevin, comprenant même des peuples de l'autre rive du fleuve Bretagne. Et l'objet de dérision, pour ces paisibles marins, agriculteurs et artisans, c'étaient bien sûr leurs voisins demeurés. Les Gaulois.

De la vaste confédération armoricaine, emportée dans la tourmente romaine, il ne reste plus aujourd'hui que les quatorze peuples de la péninsule, connus toujours sous le nom d'Armoricains. Et les ennemis de ces Armoricains restent les Gaulois, un ramassis de pillards puants.

Ayant mal digéré leurs traumatismes archaïques, les Gaulois allègent le fardeau de leur souffrance infantile en ayant la violence comme ressource adaptative. Cette démarche thérapeutique consiste à lancer quantité de raids sanglants sur la péninsule armoricaine, massacrant, violant, brûlant. Ce qui peut faire comprendre, sans toutefois l'excuser, la haine que leurs vouent les Armoricains. Toujours ce réflexe lamentable de la part de populations pauvres, incultes et arriérées.

Frakan chante l'attaque simultanée de l'Armorique par deux armées franques, l'une progressant par le centre, l'autre par le midi.

La première franchit l'Oust en aval de Malestroit, pour venir s'enliser dans les marais où Waroch, à l'instar de ses ancêtres chasseurs de mammouths, l'attire habilement. Le massacre dure trois jours.

L'interminable agonie des sinistres Boches, piégés dans leurs lourds équipements, de la vase plein la bouche, fournit matière à patiente description, laquelle est suivie d'un gracile chorus de harpe. Frakan se tourne alors vers la deuxième armée des pillards, celle venue par la côte méridionale. Cette horde est défaite en Arzal par Canaon, le fils de Waroch.

Coenred demande :

— Ils ont dû se tenir tranquilles, les Gaulois, après ça ?

— Quatre ans seulement qu'ils nous ont fichu la paix ! s'emporte Frakan. Quatre années que Canaon met à profit pour succéder à son père sur le trône d'Armorique. Et puis les Gaulois reviennent pour piller, tuer, violer, ravager, brûler…

Coenred trouve ce réflexe assez normal, mais il se retient de le dire, pour ne pas gâcher la fête. À vivre ainsi jour et nuit en un espace réduit, entouré d'Atlantes subtils, le jeune homme se décrasse un peu.

Canaon leur règle leur compte, aux Boches, près du ruisseau de Rallion :

Plus un arbre

Plus un Gaulois

Plus rien il restait

Plus rien

Rien

Depuis ce monstrueux carnage, voilà bientôt soixante-dix ans, les Francs se le tiennent pour dit. Ils préfèrent observer de loin ces Armoricains inhospitaliers.

Mais voici l'estuaire de la Somme.

Au milieu du deuxième millénaire avant notre ère, au temps de la splendeur commerciale armoricaine, le port de Leuconay* bourdonnait d'une intense activité. Comme les autres ports armoricains, il entretenait un commerce régulier avec Mycènes.

Aujourd'hui, le port s'est assoupi. Quelques barques de pêche. Un monastère gaélique.

Les matelots ne voient pas sans inquiétude les deux voyageurs débarquer.

— Au revoir ! à la prochaine fois ! crient-ils.

— Évitez les Gaulois, ajoutent-ils à voix basse…

Coenred n'est pas fâché de prendre pied sur la terre ferme. Les lenteurs de la navigation, toutes ces escales dans les monastères et les universités l'ont exaspéré.

— Assez perdu de temps, esclave ! On trouve deux chevaux, on file sur Damas !

Coenred n'est pas tant pressé d'arriver à Damas que d'en revenir, et de se présenter devant Oswy, mission accomplie, pour enlacer enfin sa bien-aimée.

La rive est déserte. Einion avise un sentier qui disparaît dans le bois, à flanc de promontoire.

— Le sentier que voici, maître, doit conduire au monastère.

Coenred lève le nez. Tout là-haut, Saint-Pierre de Leuconay domine la baie. C'est un disciple de Colomban, le bon saint Walric, qui vint en ce lieu grandiose réunir une communauté.

— Montons, dit Coenred.

Einion se charge de tout le barda de son propriétaire. Les deux hommes s'engagent dans le sous-bois et commencent à grimper. Le vaillant Einion manifeste une inquiétude singulière.

— Ne trouves-tu pas, maître, que ce bois dégage une répugnante odeur ?

— Quelque charogne oubliée… Peut-être encore l'endroit où les saints viennent déféquer…

— C'est bien pire que cela, maître… Rappelle-toi ce qu'ont dit les matelots… Ne seraient-ce pas plutôt…

Des hurlements rauques.

— Les Gaulois !

Les voici donc, ces bêtes hideuses… Eh bien ! je peux vous le dire, sœur lectrice, les chants armoricains n'exagèrent pas… Une bonne douzaine de primitifs laids, contrefaits, débraillés, vociférant la bave aux lèvres, armés de deux fourches et de multiples bâtons, tombent sur nos amis.

Einion décoche d'enragés coups de la longue pique, autour de laquelle Coenred bondit en tous sens, taille à tout va, faisant le ménage pour éviter que la pique ne soit empoignée. À ce petit jeu, Einion embroche facilement trois anthropophages.

Une silhouette sombre, encapuchonnée, se tient à distance, attentive à la scène.

Les créatures difformes changent de tactique. Leurs efforts désordonnés visent maintenant à séparer leurs deux proies. Einion et Coenred se défendent vaillamment, enfonçant gaiement le fer dans les tripes bien chaudes. C'est une mêlée gratinée. Cinq primates jonchent l'humus. Les autres virevoltent tout autour de leur gibier, utilisant l'abri des arbres, boulant dans les taillis, il s'en trouve toujours un pour surgir dans tes omoplates quand tu t'acharnes sur son compère.

N'ayant qu'un bouclier pour deux, Einion et Coenred en sont réduits à combattre dos à dos, ce qui leur ôte de la mobilité. Ils doivent en outre concentrer toute leur attention sur les deux brutes armées de fourches, qui guettent le moment de porter le coup fatal. Nos deux amis dégustent une sévère bordée de coups de bâton. Leurs forces commencent à décliner. Ils n'arrivent plus à toucher. Perdant à demi conscience, ils plient. L'homme en noir approche, pour mieux savourer le spectacle de la curée.

Des clameurs soudaines retentissent. Une cavalcade. Les brigands reçoivent du renfort.

Enfin ! mourir l'arme à la main…

–––––––––––––––

* Saint-Valery-sur-Somme.

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