34. Dispute à bord

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Sortis de l'université, nos amis inspirent avec soulagement l'air marin. Ils rembarquent dans l'annexe. Ils rament vers le bateau.

Thernen, goguenard, les attend à la coupée.

— Alors, ils t'ont fait bon accueil, les saints brittons ?

— Je comprends mieux qu'Æthelfrith les ait massacrés ! C'est le seul parti raisonnable.

— Ils ont autant de mérite que les saints irlandais, corrige Thernen. Ils intègrent les fainéants, ils insufflent vie dans l'économie…

— Ces professeurs arrogants apprendraient beaucoup de leurs élèves irlandais !

— Les saints irlandais ont tort, intervient un matelot. Ils font alliance avec un centralisme à la romaine, tout à l'opposé de la mentalité des Atlantes. Le centralisme les bouffera.

— Ça suffit, dit Thernen. Route !

Il met ses mains en porte-voix.

— Hissez le linge ! Levez l'ancre !

Penn an Wlas* est doublée. Le fleuve Bretagne est traversé.

Voici le continent.

À l'Aber Wrac'h, Einion et Coenred mettent sac à terre. Ils prennent congé de Thernen et de son équipage. Ils n'ont pas de mal à trouver un nouveau bateau qui, venant de Camaret, fait route vers la Baltique.

Les matelots questionnent Coenred sur l'objet de son voyage. Il préfère se montrer discret. Il ne parle ni de Damas ni du calife.

— Je vais acheter du papyrus chez le pape.

— C'est qui, celui-là ?

— C'est l'évêque dont les fesses reposent sur le plus ancien siège épiscopal du monde chrétien, le siège de l'évangéliste saint Marc.

— Et il est où, ce siège de saint Marc ?

— En Alexandrie.

— Alexandrie ? En Australie ?

— En Égypte. Là, où Joseph, Marie, l'âne et l'Enfant s'étaient réfugiés, abandonnant ce pauvre bœuf aux bouchers d'Hérode.

Apprenant que Coenred se rend en Égypte, les matelots ne manquent pas de le mettre en garde : les kerniou armoricains, deux fois plus vieux que leurs pâles copies égyptiennes, furent érigés par des hommes libres… ce qui ne fut pas le cas, loin s'en faut, des monuments égyptiens ! Le littoral armoricain est festonné de ces orgueilleux amas de pierre. Des édifices qui, entre autres fonctions, servent d'amers. Des feux sont entretenus, la nuit, à leur sommet… Une féérie, que la côte d'Armorique tout illuminée !

Et puis, il faut qu'Einion la ramène encore, sa science.

— C'est ici, dans la péninsule armoricaine, qu'une variété de poisson, la groac'h…

— Oui, oui, je sais…

— … par quelque mutation génétique inopinée, se dota de bras et de jambes.

— Je sais. Elle put s'extraire de l'océan.

— C'est ici que prit naissance notre civilisation. En à peine sept millénaires, elle s'étendit jusqu'aux Shetland, jusqu'à Malte, jusqu'aux bords du Danube…

— Civilisation ? ricane Coenred.

— C'est vrai, reconnaît humblement Einion, nous n'avons pas droit au nom de civilisation, puisque nous n'avons jamais pratiqué l'esclavage…

— Et pourtant, intervient le gabier Kido, nous parlons la plus ancienne langue encore vivante. Sans compter que notre écriture en vaut bien une autre.

— Écriture ?

— Ces pierres, dit Kido, que tu lis aujourd'hui tout le long du rivage, ces pierres écrivent notre histoire. Nous avons, il y a huit mille huit cents ans, inventé la grande architecture de la pierre…

Coenred hausse les épaules.

— À quoi bon se vanter d'un passé glorieux ? N'est-ce pas le présent qui compte ? Or, le présent, ce sont les envahisseurs boches qui l'écrivent. Avec du fer. Avec du sang.

Coenred a du courrier pour Enez Lavred. On fait donc escale en cette île où se cache une université druidique. Huit fois millénaire, si l'on en croit un Einion jamais avare d'exagération.

— Ses bancs, dit-il, usèrent les fonds de braies d'Abaris, le maître de Pythagore. Puis ceux d'Iltud.

— En auras-tu fini un jour avec cet Iltud ? s'agace Coenred.

— Pour en finir une bonne fois avec Iltud, je dirai que tout ce que l'on connaît de sa formation, c'est qu'il suivit des études ici de 437 à 446, sous la férule de saint Budog. En amont, la filiation se perd.

— Ah ? bien… tant mieux !

— On ignore si c'est en Enez Lavred qu'Iltud découvrit le christianisme. On ignore si Budog, le recteur de l'époque, était chrétien ou pas. On ignore même si le christianisme, au milieu de Ve siècle, avait touché l'ouest de la péninsule… Iltud fut peut-être converti durant un voyage ?

— Il s'est bien moqué du monde, ton Iltud !

— Quoi ?

— Lorsqu'il adopta la religion des prédateurs romains, il n'était pas dupe.

— Comment ça, il n'était pas dupe ?

— Il savait bien qu'en adorant le divin empereur, il ne faisait qu'adorer la grande Ville parasite, celle qui pille et rackette les campagnes.

Plus buté que l'âne de Joseph, imbu de sa supériorité intellectuelle, Einion ne se laisse pas faire :

— Dans une île jamais romanisée, dans une île dont les ignares évêques impériaux ne soupçonnaient même pas l'existence, loin de toute ville, en une période où l'empire d'Occident se désintégrait, Iltud estimait son peuple à l'abri !…

Sentant Einion en difficulté, Kido vient à la rescousse :

— C'est pour cela que les sept monastères fondant le christianisme atlantique — Lavred, Llaniltud, Pyr, Killeany, Clonard, Iona, Lindisfarne — sont implantés en sept îles.

— À l'abri des évêques, renchérit Einion.

— Un évêque, ça ne sait pas nager.

— Ça ne sait pas grand-chose.

— Ha ha ah !

— Ha ha ha ha ha !

Ces Atlantes sont insupportables. Coenred est fatigué de leur aisance dans l'abstraction, de leur chauvinisme, de leur goût pour les vaines spéculations, de leur obsession d'avoir toujours raison. Mais il n'est pas facile de s'isoler, sur un navire. Excédé, le garçon aimerait bien s'enfermer dans son silence, dans sa haine des humains. Les humains, il faut les tuer. Tous. Oswy en premier. Et puis sainte Hilda, l'atroce geôlière. Extirper ses viscères. Patauger dans son sang. Ivresse du carnage.

Coenred a du mal à supporter l'ascendant qu'exerce sur lui son esclave. Un mentor bien plus qu'un esclave. Coenred estime maintenant avoir tiré d'Einion tout ce qu'il est possible de tirer. Dans le maniement du badelaire comme dans celui de l'épée, l'élève n'est pas loin de se croire supérieur au rude Britton qui l'a formé. Il espère qu'un jour un combat à mort contre son esclave lui permettra de préciser ce point. Mais on ne se bat pas à mort contre son esclave. Ce n'est pas dans les mœurs. Mœurs de dégénérés.

— Le bon saint Iltud avait tort, lâche-t-il soudain comme par défi.

— Tort ? s'étouffe un Einion horrifié.

Kido porte la main à son couteau.

Coenred s'obstine :

— Répandre le christianisme dans des îles, fussent-elles inconnues et inaccessibles, était dangereux.

— Je te trouve bien naïf, maître.

— Moi ? naïf ? Vas-tu cesser de me contrarier ? Quoi que je dise, tu…

— Iltud a purifié le christianisme, fait observer Kido.

— Il l'a dépouillé de toute référence au divin empereur, renchérit Einion.

— De toute référence à la Ville, martèle Kido.

— Deux siècles plus tard, assène Einion, les campagnes atlantiques sont chrétiennes. Et, pourtant… aucune ville n'exerce de rackett sur elles !… Alors ? hein ? Oseras-tu prétendre que tu n'es pas naïf ?

Désespérant d'avoir le dernier mot, Coenred s'efforce d'adopter un ton conciliant :

— C'est vrai qu'après l'extermination des druides par les Romains, la religion des quatre interactions partait à la dérive. C'est vrai qu'il fallait quelque chose pour la remplacer…

— Ah ! se réjouit Einion, tu reprends pied enfin dans la réalité…

Coenred perd patience :

— Mais pourquoi remplacer le druidisme par la religion de l'ennemi ? Vous savez pourtant que les Romains avaient mis la main sur le christianisme dans un but bien précis : pour réduire les peuples en esclavage.

— Mais…

— La religion des Romains ne peut que combattre les intérêts atlantiques. Le mal est dedans. Vous devriez comprendre cela. Il s'est bien foutu de vous, l'Iltud !

— Tu sous-entends que nous, Atlantes, nous nous sommes fait berner ? demande Einion en fronçant le sourcil. Que nous sommes des nigauds ?

— Prends garde, rappelle Kido, tu es le seul Boche à bord de ce navire…

— Bon, vous allez me les fermer, vos gueules ? intervient Bleuzen le patron. À vos postes !

La bagarre est évitée. Chacun se renfrogne dans son coin, puis se concentre sur son rôle à bord. L'incident est oublié.

Le navire fait bientôt une escale commerciale en Alet. C'est de ce grand port que partit saint Brendan, en 545, voulant effectuer son voyage pour Dieu. Il s'élança droit vers le couchant, intrépide, fendant les étendues inexplorées du grand océan.

— Certains disent qu'il trouva des terres inconnues, très loin… très très loin…

— Certains disent que ce n'est pas vrai !

— Va savoir…

Et le bateau reprend sa navigation. On pare la pointe du Nez, contre laquelle l'auge de pierre du grand saint Colomban vint se fracasser, en 580. Le naufragé ne s'attarda pas dans cette Armorique où les veuves étaient déjà prises en main par des saints locaux sourcilleux. Ils vivaient non pas dans des monastères, mais dispersés, en ermites, chacun ayant charge du groupe de population alentour, dans un rayon d'une lieue atlantique. Le grand saint Colomban franchit au pas de course, sous une volée de pierres, la frontière toute proche. Il pénétra dans la Gaule.

En un clin d'œil, il analysa la situation. Tout n'était que désolation, obscurantisme, pauvreté. Zéro monastère. Zéro moine. En Gaule, ce n'était pas comme en Irlande, ni comme en Armorique. En Gaule, on trouvait des villes. Donc des évêques. Les évêques avaient converti de riches veuves citadines, spolié de gras héritiers citadins, et détenaient par conséquent le pouvoir municipal. Mais les campagnes ? Les pauvres ? Ceux qui travaillent pour nourrir les fainéants des villes ? Qui s'était soucié d'un rodage de soupapes sur ce vieux moteur économique ?

Personne.

Cinq cent quatre-vingts ans après la naissance de Jésus-Christ, les campagnes n'avaient jamais entendu parler d'une religion masculine que les évêques réservaient aux riches testateurs. Estimant que, sur les pauvres, il n'y avait plus rien à gratter.

Einion, toujours aussi fatigant, est intarissable sur le grand saint :

— En deux enjambées, saint Colomban évangélisa la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne, puis les royaumes des Alamans, des Suèves et des Lombards. Ni vu, ni connu. Les évêques assistèrent, impuissants, à ce déferlement de la foi.

Le prince Coenred, las des radotages de son esclave, voit s'éloigner la silhouette formidable du mont Dol et, plus haute encore, plus ancienne encore, celle du peulvan du Champ Dolent.

Elre désigne l'horizon, au levant.

— Le pays des Gaulois !

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* Land's End.

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