33. Un accueil peu aimable

7 minutes de lecture

Ynis Pyr est en vue.

Coenred est occupé à se remémorer l'emplacement de chacune des taches de rousseur de sa douce Elfleda, qu'il a lâchement abandonnée.

Le patron désigne la grande école de pierre.

— Le christianisme atlantique prit corps sur l'île que voici, dans l'école que voici…

Coenred s'extrait péniblement de sa rêverie. Qu'est-ce qu'on vient l'embêter avec une île ? Qu'en a-t-il à secouer, de l'apparition du christianisme atlantique ? Tuer Oswy. Tuer l'abbesse Hilda, hideuse sorcière, infecte geôlière. Reprendre Elfleda à furieux coups d'épée. Tuer un maximum de gens. Tuer. Tuer.

Il lui faut un moment pour émerger, avant de répondre à Thernen…

— Oui, oui, le christianisme atlantique… Il naquit en Ynis Pyr… Ne m'en parle pas ! Ce pauvre saint Rodan nous l'a tant de fois rabâché, dans ses cours d'histoire…

J'ignore, sœur lectrice, si vous fûtes l'élève de saint Rodan. Je me permets donc une petite piqûre de rappel.

En l'an 447 de l'incarnation du Propriétaire, un tout jeune Armoricain du nom d'Iltud avait quitté l'université de l'île Lavred, la tête chargée de connaissances. Comment était-il devenu chrétien ? Cela reste un mystère. Cap au nord. Il traversa le fleuve Bretagne dans son auge de pierre, en compagnie d'un coq et de trois poules, afin d'inoculer le christianisme, la religion des Romains, dans les terres non conquises par les Romains, dans les peuples non soumis par les Romains. Qu'est-ce qui pouvait bien motiver une conduite aussi étrange ? Nul chercheur, à ce jour, n'a pu fournir une réponse cohérente.

Peu soucieux d'élégance, vêtu de peaux de bique, Iltud était un homme exceptionnellement savant. On le soupçonnait d'avoir deux cerveaux, comme les kentrosaures.

Il commença par bâtir le monastère de Llaniltud, sur la côte du Morgannwg.

Sept ans plus tard, aimanté par les splendeurs du couchant, il alla fonder à quarante-six milles marins de là, sur la petite île de Pyr, en Deheubarth, la plus célèbre université de tous les temps.

C'est vers cette île de Pyr qu'Einion et Coenred rament, à bord de l'annexe. C'est au pied de l'école prestigieuse qu'ils accostent.

Iltud a pétri dans cette île une kyrielle de disciples, et notamment les douze missionnaires qui s'élancèrent en 490, dans leurs auges de pierre, loin, très loin, aux frontières ouest du monde. Plus loin que l'Irlande. Vers les îles d'Aran.

Ils édifièrent là-bas le monastère Saint-Pierre de Killeany.

Puis, ces courageux garçons entreprirent d'évangéliser la grande île d'Irlande. L'Irlande jamais romanisée. Par conséquent, jamais christianisée. L'Irlande n'ayant pas connu l'extermination des druides, pas plus que les sanglantes persécutions de Théodose contre les païens. L'Irlande, dernier bastion du druidisme, mais un druidisme dévoyé, pour n'avoir plus sa dimension supranationale.

Rendre aux religieux atlantes leur prestigieux rôle d'arbitres pacifistes, de Saint-Pierre de Killeany jusqu'à Saint-Pierre de Salzbourg, de Saint-Pierre d'Iona jusqu'à Saint-Pierre de Bobbio, telle était la mission de ces hommes. Construire un Occident uni, capable de faire bloc face aux assauts de l'empereur sanguinaire et de sa meute chafouine de cupides évêques artificieux, perfides et vipérins, tel était le défi qu'allaient tâcher de relever ces douze visionnaires disciples d'Iltud, pères de tous ceux qu'on appelle aujourd'hui les saints gaels.

L'Irlande, ils la traversèrent d'ouest en est, pour aller fonder, en 526, tout près du site sacré de Tara, le monastère Saint-Pierre de Clonard. Abandonnant en chemin la peau de bique de saint Iltud au profit de la grande robe blanche des druides. Ceci pour ne pas heurter les mentalités locales, ni mécontenter les artisans lainiers.

Coenred tambourine longuement à la porte de l'université, sans que ça réagisse, là-dedans.

— Réveillez-vous, bordel !

Aucune réponse. Einion tambourine à son tour.

— Êtes-vous des compatriotes ? éructe enfin une voix sépulcrale derrière la porte.

— J'ai du courrier pour le recteur, répond le prince en brittonique. De la part d'abbés gaels.

— Réponds à ma question ! Êtes-vous des compatriotes ?

Coenred est estomaqué. Dans tous les monastères gaeliques, l'accueil fut des plus cordiaux. Les saints brittons seraient-ils des sauvages ?

— Si tu ne veux pas de ton courrier, espèce de malotru, je le rembarque !

Un bruit de lourdes barres que l'on retire.

La porte grince. L'ours émerge de sa tanière.

Les cheveux sont longs derrière. Le crâne, rasé devant, met en valeur des sourcils hirsutes, ombrageant une gueule de tueur. Le lourd animal est entortillé dans des peaux de bique puantes. L'œil noir se porte sur Coenred, puis sur Einion, et soudain il fixe intensément le collier de fer de l'esclave.

— Donne le courrier ! crache l'effrayant saint portier.

— Je n'ai pas confiance en toi, répond le héros du même ton agressif. Je dois remettre le courrier au recteur, pas à quelque vulgaire sous-fifre !

— Ton accent… Serais-tu Boche ?

— Je suis un Angle du Milieu. Un Mercien.

— Un Mer…

Les Gallois ont une aversion toute particulière pour les Merciens. Leurs voisins. Vous-même, sœur lectrice, vous subissez des voisins. Vous comprenez ce dont je parle.

— Tu nous conduis au recteur ? s'impatiente Coenred. Je dois poursuivre ma route !

À contrecœur, le saint portier fait signe d'entrer. Il ne détache toujours pas son regard du collier d'Einion.

On traverse la cour de récré. Les saintes, les saints et leurs enfants y chahutent, pour un court moment.

Pas de chapelle. À l'inverse des Gaels, les Brittons jouissent de forêts profondes et, par conséquent, de clairières où prier, comme cela s'est fait de toute éternité. Il ne leur viendrait jamais à l'idée de converser avec la divinité dans une sorte de mausolée, à la façon des Levantins, entre des murs oppressants, sous un toit masquant le grand ciel magnifique. Pas sûr qu'une prière puisse traverser un toit. Et puis, la concentration de méthane peut se révéler extrêmement dangereuse, pour peu qu'un imbécile ait l'idée saugrenue d'allumer une clope.

Le collier d'Einion jette un froid. Le silence fige la cour. Les mines sont consternées.

— Les saints brittons, glisse Einion à son propriétaire, ne sont pas tout à fait comme les saints gaels. La coupe de cheveux est la même. Le mépris des villes est le même. Le dégoût des évêques est le même… Mais… heu… les saints brittons haïssent les Boches…

— Le monde entier hait les Boches ! Ce n'est pas une raison pour se montrer malpoli…

— Ils ne sont pas malpolis, mais patriotes. Les saints brittons sont farouchement patriotes. Ils ont toujours refusé de convertir des pirates boches…

— Et pourquoi donc, s'il te plaît ?

— Officiellement, c'est la crainte d'avoir à partager les îles Bienheureuses, après leur mort, avec des bêtes alcooliques, incultes et sentant des pieds…

— Et la vraie raison ?

— Le Boches n'ont jamais nourri d'autre projet, vis-à-vis des Brittons, que de les massacrer, les piller et les violer. C'est tout à l'honneur des saint brittons que de ne s'être pas faits les complices d'une telle entreprise. Essaie de comprendre un peu les Brittons.

— J'essaie.

L'Angle est un candide. Attentif à se comporter en gougnafier dès qu'il pointe le nez hors de ses frontières, il est profondément choqué d'inspirer de la haine… Tout en marchant, Coenred accable le saint portier de toutes les injures qu'il connaît dans la langue brittonique. Et, comme tous les Boches qui font la comparaison, il ne manque pas d'ajouter :

— Les saints irlandais, eux, au moins, ne nourrissent pas d'odieux préjugés xénophobes !

— Les Irlandais, précise Einion, sont protégés des Boches par la mer et par un rempart de Brittons… Facile, dans ces conditions, de ne pas être xénophobe !

Informé de la nationalité de Coenred, le recteur ne se montre pas plus aimable que le saint portier. C'est avec une répulsion affichée que, du bout des doigts, il prend le courrier des mains du prince. Il détaille longuement les deux hommes, comme a fait le saint portier. Il reste fasciné par le collier de fer d'Einion.

Il parcourt enfin la lettre de saint Colman, qui l'informe de la dangereuse offensive lancée par Wilfrid.

— Je l'avais bien dit ! hurle le recteur chiffonnant le papyrus avec rage.

Il reporte son regard sur le collier d'Einion.

— Ce… ce Wilfrid, aboie-t-il, c'est un Boche ?

— On ne sait pas, répond Coenred. C'est un enfant trouvé…

Feignant d'ignorer Coenred, le recteur adresse les questions à l'esclave Einion. Coenred répond.

— À Lindisfarne, explose le recteur, on accueille donc des individus dont on ignore la nationalité ? On en fait des moines ?

Confit dans l'outrecuidance propre à l'enseignant, le successeur d'Iltud estime avoir toujours droit de regard sur le comportement d'étudiants ayant quitté son université cent soixante-treize ans plus tôt. Et qui, par une aberration inexplicable, auraient sombré dans la délinquance… Accueillir des gens dont on ignore la nationalité !

— Tu viens de Lindisfarne ? demande le recteur à son compatriote Einion.

— J'étudie au monastère de Lindisfarne, répond Coenred. Je suis otage à la cour d'Oswy.

Le recteur se tourne enfin vers ce Boche qui ose lui adresser la parole. Le regard s'est fait halluciné.

— Oswy ? Le fils d'Æthelfrith ?

Æthelfrith ! Il est considéré chez les Brittons comme le plus horrible monstre de tous les temps pour avoir massacré les mille deux cents moines de Bangor-is-y-coed, un demi-siècle plus tôt…

Incapable d'en entendre plus, le recteur quitte la pièce, abandonnant à terre la lettre froissée de Colman.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Recommandations

Opale Encaust
À force d'entendre que mes épisodes sont trop longs... Voilà. Vous avez gagné !
Voici le micro-découpage de SMOOTHIE, pensé pour ceux qui ne s'accordent que 5min de lecture en prenant leur café !

Œuvre originale : https://www.scribay.com/text/816309372/smoothie--en-cours-
__________________________________________________________________________________________________________

En l'an 2108, dans l'archipel d'Agnakolpa.
À l'aube de la saison des pluies, le quotidien des sœurs Iunger se trouve bouleversé par une succession d'étranges événements. Tandis que les jeunes femmes découvrent leur véritable nature et tentent de réapprivoiser leurs propres corps, un ennemi anonyme menace de profaner les secrets de leur père, Magnus, un scientifique solitaire.
Luna, Emmanuelle, Faustine, Adoria, Cerise, Eugénie, Roxane et Nolwenn devront tracer leur voie et assumer les conséquences de choix irréversibles.

__________________________________________________________________________________________________________
TRAILER : https://www.youtube.com/watch?v=Wx15fBCSInE


ANNEXES / mémo : https://smoothiefiction.tumblr.com/
/!\ Si vous n'êtes pas à jour, le blog ci-dessus risque de sévèrement vous spoiler...
__________________________________________________________________________________________________________
SMOOTHIE relate le parcours d'une poignée d'êtres qui tentent de se réaliser.

Il ne sera pas question d'une histoire linéaire, régie par un fil conducteur ; mais plutôt d'une pelote de fils de vies entremêlés, d'un univers qui se développe à travers le récit que chacun donne de sa propre existence, dans lequel chaque personnage revendique son droit à la parole et dans lequel chacun s'exprime selon ses propres codes.

Avant d'entamer votre voyage, lecteurs, il vous faut renoncer à l'idée d'une vérité unique ou d'une morale universelle. Il vous faut envisager que les personnages puissent êtres ignorants, cachottiers ou menteurs et garder à l'esprit que la réalité n'a pour limites que celles que l'esprit lui fixe.
~ O.E.
__________________________________________________________________________________________________________
CONTENU SENSIBLE (sexe, violence)


[2015 - présent]
88
100
38
524
Défi
SeekerTruth
En réponse au défi "Une phrase par jour".
2330
1633
24
12
Didi Drews
Un monde étouffé par son quotidien gris.
Une ville couverte de suie.
Au large des eaux, par-delà les parterres de menthe, la commune de Val-de-Nelhée bourdonne comme à son habitude, entre les tensions latentes et les crimes sanglants. L'équilibre se trouve toujours.
Les eaux sont là pour ça.
Jusqu'à ce qu'une série de meurtres vienne brouiller les cartes.




Image de couverture par Free-Photos de Pixabay
397
757
1407
420

Vous aimez lire Ivi de Lindisfarne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0