32. Ana vat !

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Hardi marin, l'Irlandais a fort heureusement peu de forêts. On rencontre donc sur les mers beaucoup moins de bateaux irlandais que brittoniques.

Sur le pont, Coenred voit fleurir un arsenal qu'on n'imaginerait pas se trouver à bord d'un placide navire marchand. Des arcs, des lances, des haches, des boucliers, des couteaux…

L'Irlandais gagne du terrain. Il est moins profond, moins chargé, il est sous vent arrière.

— Lâche donc cette épée ! dit le patron à Coenred. Prends la barre ! tu vas apprendre à virer.

Les boucliers sont arrimés au plat-bord.

— Pare à virer lof pour lof ! beugle Thernen.

L'Irlandais se rapproche.

On brasse derrière en ralingue.

Coenred met la barre au vent, pesant sur le lourd aviron de toute sa force, aidé de Thernen. Le navire abat. Thernen fait brasser carré devant. Le bâtiment n'est plus appuyé par la voile. Il roule bord sur bord. Il cherche à se débarrasser de tout le gréement, il veut tout arracher. Dans un apocalyptique fracas de bois, de cuir et de cordages, il franchit le lit du vent par l'arrière.

Thernen fait amurer la grand-voile. Le bâtiment continue de tourner. Il passe au plus vite le dangereux travers à la lame, position dans laquelle il peut engager. Thernen fait orienter devant, à mesure que le navire lofe.

Il marche à présent nord-est, rebroussant chemin, semblant vouloir gagner l'abri de l'estuaire. Il se met encore plus sûrement à la merci d'un abordage. Coenred se demande si le patron n'a pas perdu la tête. Un silence terrifié s'est établi sur le pont. Coenred croit pourtant déceler comme une expression de gourmandise sur les lèvres de Thernen.

Le pirate ne se le fait pas répéter. Il serre au largue pour croiser avec l'Armoricain. On voit le ramassis de voyous irlandais préparer leurs arcs. Toute manœuvre va devenir périlleuse pour les Armoricains.

— Pare à virer bout au vent !

Coenred n'en croit pas ses oreilles. Son instructeur lui parla de cette manœuvre un jour, mais comme d'un impossible défi. D'une légende. D'une superstition.

— Ana vat !

Bonne Ana ! Le cri pathétique est lancé. Coenred met la barre sous le vent, tout doucement, pour ne pas amortir trop brusquement l'erre du bateau… Aïe, aïe, aïe ! l'aulofée menace de s'interrompre…

Au lieu de s'arracher les cheveux de désespoir, le patron ordonne de filer vite fait l'écoute de civadière, et de choquer la boulinette… Bien vu, Thernen ! les voiles faseyent complètement…

— Lève les lofs !

L'évolution paraît décidée. Le cap du navire est arrivé dans le lit du vent.

— Change derrière !

Les matelots brassent la grand-vergue. Coenred est émerveillé. C'est magique. L'évolution est presque complète.

— Change devant !

Les matelots brassent la vergue de civadière.

— Pare manœuvres !

En un temps record, tous les cordages sont amarrés, pliés ou lovés avec soin. Coenred ayant laissé porter légèrement, le navire a repris de la vitesse.

— Lof toutt !

Coenred vient au vent, autant que possible.

Le navire armoricain est le propriétaire incontesté des mers. Très solide, il entreprend de longs voyages. Il tient la mer par tous les temps. Il peut remonter au vent.

Remis de sa stupéfaction, le pirate a compris. Trop tard. À l'inverse de l'Armoricain, il ne peut gouverner près.

Il abat grand largue. Mais Thernen a bien calculé. Il a anticipé la manœuvre désespérée. L'Armoricain est un être doux et pacifique. Il ne va jamais faire chier les autres. Qu'on l'agresse, un sentiment de révolte l'aveugle et l'anime, il se transforme en un monstre ivre de carnage. On peut lui faire confiance, la riposte sera toujours disproportionnée. Le bâtiment armoricain, de toute sa puissance, de tout son poids, de toute sa somptueuse robustesse, de toute son impressionnante étrave renforcée à dessein, fracasse le malingre esquif.

— Tu vois, dit le patron à Coenred. Virer, c'est facile. Virer bout au vent, c'est tout simple.

On relâche à Bangor.

Pas de précipitation, sœur lectrice ! N'allez pas emmêler vos gracieux pinceaux entre les quatre Bangor que l'on trouve de part et d'autre de la mer d'Irlande. Surtout, ne confondez pas avec le tristement célèbre Bangor-is-y-coed, dans le midi de Caer-Legion, en Gwynedd. Bangor-is-y-coed est un monastère brittonique, et non gaelique.

Je vous parle ici de Saint-Pierre de Bangor, qui se trouve sur la côte irlandaise, à la sortie du canal du Septentrion. Je vous parle du monastère où l'on forma le grand saint Colomban, fulgurant bras armé de Dieu, qui embarqua pour le continent et le christianisa dans le temps qu'un pilier du Castel Arms dégringole une pinte de stout.

Une fois encore, Coenred retrouve l'atmosphère de Lindisfarne. Trois mille longues robes de laine blanche peuplent le grand monastère.

Depuis le combat contre le pirate, la glace fond entre Coenred et ses compagnons énigmatiques, les adorateurs d'Ana, aux visages tellement recuits, durcis et noircis de soleil que les traits semblent avoir disparu. Coenred finit par apprécier la joie de vivre des mystérieux Atlantes venus du fond de l'eau, leur sens de la poésie… À bord, c'est musique tout le temps ! À Bamburgh et à Lindisfarne, Coenred se retranchait dans sa double qualité de Mercien et de fils de roi. Ici, en mer, où l'on devient véritablement soi-même, il se montre plus sociable.

Maodan ose la question qui lui martyrise les lèvres.

— Tu parles les langues atlantiques. Tu suis des études chez des saints atlantes. Tu nous es recommandé par des saints atlantes. Je te vois flanqué d'un esclave atlante. Tu sais barrer au combat un navire atlante, mené par un équipage atlante… Que te reste-t-il d'angle ?

— Il me reste le réalisme, dit fièrement le héros. La force imbécile. L'Angle rejette violemment tout ce qui n'est pas instinct de tuer. L'Angle est sadique et stupide comme l'enfant qu'il s'efforce de rester. L'Angle méprise l'intelligence.

La sortie provoque un mouvement de consternation dans l'équipage.

— Mépriser l'intelligence ?

Coenred insiste, ne cachant pas son dégoût.

— L'intelligence amollit l'instinct de la bête. Tant que je la mépriserai, je vaincrai. Regardez ce pauvre Einion. Il est intelligent, cultivé, sensible, il est esclave. Moi, qui suis une brute bornée, je suis un maître.

Chacun médite gravement là-dessus.

On fait escale à l'embouchure de la rivière sacrée, la Boyne. Un marché se tient à Droichead Atha, sous la houlette de saints venus de Saint-Pierre de Clonard, le monastère où l'on forma le barde Columcill, le fondateur de Saint-Pierre d'Iona.

On procède au traditionnel échange de marchandises et de courrier.

Sans perdre plus de temps, malgré les grognements de l'équipage, on remet à la voile.

À la pointe de Cill Mhantaim, on vire. Route pleine mer, pour gagner les côtes de Deheubarth*.

–––––––––––––––

* Royaume brittonique, au sud-ouest de l'actuel pays de Galles.

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