27. Pas de relâches festives dans les ports

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Coenred, la rage au cœur, étroitement encadré de guerriers ivres, embarque sur un navire où l’attendent ses armes, son esclave Einion, un sac de courrier et le fémur gauche de saint Oswald.

Le garçon, désespéré, s’éloigne pour des mois interminables, sans avoir pu revoir Elfleda.

Heureusement, les consignes de la reine sont bien présentes dans son esprit. Il ne se révolte pas.

Quel plan la reine a-t-elle ourdi ? Quels éléments peut-il recueillir qui sauveraient la mise à saint Colman ?

— J’ai promis à la reine d’obéir à Colman, se répète le prince. Il faut lui faire confiance. À ce prix, à ce prix seulement je retrouverai ma bien-aimée.

On met le cap au septentrion. Le voyage va se faire par l’océan Occidental, car la route orientale est coupée. Les côtes saxonnes et jutes sont en effet livrées à la plus féroce piraterie. Tout courrier des saints à destination du continent est soigneusement intercepté. Les Saxons et les Jutes se méfient des instincts hégémoniques de leurs voisins du dessus, les Angles, mais aussi de la bestialité des voisins du dessous, les Francs, toujours avides de pillages, de viols et de meurtres. Comme Angles et Francs sont en cheville avec les saints irlandais, les Saxons ne voient dans les saints irlandais que des colonialistes cauteleux. Bref, plus sûre est la route occidentale, surtout pour un courrier des saints irlandais.

Coenred note avec humeur que le détour permet aussi d’éviter l’endroit mystérieux où l’on a reclus la princesse Elfleda…

— Sans doute à Streanaesharch, a dit la reine… Streanaesharch, où je dois me présenter à mon retour…

En espérant ce jour incertain, on double le monastère Saint-Pierre de Coldingham, dirigé par sainte Æbbe, la sœur d’Oswy. Celle qui trottinait en pleurs derrière ses trois frères, dans leur fuite hallucinée vers le couchant :

— Attendez-moi ! attendez-moi !

On remonte l’estuaire de la Forth, qui dessine la frontière entre l’infortuné pays des Cruithnes et l’arrogante Northumbrie.

La Forth autrefois marqua l’ultime avancée des Romains, comme elle marque aujourd’hui celle d’Oswy. Le bateau longe les vestiges du mur de tourbe qu’édifia le pillard Antonin, au IIe siècle, pour lancer des raids barbares sur la Calédonie. Le pauvre mur, hélas ! ne fit pas illusion plus de vingt-cinq ans. Les prédateurs romains durent se replier sous le mur de pierre d’Hadrien, bien plus au midi, de Bowness à Wallsend.

Oswy fera-t-il mieux ? Tiendra-t-il plus de vingt-cinq ans entre mur d’Antonin et mur d’Hadrien ?

Coenred, à la lisse bâbord, fixe la rive méridionale. Son esclave n’ose l’approcher. Il le laisse à sa fureur, à son mutisme. Einion craint que son propriétaire, d’une brutalité sobre en temps ordinaire, ne se venge trop violemment sur lui de l’excès de désagrément.

Coenred, pour dire vrai, rumine son envie d’enjamber la lisse, le mur d’Antonin, celui d’Hadrien, et de courir vers le midi tenter de retrouver sa bien-aimée.

— Pourquoi ne pas envoyer au diable le pantin royal et sa volonté de prépondérance ? Au diable Colman et sa coupe de tifs hérétique ! Au diable la reine et ses plans tordus ! Au diable la Northumbrie ! Au diable la Mercie ! Au diable l’île d’Albu ! Qu’en ai-je à branler, moi, des desseins égoïstes du mégalomane Oswy ? Que m’importe la politique ? Tout ce que je veux, moi, c’est ma chère princesse…

On débarque l’amoureux à Grangemouth. Il lui suffit maintenant, toujours sous bonne escorte, de longer le mur jusqu’à la Clyde, et de gagner Saint-Pierre de Bonhill.

Le monastère se pelotonne à l’ombre de Dumbarton, l’inébranlable forteresse des Brittons. Point de friction de trois peuples : au levant, les Cruithnes du Fib ; au midi, les Brittons du Strathclyde ; au couchant, les Gaels du Dal Riada.

Pénétrant dans le monastère, Coenred retrouve Lindisfarne. Mêmes cabanes de boue et de branchages. Même climat grave et studieux. Mêmes longues robes de laine blanche.

Le prince remet à l’abbé des lettres de Colman, sans oublier de lui confier celles destinées à Saint-Pierre d’Iona. En échange, l’abbé lui remet de nouveaux courriers pour les monastères qui vont jalonner son parcours.

Saint Mebd, le frère portier, conduit alors le héros jusqu'au port de Dumbarton. Un bateau d'Armoricains s'apprête à regagner l'Aber Wrac'h. Les Armoricains sont des gens butés. Ils ont développé un christianisme assez particulier, car leurs ermites n'ont jamais pu leur faire entrer dans le crâne que la déesse Ana est de sexe masculin. Les Irlandais sont plus accommodants sur le plan de la théogonie. Néanmoins, marins armoricains et moines irlandais entretiennent d'excellents rapports commerciaux. Saint Mebd engage une brève palabre avec Thernen, le patron du navire.

— Sur ordre de l'abbé, le Chleuh doit embarquer. Non en tant que passager, mais en tant que matelot. Il conviendra de bien le former. Par ailleurs, il est en mission pour l'abbé de Lindisfarne. C'est très important et très pressé. Pas de relâches festives dans les ports.

L'intrusion d'un Boche, même recommandé par l'abbé de Bonhill, jette un froid. Les hommes d'équipage détaillent Coenred comme ils feraient d'une bête dangereuse. En outre, le « Pas de relâches festives » leur reste en travers de la gorge. À quoi bon naviguer, si l'on ne peut s'enivrer crapuleusement dans tous les ports disposés par la bonne Ana tout le long de la côte ?

Mal à l'aise, ils ne quittent pas de l'œil le collier de fer que leur frère atlante, Einion, porte au cou.

Éminemment évolué, suprêmement raffiné, l'Atlante a du mal à comprendre la brutalité, l'ivrognerie, la tristesse, la grossièreté du Boche. L'Atlante a du mal à saisir le pourquoi de l'inégalité sociale. L'Atlante — le Britton, en particulier — a du mal à comprendre le principe de l'esclavage. « Le Boche, dit volontiers l'Atlante, ne vient sur terre que pour être haï de l'humanité tout entière. Est-ce que ça mérite réellement le déplacement ? »

On hisse la voile, à grand renfort de chants allègres.

J'ai ttrappé mal à mes os

Ttrappé mal à mes boïos

Hissons bas, ferme et haut

Oh oh oh !

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