25. Le fémur de saint Oswald

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Soudain, Oswy tressaille. Il aperçoit ce qu’il est venu chercher sur ce rempart.

Une auge de pierre a quitté Lindisfarne. Elle fait voile vers lui.

— Enfin ! la satanée bourrique sort de son trou…

Le roi descend du rempart pour adopter une contenance plus digne. Il regagne le palais.

Colman surgit de la vague, au pied du château. Le voici qui tire son auge sur la grève. Il gravit l’éminence. Il franchit la porte monumentale. Il traverse le fatras grouillant de la basse-cour. Il grimpe le chemin menant à la haute-cour, et se glisse dans l’étroit passage pratiqué dans la muraille intérieure. Il traverse la haute-cour, et enfin pénètre dans la cour centrale. Il entre dans le palais, dont l’accès est libre pour lui, de jour comme de nuit.

Il se présente devant le roi, qui relève non sans courroux que l’abbé n’a pas rectifié sa coupe de cheveux. Mais le contrevenant ne lui laisse pas le temps d’en faire la remarque.

— Grand roi, l’arrogant Moawiya s’est permis de t’offrir un cadeau. Tu ne dois pas souffrir un tel affront. Et tu ne dois pas non plus sous-estimer la fougue de ce conquérant lointain. Galvanisant des peuples par le concept audacieux d’un Dieu qui serait unique et masculin, le mahométan vient de conquérir le Levant en un éclair, balayant sans ménagement l’empire des Perses, bousculant dans la foulée celui des Romains. Mieux vaut prévoir le jour où cet homme pieux viendra cogner à ta porte. Mieux vaut que, ce jour-là, le calife sache à quel homme pieux il prétend s’attaquer…

Le monarque est à moitié soulagé de ce que l’abbé soit venu lui parler de n’importe quoi, plutôt que du lièvre levé par Wilfrid.

— Que proposes-tu ? demande le roi.

Colman sait que les Levantins adorent faire des cadeaux, et plus encore en recevoir. Mais une si paradoxale appréciation ne saurait se faire jour dans les brumes de Northumbrie. Colman reste donc sur une approche à l’occidentale.

— Je me dis que le calife serait humilié de recevoir un cadeau de ta part. Ça lui rabaisserait un peu son caquet.

— Que pourrais-je bien lui offrir ? Ma fille ?

— Mieux que ça ! Tu sais le prestige immense de ton défunt frère, le lumineux saint Oswald. Tu sais les miracles inouïs accomplis par son squelette…

— Je sais, reconnaît le roi quelque peu jaloux de n’être pas mort. Grâce aux miracles, le culte de mon frère s’est propagé dans tout l’Occident.

— Eh bien ! la voici, l’idée de cadeau que tu cherches désespérément… La voici !

— La voici ?

— Ton cadeau va, j’en suis sûr, humilier atrocement le calife…

— Je devrais offrir un bout d’Oswald au calife ?

— Oui, je songe à son fémur. Le gauche, puisque le droit est à Strakonice.

Le corps de ce pauvre Oswald a décidément vocation de puzzle. Le grand-père de Coenred le fragmenta méticuleusement à l’issue de la bataille de Maserfield. Ce n’est qu’au terme de patientes recherches au haut de piquets plantés tout autour du champ de bataille qu’on put le reconstituer plus ou moins, sans grande garantie d’authenticité. Après quoi, les miracles se multipliant, on s’empressa de l’éparpiller à nouveau.

La tête est l’élément le plus galvaudé. Elle existe en quatre exemplaires, soit un de plus que celle de saint Jean-Baptiste. Mais le morceau le plus précieux est le bras droit, qui refuse obstinément de se décomposer… Comment ne pas céder au vertige de la foi, devant un tel prodige ?… Pas question de le donner au calife, celui-là !

Le souverain hésite.

— Il n’habite pas tout près, ce calife… Qui pourrait se charger de l’ambassade ?

— Il nous faut, dit le successeur de Pierre, une personne débrouillarde, en qui nous avons entière confiance, toi comme moi…

Le roi marque sa surprise.

— Tu te fies à quelqu’un, toi ?

Saint Colman fait semblant de chercher.

— Hmmhm…

— Hmmhm ?

— Pour obtenir la vérité sur ce qu’il aura vu là-bas, nous devons envoyer quelqu’un ne sachant pas mentir…

— Ah oui ? Tu vas le trouver où ?

— Hmm… Le prince Coenred ne sait pas mentir…

— Coenred ?

Oswy fourrage dans les gros poils noirs de sa barbe hirsute, afin de tenter de réfléchir. Opération peu familière à l’Angle.

Saint Colman tente de déchiffrer le front de son ami, malaxé par l’effort. L’étourdi Coenred, fils du roi de Mercie, vient d’attirer avec fracas l’attention générale sur son penchant pour Elfleda. Le roi doit mettre au point une punition pour Coenred. Une punition mesurée. Une punition à laquelle souscrira sans représailles le père du fautif. N’oublions pas que Wulfhere tient dans ses mains le propre fils d’Oswy.

Le souverain est bien conscient, tout comme saint Colman, de la futilité de l’incident. Une vertu bousculée, deux alcooliques tués, ça ne mérite en rien qu’on sacrifie la paix entre les deux plus puissants royaumes d’Albu.

Mais le monarque estime qu’il doit mettre un terme à la liaison de ces deux égarés. Comme l’a rappelé la reine à Coenred, les mariages sont une affaire d’alliances, du ressort des deux pères, et nulle autre personne n’a son mot à dire, surtout pas les deux principaux concernés. D'ailleurs, Oswy a déjà marié l’une de ses filles, Osthryth, à l’oncle de Coenred. Un second mariage viendrait tout compliquer, fournissant un trop alléchant prétexte de guerre. Or, l’illustre combattant Oswy, tenu en bride haute par le vigilant Colman, n’a qu’une obsession : la paix.

Elfleda, pour un temps, est éloignée. Le roi doit en profiter pour se débarrasser du prétendant. Une solution, saint Colman en présente une, de son air le plus innocent.

— Coenred est indocile, objecte le roi. Coenred est impétueux, sauvage, égoïste. Il tue le premier venu, sans se donner la peine d'inventer un prétexte.

Saint Colman répète ce que vient de dire le roi, mais en d’autres mots :

— Coenred est brave et généreux. Et, par conséquent, dénué du moindre sens politique. Nous pouvons compter sur sa loyauté.

Le grand roi demeure silencieux un long moment. Il imagine facilement que Colman trouve son intérêt dans l’affaire. Un Irlandais a toujours un intérêt quelque part.

Le roi finit par approuver.

— Je suis d’accord avec toi, bon père. L’intégrité singulière de Coenred le désigne pour cette mission de confiance.

L’abbé conclut :

— Nous expliquerons à Wulfhere qu’en faisant découvrir à son fils le vaste monde, nous aurons parachevé son éducation. Dans cette aventure, le garçon comprendra que certains — informés, parce qu’ils ont voyagé — tirent un profit scandaleux du manque de curiosité des lugubres sédentaires…

— Tu n’as pas tort, admet le roi. Coenred apprendra beaucoup sur les humains…

Puis il regarde plus attentivement son conseiller.

— Quant à toi, bon père, je m’étonne que tu oses encore agresser mes yeux d’une coupe de cheveux facteur de division… Je…

— Jamais !

Le roi reste ferme.

— Je ne peux construire un empire qu’en m’appuyant sur des religieux en position de force. Par conséquent, sur des orthodoxes. Je ne peux tolérer un hérétique sur mon sol. Ce serait trop de désarroi, dans le cœur de mes sujets. Ce serait prêter le flanc à mes rivaux. Je dois te demander de quitter la Northumbrie.

Colman prend la mesure de la position nouvelle qui est la sienne. Quelque chose s’est cassé. Jamais Oswy n’aurait osé lui parler en ces termes auparavant.

— Je pars dans l’instant, dit le successeur de Pierre.

Il tourne les talons.

— Attends ! crie le roi.

Colman s’arrête. Sans se retourner toutefois.

— Laissons, dit le roi, le temps te ramener à la raison. Pense aux enjeux. Notre alliance est aussi importante pour toi que pour moi, pour l’autorité de ta religion que pour l’unité de la grande Albu.

— Je sais tout cela, répond le saint qui tourne obstinément le dos au roi. Je sais par ailleurs que je ne survivrai qu’en restant moi-même. Jamais un abbé n’a fait allégeance à qui que ce soit, surtout pas à quelque garçon coiffeur à créativité déjantée. Jamais un insulaire n’a souscrit aux modes ineptes d’un continent dépravé. Surtout qu’il n’y a là-dessous, reconnais-le, qu’un prétexte grossier pour s’emparer des richesses faramineuses de Lindisfarne…

Le roi se garde d’objecter que, si l’on ne veut pas susciter la convoitise, il suffit d’être pauvre. Il dit seulement :

— Je veux que tu réfléchisses.

— C’est tout réfléchi.

— Je veux que tu réfléchisses. Je fermerai les yeux sur ta présence à Lindisfarne pour quelque temps encore…

Ayant entendu ce qu’il voulait entendre, le successeur de Pierre se retourne, face au roi, pour lui dire :

— Durant la Grande Semaine, tu réuniras un synode. Donne-moi jusqu’au matin de Pâques.

— Qu’est-ce qu’un synode ?

Oswy ne sait jamais rien.

— C’est une assemblée de religieux de tout rang. Elle examine les problèmes posés par la vie religieuse dans une zone géographique donnée. Le roi préside, et prononce la décision finale. Seul un synode peut effacer le monstrueux scandale causé par Wilfrid lors de l’assemblée des sages. Cette vipère lubrique pourra venir argumenter, appuyée de louches complices extirpés des bas-fonds. Je compte pour ma part sur le prince Coenred pour rapporter de son périple des preuves annihilant les calomnies de cette crapule visqueuse. Nous débattrons. Et tu trancheras.

Oswy ne répond pas. Colman enfonce le clou :

— Il te fallait une occasion officielle pour te proclamer haut bretwalda de solennelle façon. En consommant la défaite des hideux reptiles venus du continent, tu consolideras le pacte qui te lie à moi, tu cracheras à la face de tous les autres rois notre indiscutable puissance. Au dernier jour du synode, ils te reconnaîtront comme le haut roi de l'île. Une île unifiée.

Oswy n’est pas chaud à l’idée d’une semaine de bavardages, façon concile de Nicée.

— Et si, demande-t-il, Coenred ne rapporte rien de probant, et que je suis obligé de trancher en faveur de Wilfrid ?

— Je quitterai ton royaume à tout jamais.

Le monarque dit :

— Un synode se tiendra durant les trois derniers jours de la Grande Semaine, sur terrain neutre, dans l’abbaye de ma cousine, à Streanaesharch. Je fermerai les yeux sur ta désobéissance jusqu’au divin office de la Résurrection.

Puis il siffle un garde.

— Fais venir ce minus de prince Coenred !

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