23. La reine Eanfled

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Au chant du coq, le prince réveille Einion à grands coups de pied. Il le dépêche aux nouvelles. De son côté, il se remet en quête, le moral anéanti. Il erre dans les dédales du château. Il a ce besoin irrépressible de palper sa fine Elfleda pour la dernière fois. Vite, avant que ne tombe la sentence du roi. Mais ses recherches restent vaines.

Enfin, il voit arriver son esclave, tout essoufflé.

— La princesse, dit Einion…

— La princesse !

— Elle est partie ce matin.

— Où ? Parle !

— Elle s'est embarquée à Seahouses, juste avant l'aube, encadrée de guerriers. Le navire a fait route aussitôt.

— Pour où ?

— Pour le midi. On n'en sait pas plus. Wilfrid est du voyage.

— Wilfrid ? Que vient faire Wilfrid là-dedans ?

Il faut courir à Seahouses, trouver un bateau. Coenred se précipite. Oui, mais, à la sortie de la basse-cour, il bute sur Struwenfl, Velgast et puis Oehna. Ils étaient manifestement à sa recherche. Ils lui barrent le passage.

— Alors, beau goffe ? On fe promène ?

— Dégage, gros tas de merde !

— Tu ferfes la bagarre, avorton ?

— Je suis pressé ! Tire-toi de là !

Intéressés, des guerriers affluent…

— Un problème, Struwenfl ? Le Mercien t'importune ?

L'affaire se présente mal. Elle prend même vilaine tournure. Ça s'agite, alentour. La canaille fait cercle. Les humains, c'est pas fin, il faut savoir. Mis en verve par le lynchage de Deryn, les assassins ne souhaitent pas s'arrêter en si bon chemin.

Coenred est malmené, c'est la bousculade. Il esquive les coups tant bien que mal. Une première pierre lui ouvre le front. Une seconde lui éclate la pommette. C'est donc de cette manière que ça doit finir. Allons ! il est temps de quitter ce monde inamical… Coenred, aveuglé de sang, est soulagé : son arme est dans sa main.

Les assaillants le pressent. Bien à l'abri, ceux de derrière poussent hardiment ceux de devant sur l'épée de Coenred, lequel a la satisfaction de balafrer un visage et de pénétrer bien profond dans de l'intrépide bidoche. Le mouvement de la multitude vociférante refoule Coenred hors de l'enceinte, piétinant les restes disloqués de son aimante Deryn, laissés à l'endroit même où elle fut suppliciée.

Mais Struwenfl se rappelle à propos qu'il est investi d'une mission… Ravalant ses regrets, d'un geste du bras il calme l'échauffourée.

Puis il s'adresse à un Coenred tout ensanglanté :

— La reine te réclame, freluquet. Ve dois te conduire à elle.

La reine ? Cela veut dire que les vrais ennuis commencent. Car, en quatre ans, la reine n'a jamais adressé la parole à Coenred. Celui-ci ne l'a jamais aperçue que de loin, sèche, hautaine, malgracieuse. Il préfère encore Struwenfl et sa meute nauséabonde.

Oehna, Velgast et Struwenfl escortent le prince jusqu'au palais. Ils égayent le parcours de plaisanteries obscènes. Ils rient grassement des supplices dégradants promis au malheureux.

— Cette fripouille de Colman t'a sauvé hier, fait remarquer Velgast, mais la reine s'en bat les ovaires, de Colman… Tu peux t'attendre au pire !

La reine a la réputation de détester les religieux gaels, et saint Colman en particulier.

À grand renfort de torgnoles, les trois brutes guident le prince à travers les coursives.

— Je me dis qu'une exécution à coups de fourche serait bienvenue, suggère Oehna.

— Pas bête, admet Velgast. Un coup dans l'œil, pour commencer, comme à cet infortuné Breddorf.

— Puis un coup dans le dos, comme à ce malheureux Wirdum.

— Espérons que la reine va nous confier cette tâche délicate, salive Velgast.

— Ce ne serait que justice. Nous savons y faire, assure orgueilleusement Oehna.

Pour ménager sa bouche martyre, Struwenfl ne dit rien. Mais il a son idée : casser le nez, puis les dents de Coenred, avant de lui faire avaler son propre intestin, intégralement. Pourvu que la reine lui laisse toute initiative !…

Deux guerriers sont en faction devant une porte basse. Struwenfl ouvre cette porte. Il désarme Coenred, puis le pousse brutalement dans une chambre sombre.

La reine Eanfled s'y trouve, seule. Elle avise Coenred, le visage déchiré, sanglant, les vêtements à l'avenant. Elle congédie l'escorte.

Puis elle s'adresse au garçon, impérieuse :

— Ton nom est Coenred ?

— Je suis Coenred, fils de Wulfhere, petit-fils du grand Penda. Petit-fils, par ma mère, de votre cousin Earconbert, roi du Kent.

— Tu sais qu'un mariage ne saurait être conclu qu'entre les deux pères. Les enfants n'ont jamais eu et n'auront jamais leur mot à dire dans une affaire de si haute importance.

— Je le sais, grande reine.

— Pourtant, on me dit que tu tournes autour de ma fille ?

— On dit souvent n'importe quoi, grande reine.

— On m'a dit même beaucoup plus…

— L'esclave est morte. Ce qui prouve qu'elle a menti.

— J'aimais beaucoup Deryn. Je déplore que le souverain, pressé par le fétide Colman, ait donné cet ordre. Tu sais combien ça coûte, une esclave ?

— Difficile d'aller contre un ordre du roi…

— Un ordre, il vient d'en donner un autre. Un ordre qui me chagrine fort.

La reine se tait un moment. Le mesquin trait de lumière délivré par la fenêtre unique permet de déceler qu'elle a les cheveux en tire-bouchon d'Elfleda, mais plus clairs, presque blonds.

— Ma fille est partie cette nuit. Pour une destination inconnue.

Coenred, guère mieux informé, ne dit rien.

La reine le regarde durement.

— Sais-tu, mon cousin, que le roi fit un vœu, la veille de la bataille de Winwaed ?

L'évocation de la défaite déclenche en Coenred une souffrance insoutenable. Il y a huit ans de cela, le 15 novembre 655, son grand-père fut tué par Oswy. La Mercie, trois années durant, dut subir le joug du vainqueur. Vainqueur paré pour lors du titre de bretwalda — titre honorant le conquérant d'un royaume.

— J'ignorais, maugrée Coenred, que le souverain avait fait un vœu à la veille de la bataille de Winwaed.

— Il promit à Dieu de lui consacrer notre fille, s'il gagnait la bataille et s'il tuait Penda.

La tête de Coenred lui tourne soudain. Il pense tomber par terre. Jamais son amie ne lui a soufflé mot de ce vœu bouffon.

— Je… il, balbutie-t-il… Pourquoi le roi n'a-t-il pas tenu sa promesse à ce jour ?

— Parce qu'Elfleda n'a pas voulu. Parce que je m'y suis opposée de toutes mes forces. Et surtout parce qu'on m'a aidée, dans mon refus.

— On vous a aidée ?

— Le successeur de Pierre ordonne, et le souverain obéit. Saint Finan, alors abbé de Lindisfarne, avait pouvoir de délier le roi d'un serment fait à Dieu.

— Et pourquoi saint Finan a-t-il défendu la princesse ?

— Oswy venait d'installer sa sœur et sa cousine à la tête de deux monastères. Saint Finan estimait que c'était bien suffisant comme ça. L'intrusion de la famille royale dans le spirituel — bénéfique, si l'on s'en tenait là — ne devait pas atteindre des proportions susceptibles d'affaiblir Lindisfarne. Colman, qui succède à Finan, est du même avis. Tirant prétexte du refus d'Elfleda, s'appuyant sur mon opposition, il se préoccupe en réalité de sauvegarder l'emprise du spirituel sur le bras séculier… Il ne veut pas qu'Elfleda soit vouée à Dieu.

— Vous…

— Je n'aime guère l'abbé de Lindisfarne. Mais, seul l'abbé de Lindisfarne a pouvoir d'engager le roi à renoncer à ce crime…

— Le roi ne veut pas dire où va la princesse ?

— Il a tenu tout de même à me rassurer. Il ne s'agit, dit-il, que d'un éloignement provisoire, pour la séparer de toi. Mais je ne suis pas tranquille… Je n'ai aucune confiance en lui.

— Il va l'enfermer dans un monastère ?

— C'est ce que je suppose.

— Le bateau a fait voile vers le midi…

— Ce ne sera donc pas dans le monastère de sa sœur Æbbe. Plus certainement dans celui de sa cousine Hilda, à Streanaesharch*.

— Je vais poursuivre ce bateau. Je vais aller à Streanaesharch… Je vais délivrer la princesse !

— Crois-tu être en mesure de t'opposer à un ordre du roi ? Si tu poursuis ce bateau, tu seras exécuté pour rien : ma fille sera quand même cloîtrée. Or, je veux que tu restes vivant pour sortir Elfleda de ce trou sordide.

— Comment dois-je m'y prendre ? Parlez, grande reine !

— Regarde-moi, prince. Je hais Colman. Pourtant je place en lui tous mes espoirs. Car lui seul, en tant que successeur de Pierre, peut tenir tête au roi. Si comme moi tu veux revoir Elfleda, fais tout ce que saint Colman te dira de faire… Tu m'entends ?

— Je vous entends, grande reine. Que va-t-il me demander de faire ?

— Tu sais qu'il vient de subir un coup terrible ?

— J'étais à l'assemblée.

Coenred n'ose préciser qu'il n'a rien écouté, dans la salle du banquet. Et qu'il est parti avant la fin.

— Tu dois, poursuit la reine, aider Colman à se laver de l'accusation d'hérésie. Tu dois maintenir les moines de Lindisfarne dans leur crédit auprès du roi. Sinon, Colman…

— Sinon Colman ne pourra plus rien pour votre fille, lui, le seul à pouvoir quelque chose.

— Tu vois que l'intérêt d'Elfleda, le mien, le tien sont liés à celui de Colman.

— J'ai bien compris où se situe mon intérêt, grande reine. J'obéirai, sans réfléchir, au successeur de Pierre !

— Je me rends de ce pas à Lindisfarne, prince. Je vais parler à Colman. Je lui ferai part de ta détermination.

–––––––––––

* Whitby, sur la côte sud de la Northumbrie.

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