22. Les souris dansent

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Coenred est beaucoup trop simplet pour avoir pris la mesure du cataclysme. Du reste, il n'a rien écouté. Il ne pense qu'à sa délicate Elfleda.

— Qu'est-elle devenue ? Ce vaurien d'Einion s'est-il bien soucié d'aller aux nouvelles ?

Le prince profite du remue-ménage pour s'esquiver. Il quitte la salle du banquet, laissant les soiffards à leur orgie tumultueuse.

Il se met en quête d'Einion.

La plupart du temps, Einion hante la salle d'armes. Fils d'un sauvage guerrier du Gwynedd qui trouva la mort à la bataille de Caer-Legion, l'esclave Einion soupire après les exploits qu'il aurait accomplis si…

Coenred, qui n'a que fort peu de corvées à lui confier, met à profit la vocation contrariée de l'esclave, sa force et son adresse. Il en a fait son prévôt d'arme. Coenred peut ainsi tirer, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit. Certains propriétaires, plus formalistes, s'agacent de voir un maître et son esclave se mesurer. Mais qu'attendre d'un Angle du Milieu ? L'esclave Einion cultive une passion pour le badelaire, à lame courte, large et recourbée, passion qu'il a su communiquer à son propriétaire. Leurs furieux assauts viennent en complément des cours de maître Dunum dont Coenred est le plus impétueux, le plus intenable, le plus hargneux des élèves.

Einion n'est pas dans la salle d'armes.

— Ah ! ces esclaves, soupire Coenred, c'est la belle vie… Jamais là quand on a besoin d'eux…

Einion n'est pas dans la crèche. Pas plus que dans la forge. Coenred interroge les esclaves désœuvrés qu'il rencontre. Nul n'a vu Einion. Et nul n'en a cure. Toute vie semble s'être arrêtée, dans le château de Bamburgh. Les maîtres sont à l'assemblée. Les esclaves ne font rien. Dès qu'on n'est plus dans leur dos, ils se reposent. Ils baillent. Ils rêvent. Ils dorment. Belle mentalité.

La vieille Maden, toute sale, toute moche, toute rabougrie, trône avachie sur l'escalier des cuisines, dans un amoncellement d'ordures, fixant le néant avec acuité, droit devant, espérant sans doute que quelqu'un va les enlever à sa place, les détritus.

Coenred la toise, consterné. Comment les gens peuvent-ils se complaire dans une telle déchéance ?

— Avez-vous vu mon esclave ? demande-t-il.

— Je n'ai pas vu ton esclave.

— Avez-vous vu la princesse ?

— Je n'ai rien vu ni personne, répond Maden. Mes yeux fatiguent. Ils n'en ont plus pour très longtemps.

Coenred, qui se fout complètement des yeux de Maden, l'enjambe pour entrer dans les cuisines. Maden croche dans le pan de sa tunique.

— L'assemblée, glapit-elle… Il s'est passé quelque chose !

Les nouvelles vont vite chez les esclaves.

— Oui, oui, marmonne Coenred. L'assemblée… Lâchez-moi, la vieille !

Maden insiste :

— Voilà qui porte un rude coup à l'union de la grande île sacrée !

Coenred hausse les épaules.

— Qu'est-ce que vous racontez, l'esclave ? C'est un banal règlement de comptes entre Wilfrid et son abbé.

— Les guerres vont bientôt reprendre ?

Coenred se dépêtre de cette folle. Il entre dans les cuisines.

Einion ne s'y trouve pas. D'ailleurs, on ne voit personne dans les cuisines. Travailler, c'est trop fatigant.

Coenred en est là de ses amères considérations, il veut enjamber une nouvelle fois Maden pour sortir, quand des clameurs lui parviennent du cellier. Le cœur étreint d'une douloureuse présomption, le jeune homme descend les marches. Le tapage s'amplifie. Des chants.

De mieux en mieux. Fervente ambiance.

Qu'alliez-vous faire à Saigon

Cerridwyn, mon aimée…

Une voix se détache entre toutes. Plus grave, plus forte. Cette voix, Coenred la reconnaît.

Ses plus noires appréhensions sont fondées.

Il pousse la porte. Un spectacle de dévastation s'offre à lui. Le cellier est dévasté. Sur le champ de bataille, les esclaves sont occupés à boire, à chanter.

Ils sont raides défoncés. Pendant que les maîtres en sont réduits à lécher les godasses du roi pour mendier un malheureux crâne de bière, les esclaves boivent à la régalade, à même le fût… Et ça boit ! Point de tempérance… Nulle contrainte ! Aucune mesure ! Le maître régale… À sa santé ! Cochon de payant… Et ça mange aussi… Folâtre bombance… De la viande ! Pourquoi s'en priver ? Bien grasse de préférence, qui tient mieux au corps.

Car on s'est permis d'éventrer le charnier. Et que je te rogne à même le lard ! À même les jarretons ! Non mais je rêve. Les oreilles… Le groin si délicat… On n'a rien épargné. Les jambons ! Labours de dents voraces dans les pauvres os qu'on a quand même eu l'élégance de laisser pour les maîtres…

Un silence de fin du monde s'établit quand la présence de Coenred est détectée, dans le brouillard équivoque de l'ivresse. Coenred a conscience d'être de trop, de gêner.

Et puis, Tenenan, le premier, arrive à s'exprimer…

— Qu… que se passe-t-il ? bafouille-t-il.

— C'est déjà fini ! s'indigne Meuuin.

— D'ha… d'habitude, gémit Euhoiarn, les assemblées retiennent les propro… les prpropr… les maîtres jusqu'à…

Einion, lui, ne dit rien. La pluie ne saurait tarder.

Coenred le saisit à l'oreille et le propulse à l'air libre.

Einion essaie de récupérer ses esprits. Il réajuste tant bien que mal ses yeux dans leurs orbites respectifs.

Et Coenred frappe. Il frappe, sous l'œil satisfait de l'aveugle Maden… Ah ! que de soucis, avec les esclaves… Le vice est dans la bête. Coenred ne se fait pourtant pas faute de le corriger, son Einion, à la moindre incartade. Il cogne, le pauvre Coenred. Mais il peut cogner, cogner, ça n'entre pas. C'est tout dur, là-dedans. Vit-on jamais pareille carne ? Et les bonnes âmes qui déconseillent de le mutiler… Comme quoi, soi-disant, il en ferait encore moins… Comment s'y prendre alors ? hein ? comment ? Triste époque.

— Où se trouve la princesse ? demande Coenred.

— La prinprin… la prin… la…

— La princesse ? Où ? Vas-tu parler ?

Einion commence à saisir ce dont il retourne.

— La prin… Elle… elle n'est plus dans le grenier, la princesse. Elle l'a quitté sans être vue.

Épanoui, joufflu, volontiers hilare, Einion offre une bouille avenante qui semble le destiner à la bonne chère, aux plaisirs, bien plus qu'à la douloureuse condition d'esclave. Surtout au service d'un maître aussi terne et triste que le prince Coenred.

Une quarantaine d'années, de taille moyenne, extrêmement vigoureux, Einion pourrait tuer son propriétaire d'un coup de poing. Il a coutume de ne pas le faire, pour éviter de gros ennuis.

Coenred le secoue.

— Où se trouve-t-elle ? Ma princesse ! Parle !

— Après un tel esclandre…

— Tu n'est pas en position de me donner des leçons… Parle !

— Heu… La prin… On peut s'attendre à ce qu'elle soit consignée dans sa chambre…

— Je veux la voir !

— Le seul moyen de communiquer avec les appartements royaux, maître, c'était Deryn…

— Deryn ?

— L'esclave de la reine qui t'a calomnié.

— Oui, Deryn… Eh bien ?

— Juste avant l'assemblée, pendant que tu te lavais, Deryn fut lapidée à mort devant l'entrée du château. Tu ne peux plus compter sur elle…

— J'ai renoncé depuis longtemps à compter sur un esclave ! Je veux voir la princesse… Trouve quelqu'un du palais ! Demande comment je peux la rencontrer…

Les deux hommes se séparent.

Einion n'est pas fâché de vaquer loin de son propriétaire. La mort de la gracieuse Deryn pourrait bien augurer d'un châtiment sévère pour le vrai fautif. Einion ne tient pas à se faire assassiner dans le même mouvement.

Coenred, de son côté, s'aperçoit vite que les esclaves l'évitent. Il comprend, comme Einion, que la fin de Deryn signifie qu'il risque gros.

Il ne craint pas la mort. Un guerrier n'a pas peur de mourir au combat. La pire chose qui puisse lui arriver, c'est d'être exécuté. C'est-à-dire expédié sans son arme à la main…

Après des tours et des détours dans la forteresse, Coenred revient sans cesse comme une mouche aussi imprudente qu'obstinée buter sur le palais royal. C'est là que se cache Elfleda. Mais on entre pas. Coenred interroge les étroites ouvertures, espérant un signe.

Il croise maintenant des guerriers braillards. On évacue la salle du banquet.

La nuit tombe. Coenred cherche toujours, aborde quelque esclave au regard fuyant, s'étonne par moments d'être encore en vie.

Einion et Coenred finissent par se retrouver. Ils s'avouent l'inanité de leurs recherches. Einion a seulement appris que Wilfrid pénétra dans le palais de bois, pour en ressortir peu après. Aucun esclave n'est sorti de ce palais. Aucun n'a vocation à s'y rendre.

Les deux hommes gagnent, au fond de la haute-cour, le réduit sans fenêtre qui leur tient lieu de chambre.

À peine la porte refermée, l'esclave s'écroule au pied de celle-ci, sans même s'être brossé les dents. Il sombre au plus profond d'un épais coma.

Dans le chiche espace qu'il lui reste, Coenred jouit du confort d'une paillasse. Étendu sur le dos, il serre son épée. Il ne veut pas mourir sans elle.

S'il est exécuté, son corps ne sera pas brûlé. Les walkyries ne lui livreront pas accès à la cinq cent quarantième porte. Elles le laisseront comme Deryn, démantibulé, seul, triste au pied du rempart, avec ce même vent qui siffle sous la porte, cette même pluie qui frappe le pavé, ces nécrophiles et ces carnivores dont il sent la présence active. Coenred pense à la mort sans arme. Sans avoir vu sa douce amie.

Revoir une dernière fois Elfleda.

Le monstre Oswy, c'est bien évident, n'accordera pas cette grâce.

Coenred ne réussit à s'endormir que peu avant l'aube.

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