21. Le portrait de Simon le Magicien

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Wilfrid tremble plus que jamais. Sortira-t-il vivant de ce lieu ? Il fait mine de déballer l'objet. Eh bien ! non, il se ravise… ou fait semblant de se raviser… Il va falloir qu'il fasse chier le pauvre monde encore, avec ses bavardages stériles !… Heureusement que la bière est là, pour nous aider à supporter… Ah ! voici qu'il se lance à corps perdu, le Wilfrid…

— Tu sais, grand roi, que, parmi toutes les hérésies, la plus noire et la plus visqueuse est de très loin celle colportée par Simon le Magicien, au Ier siècle.

Nul Angle du Nord n'a jamais entendu parler de ce gars-là.

Nul Angle du Nord n'a jamais entendu prononcer le mot hérésie. Pas même Oswy, qui fut élevé dans le monastère Saint-Pierre d'Iona.

Le roi se tourne vers Colman, dont — n'en déplaise à Wilfrid — le savoir est démesuré. Son crâne est d'ailleurs très convoité. Beaucoup, dans l'assistance, aimeraient s'en emparer pour avoir plus de bière que les autres.

— Que signifie, bon père, hérésie ?

— Heu… L'hérésie, c'est le contraire de l'orthodoxie.

— Et que signifie orthodoxie ?

— L'orthodoxie, c'est le contenu de la vraie foi chrétienne.

— Il existe donc de faux chrétiens ? s'étonne Oswy.

— Un jour, quelqu'un m'en a parlé, reconnaît le successeur du grand saint Pierre. Ces faux chrétiens, que l'on appelle hérétiques, prêchent le contraire de l'orthodoxie…

— C'est-à-dire l'hérésie ?

— Exactement.

— Le chrétien qui n'est pas orthodoxe est un hérétique ?

— Un chrétien ne peut être que l'un ou l'autre, grand roi.

— Et le vrai chrétien, c'est l'orthodoxe ?

— Tout juste.

— Et le faux chrétien, c'est l'hérétique ?

— L'hérétique se vautre dans le mensonge et dans l'imposture. L'hérétique n'est pas un vrai chrétien… Dieu merci, nous n'avons pas cet amer problème dans nos terres atlantiques. Il faut aller très loin, il faut aller sur les rives de la mer Intérieure pour trouver ce type de criminel…

— Mais… qui définit l'orthodoxie ?

— Hem… tu sais, grand roi, que la religion chrétienne vient du Levant… Et tu sais combien les Levantins affectionnent les débats aussi interminables que stériles…

Le souverain, agacé, balaie la perspective :

— Pour éviter qu'un débat ne s'éternise, il suffit d'un arbitre.

Saint Colman n'apprécie guère le terrain meuble sur lequel il s'est laissé traîner.

— Il suffit d'un arbitre, tu raisonnes bien, grand roi. C'est pourquoi les chrétiens se sont dotés d'un arbitre…

— Un arbitre ?

— Ils l'appellent le grand pontife.

— Et d'où sort-il, ce grand pontife ?

— Les chrétiens ont choisi un homme d'action. Un militaire…

— Un militaire ?

— Il faut ça, crois-moi, pour tenter de mettre un semblant d'ordre dans une bataille d'évêques.

— Et qui diable est ce militaire ?

— Le divin empereur.

Un frisson glacé zèbre les échines. Tout le monde a entendu parler du divin empereur et de sa horde de pillards peu ragoûtants. Enfants, allez jouer ailleurs, laissez les grandes personnes parler entre elles. Il s'agit d'un de ces mythes extirpés du plus sombre d'âges sans fond, mythes importés on ne sait trop d'où par on ne sait trop qui.

Mais une chose est sûre, l'idée de divin empereur ne peut être dissociée de celle de Rome. Le divin empereur vit à Rome, chacun le sait. Où se trouve Rome ? Tout le monde l'ignore. Pour embrouiller encore mieux les esprits, Constantinople, l'antique Byzance, ne s'appelle plus autrement que La Nouvelle Rome (vous suivez ?) Ses habitants ne sont connus que sous le nom de Romains. Et leur basileus est l'empereur des Romains. Depuis la gigantesque Rome, l'empereur fait régner la terreur sur le continent. Il le met en coupes réglées. C'est dans l'ordre des choses. Tant qu'il ne revient pas foutre son bordel en Albu, nul n'y trouve à redire.

Saint Colman poursuit.

— Quand il devient nécessaire de rétablir le calme parmi les évêques, le divin empereur réunit un grand concile, qu'il préside. Une fois bien excédé par la violence des affrontements, il tranche. Il proclame ce qui constitue la Vérité de la foi. La Vérité de la foi porte le nom de dogme.

— Mais… en faveur de qui ce pauvre divin empereur tranche-t-il ? J'imagine, s'il est homme sensé, qu'il n'a strictement rien compris aux débats…

— Eh bien ! le protagoniste qui dîne à sa table régulièrement a plus de chances de l'emporter que le nigaud qui vit très loin…

— Celui qui réside dans le même bois que l'empereur est donc favorisé ?

— On ne refait pas les hommes.

— La Vérité de la foi, s'indigne Oswy, dépend seulement d'une relation de proximité ? Tu trouves cela normal, toi ?

— Le dogme n'est rien d'autre qu'une arme. Qu'importe la Vérité retenue au terme de l'empoignade. Il importe en revanche que tous les chrétiens adhèrent à cette Vérité. Pour être forts, nous devons éviter la dissension. À ce titre, nous nous comportons, nous autres abbés atlantes, d'une façon exemplaire. Nous ne discutons jamais la décision prise dans le concile. Nous adhérons au dogme aveuglément, sans chercher à comprendre de quoi il retourne, sans nous préoccuper de savoir qui l'a défini. Pour nous, il importe avant tout que la bonne entente règne entre les chrétiens.

Le grand Oswy n'en revient pas de sa candeur. Il se sent furieux de tout, et notamment de voir un divin empereur, si vaporeux soit-il, débarquer dans son assemblée. Décidément, cette religion levantine, c'est quelque chose de beaucoup plus tordu que ce qu'on lui vendit au départ… Il pense avec nostalgie à son enfance là-bas, dans la paradisiaque île des Druides, parmi les longues robes blanches du monastère d'Iona. Tout était lumineux. Un Dieu d'amour et de paix.

Saint Colman prend soin de préciser :

— Je tiens à te rassurer, grand Oswy. L'autorité du divin empereur se limite au dogme. Chacun son boulot. Tu ne verras jamais un divin empereur se mêler de donner un ordre à l'abbé. Aux évêques du continent, oui. À l'abbé, non. L'abbé, comme je l'ai dit tout à l'heure, n'obéit qu'à saint Pierre.

Le malheureux abbé soupire. Il vit loin du Levant, loin de la mer Intérieure. Il n'a jamais débattu de pareilles futilités. Ce sont les évêques, là-bas, dans les villes du continent, qui brandissent le dogme telle une carnassière hache de combat. Les évêques, s'épuisant en d'incessantes querelles de prééminence, ont la détestable manie d'affubler d'oripeaux dogmatiques leurs luttes pour le fric et le pouvoir.

Les abbés atlantes, égaux entre eux, et par conséquent libérés des querelles de prééminence, les abbés atlantes se désintéressent royalement de ces faux procès. Ils sont des ascètes, qui se posent en modèles. Ils se foutent bien du dogme. Pas du fric, bien sûr. Ni du pouvoir. Du dogme.

Oswy, fatigué, récapitule.

— Si j'ai bien suivi, les chrétiens qui souscrivent au dogme sont appelés orthodoxes. Et ceux qui se mettent en travers du dogme sont appelés hérétiques.

— C'est cela.

— Mais quelle attitude adopter face à l'hérésie ?

Colman sent confusément que ce qui bouge en travers de sa gorge, et qui ne demande qu'à bondir au grand jour, c'est une connerie. Mais il n'est plus tout à fait maître de lui. Il panique, décomposé. Il perd pied.

Devant l'assemblée tout entière, il dit :

— La vertu première du monothéiste est l'intolérance. L'hérétique doit connaître les rigueurs de l'exil ou de la mort.

S'estimant éclairé, le roi revient au point de départ.

— Wilfrid a-t-il raison, bon père, quand il dit que l'hérésie de Simon le Magicien est particulièrement hideuse ?

Le successeur de Pierre se doute bien que Wilfrid a savonné la planche. Il se creuse la cervelle pour deviner où le misérable veut en venir.

Personnellement, il n'a rien à reprocher à Simon de Samarie, prestigieux médecin que des imbéciles ont gratifié du sobriquet de « Magicien ». Pas difficile de reconnaître, dans cette calomnie, la langue venimeuse des évêques. Un évêque ne hait pas seulement les autres évêques. Il voit aussi dans les hommes de science des concurrents dangereux.

Flairant le coup bas, saint Colman préfère jouer la prudence. En digne successeur du pleutre Pierre — celui de la cour du grand prêtre —, il se désolidarise de la Vérité. Il s'aligne platement sur la position de ces cornichons d'évêques.

— Il est exact, répond-il, que les chrétiens voient en Simon de Samarie un dangereux hérétique.

La mise en perce d'un nouveau fût ponctue la déclaration. La bière jaillit, franche et allègre, captivant l'attention bien plus que la dramatique descente aux enfers de saint Colman. Le roi, toujours près de ses sous, commence à perdre patience. Il se tourne vers Wilfrid.

— Je ne saisis pas bien, s'emporte-t-il, le rapport de toutes ces salades avec le présent du calife. Vas-tu jamais en venir au fait, Wilfrid ?

Le jeune moine est pâle comme l'haleine du mort dont il appréhende de goûter la compagnie. Affectant le plus grand calme, il déplie l'étoffe qui enveloppe le présent.

Il dit :

— Vois, grand roi, le cadeau que t'adresse le calife pour t'aider à confondre les hérétiques pestilentiels qui répandent le mensonge et la fausseté dans ton royaume.

Il continue de défaire avec onction le paquet. Ce qu'il dévoile est une plaquette de bois. Sur laquelle, à l'encaustique, un… visage est représenté !

Peu, dans l'assemblée, savent ce qu'est un dessin. Nul n'a jamais vu un portrait. On se bouscule, dans un désordre violent et des grognements animaux, pour contempler l'étrange objet.

Le portrait, d'un vif réalisme, est celui d'un homme. Un homme au visage émacié, qui vous observe fixement de ses grands yeux fourbes exprimant la haine, la luxure et la bassesse. Un homme vêtu de blanc, qui porte la même coupe de cheveux que saint Colman. Rasés devant. Longs derrière.

En bas du portrait, dans un cartouche, figure une mention en grec : Σιμόν Σαμαρείας. On a l'inconsciente cruauté de prier saint Colman de la traduire.

L'inscription dit que le portrait représente Simon de Samarie.

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