20. L'assemblée des sages

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Coenred ordonne à son esclave, Einion, de vérifier si la princesse a pu quitter le grenier sans encombre. Puis il prend le temps de se savonner, de se rincer, de se changer. Il se rend à l'assemblée.

La salle de banquet est une vaste pièce noircie, presque aussi large que longue, basse de plafond, d'où fusent des clameurs bestiales. Massés, menaçants, des individus qui n'ont rien d'amène sont occupés à disputer fort.

À l'entrée de Coenred, ils se taisent brutalement. Une épée luit à leur flanc. La grosse pogne calleuse tient la pique serrée. Chacun est venu avec un crâne de Mercien. Car, au prix de patients efforts, les saints de Lindisfarne ont réussi à faire admettre à ces primitifs qu'il est inconvenant de boire à même le tonneau.

Dans l'antre sordide, une lampe au sperme de baleine diffuse une âcre fumée sombre et, accessoirement, une lueur vague accusant le relief de trognes patibulaires comme surgies d'un terrifiant au-delà poisseux. La puanteur est suffocante.

À tâtons, déjouant les croche-pieds, Coenred gagne tant bien que mal sa place habituelle, dos au mur, comme il sied à l'étranger qui veut survivre en territoire hostile. Aux yeux des guerriers de Bamburgh, Coenred n'a jamais été rien d'autre que le Mercien. L'Angle du Milieu. L'ennemi. Ses exploits du jour ne vont pas lui valoir un surcroît de popularité. D'autant que le souverain a certainement eu vent de l'affaire… Comment va-t-il réagir ?

Certes, Colman est intervenu pour tirer le coupable d'un mauvais pas. Mais le coupable a bien conscience que ce n'est pas lui, Coenred, que le grand homme a défendu. Non, saint Colman, dans une situation d'urgence, a mis son talent politique au service de la paix. Il faut néanmoins s'attendre à des représailles. Venant d'un peu partout. Les temps vont être durs.

Mais l'affaire du jour, c'est le cadeau de ce mystérieux calife Moawiya. Les guerriers manifestent un vif intérêt pour les débats des assemblées. Pas besoin de les implorer, ils accourent. Au fond, sur le banc de la bière, va siéger le witenagemot, l'assemblée des sages.

Le roi entre, muni du crâne de Penda, le grand-père de Coenred. Il prend place, entouré de ses douze assassins les plus farouches. Ceux qu'il appelle les sages. L'abbé de Lindisfarne est le seul religieux admis.

Le banc de la bière porte ce nom, car il est constitué de quatorze tonneaux disposés côte à côte. L'un des sages se lève. On retire son fût de l'alignement, dans un cataclysme de hurlements. Le fût est mis en perce. Le crâne du grand-père de Coenred est rempli en premier, pour que le roi boive en premier. La bousculade pour remplir les autres crânes est indescriptible, et parfois meurtrière. Une fois vide, le fût est remis en place, et l'on retire le suivant. Les douze sages protégeant le roi, puissamment armés, sont déterminés à mourir pour défendre ces fûts des assauts désordonnés de l'assistance. Assauts qui deviendront de plus en plus dangereux au fur et à mesure que les fûts se videront.

Le roi, d'un geste, impose le silence. Puis il ordonne, d'une voix solennelle :

— Faites entrer l'émissaire du calife…

Coenred perçoit un mouvement, du côté de la basse porte. Il entrevoit Wilfrid. Celui-ci progresse péniblement dans la houle des guerriers, qui s'écartent de fort mauvaise grâce devant cette créature maléfique tout de noir vêtue. Coenred observe qu'entre ses mains, dont il ne parvient à contrôler le tremblement, Wilfrid tient un objet drapé dans une étoffe verte.

Wilfrid est maintenant face au witenagemot.

Il reconnaît saint Colman, devenu l'abbé de Lindisfarne, assis à la droite du roi.

Le voyageur devrait se réjouir de n'avoir pas affaire au brutal saint Finan. Mais il vomit pareillement Colman. Dès sa plus tendre enfance, Wilfrid l'a côtoyé, ce Colman, alors simple moine. Qu'espérer d'un anthropoïde aux mains d'équarisseur de vieilles, au front plus bas qu'un ciel de Northumbrie, de mœurs grossières, de langage fruste, de majestueuse bêtise ?

Wilfrid ne peut s'empêcher d'évoquer, par contraste, la figure bénie de saint Aidan, son bienfaiteur.

Sur les gueules patibulaires de l'assistance se lit une animosité bien compréhensible envers ce Wilfrid, tellement changé, et pas en bien, je vous le dis, après dix années d'absence. Colman, lui, se contente d'adresser au misérable des regards injectés de sang.

L'abbé porte l'antique robe de laine blanche. Et la six fois millénaire tonsure des religieux atlantes : cheveux rasés sur le devant du crâne, d'une oreille à l'autre, longs derrière. Le saint homme détaille interloqué la dégaine de Wilfrid, sa coiffure burlesque, son torchon noir informe.

Wilfrid a laissé le souvenir d'un séducteur, d'un esprit brillant, quoique tourmenté par le mystère de ses origines. Les jaloux disent ne voir là-dedans aucun mystère : Wilfrid est le fruit des amours de Lucifer en personne et d'une ânesse syphilitique. Mais, chut, le roi va parler…

— Mes fidèles, dit le cruel Oswy, je vous ai réunis pour recevoir aujourd'hui Wilfrid qui…

— Cet homme, coupe saint Colman, enfreignit son vœu d'obéissance. Cet homme est sous mon autorité, comme le sont tous les moines de Lindisfarne. Il m'appartient de le recevoir dans notre île, et de le châtier durement, selon notre règle conventuelle établie voilà vingt-huit ans par le bon saint Aidan.

Wilfrid se voit déjà sauvagement et patiemment bastonné, jusqu'à ce que saint Colman ait gravi les cimes enneigées du plaisir. Puis enfermé trois jours et trois nuits dans la crypte, dans le noir absolu, sans eau ni nourriture, en compagnie d'un cadavre en décomposition.

— Entends-tu, Wilfrid ? dit le roi. Ta mission consistait à préparer la colonisation des brutes de l'Essex. Tu disparus, causant de la peine et de l'angoisse à saint Finan, ton vertueux abbé.

Wilfrid, sans regarder Colman, entonne l'acte de foi des Atlantes, tel que le religieux irlandais lui-même pourrait le réciter.

— Pour expier mes crimes innombrables, pour mourir à ce monde, pour renaître à moi-même, pour entrer dans la vie parfaite tel un mort-vivant, j'ai suivi la vieille tradition atlantique : j'ai traversé les mers…

Jusque là, rien à lui reprocher.

Dommage qu'il estime utile d'ajouter :

— J'ai vu Rome, la merveille de l'univers. Là-bas, j'ai rencontré le chef de tous les chrétiens de l'univers. Car, contrairement à ce que vous tous ici pensez, le chef de tous les chrétiens de l'univers n'est pas l'abbé de Lindisfarne…

Un murmure épouvanté parcourt l'assemblée. Chacun attend avec effroi la réaction de saint Colman.

— Silence ! hurle le roi.

Il se tourne vers saint Colman.

— Dis-nous, père abbé, qui donc est le chef de tous les chrétiens de l'univers ?

Saint Colman se jette à bas de son tonneau, hagard, déchiqueté dans son orgueil, plus pâle encore que Wilfrid.

Il se plante debout face à Wilfrid. Va-t-il lui balancer un coup de boule ? Non, il arrive à se contenir. Sans plus s'intéresser au traître abject, il se tourne vers le roi. Il répond :

— Le chef de tous les chrétiens de l'univers est celui dont saint Jean et saint Paul reconnaissent la primauté : Simon de Bethsaïde, dit Pierre, fils de Jonas.

— Le chef des apôtres ? demande Oswy.

— Le chef des apôtres. Pierre. À qui Jésus a dit : « Pais mes brebis. »

— Oui, mais…

— Du haut de sa chaire, Là-Haut, dans le Ciel, Pierre délègue la mission à son successeur.

— Et qui donc est le successeur de Pierre ? demande Oswy qui connaît pourtant la réponse.

— Les douze apôtres ont pour descendants les missionnaires. Qui répandent la Divine Parole de Jésus. Les audacieux missionnaires qui parcourent inlassablement le Monde pour faire, chaque jour, de nouveaux chrétiens…

— Oui, mais…

— Et, de même que les douze apôtres avaient pour chef l'un d'entre eux, les missionnaires ont pour chef l'un d'entre eux. Le descendant de Pierre est donc l'abbé. En tant que successeur de Pierre, l'abbé commande à tous les chrétiens de l'univers. Il n'est pas un vivant qui puisse commander à l'abbé. Seul, Pierre le peut.

— Mais il y a plusieurs abbés…

— Tous ont autorité sur tous les chrétiens de l'univers. Mais aucun abbé ne commande à un autre. Tu ne verras jamais un abbé s'aviser de marcher sur les plates-bandes d'un autre abbé…

Oswy n'aime pas les discours trop longs. Il craint de ne plus maîtriser la consommation de bière… Au prix auquel saint Colman la lui facture !

Ces assemblées tumultueuses, en lesquelles des philosophes exaltés croiront voir naître le parlementarisme britannique, ces foires d'empoigne sont prétexte à boire beaucoup trop. À mesure que les inhibitions s'évaporent, la raison virevolte aux dix-sept vents frivoles de la folie. Les débats sombrent alors dans le chaos, les terribles injures et les bagarres sanglantes.

— Voilà, dit Oswy. Saint Colman, descendant du grand saint Pierre, a répondu. Aussi, Wilfrid, je te prie de ne pas répliquer, et de t'en tenir à ton vœu d'obéissance, comme à ton devoir de reconnaissance envers tes bienfaiteurs. Et maintenant, au lieu de soulever d'indécentes polémiques, parle-nous de ce cadeau.

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