19. L'autorité de saint Colman

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Non, il ne s'agit pas d'un miracle. Car, à mieux y regarder, l'abbé de Lindisfarne est debout dans son auge de pierre, laquelle affleure à peine à la surface de l'eau. Mandé brusquement à l'assemblée des sages, Colman cinglait vers le château quand il avait aperçu les combattants.

— Pourquoi tant de violence ? demande-t-il. Vous êtes frustrés sexuellement ?

Les guerriers se tiennent penauds. Ils ont relâché leur étreinte sur Coenred, lequel a quand même pris quelques coups bien vicelards, dans l'affaire. Seul, Struwenfl, qui barbote toujours, s'agrippant d'une main à la lisse, ose défier l'effrayant religieux.

— Nous vavons furpris le prinfe Coenred dans la granve ! crachote-t-il en même temps que du sang et des dents. Il était en train de fauter la prinfeffe Elfleda !

Le successeur du grand saint Pierre tourne ses yeux purs vers Coenred. Voilà quatre ans qu'il s'efforce de lui apprendre à mentir, à ce Coenred. Sans grand succès, il faut bien le dire. Voudra-t-il faire un effort, pour une fois ?

— Es-tu d'accord, prince Coenred, avec la version des faits que propose Struwenfl ?

— Pas du tout ! s'emporte Coenred. J'étais seul dans le grenier quand j'ai vu cet ahuri surgir !

— Et que faisais-tu dans le grenier ? s'enquiert l'abbé d'un air soupçonneux, tandis qu'un ricanement muet s'inscrit sur ce qui tient lieu de visage aux soudards.

— Eh bien… ma foi… je me donnais quelque plaisir…

— Bravo ! s'écrie le grand saint. Excellent moyen de prévenir le cancer de la prostate…

Alors le bon religieux considère d'un œil méprisant Struwenfl, toujours pitoyable dans son bain.

— Le prince Coenred, fils du roi de Mercie, petit-fils du grand Penda, affirme qu'il était seul. Es-tu sûr, toi, simple guerrier, d'avoir vu la princesse Elfleda dans ce grenier ?

— Heu… ve n'ai pas eu le temps d'approfondir mes referfes… Fela eût néfeffité…

L'Irlandais se tourne vers les autres.

— Et vous, guerriers brutaux qui malmenez un enfant, avez-vous aperçu l'exquise vierge, irradiant de sa présence le sordide grenier ?

Les guerriers baissent le nez.

— Non, grand saint, nous n'avons pas vu la princesse Elfleda… Mais…

Struwenfl a repris pied enfin dans la barque. Il ne s'avoue pas vaincu.

— L'efclave Deryn les a vus enfemble ! F'est elle qui prévint la reine !

— Une esclave ! s'indigne le successeur du grand saint Pierre. Vous avez foi dans la parole d'une esclave ? L'esclave Deryn s'imagine peut-être qu'elle va garder un prince pour elle toute seule ? L'esclave Deryn se poserait en rivale d'une princesse ? Où donc allons-nous ? Le monde est-il devenu fou ?

— Mais… la reine nous vordonna…

— Qui commande, à Bebbanburg ? coupe l'abbé. Le roi ? La reine ? L'esclave Deryn ?

— Le roi, concède Struwenfl.

— Et qui dicte ses ordres au roi ?

— Toi, puiffant Colman.

Le grand saint écarte les bras, comme accablé par l'évidence.

— Il n'appartient pas à l'esclave mythomane, pas plus qu'à la reine aigrie de briser la paix entre les deux vastes royaumes, celui des Angles du Nord, et celui des Angles du Milieu. Alors, moi, puissant Colman, je vous ordonne de ne pas agresser un otage qui garantit la paix entre ces deux pays…

— La paix, grommelle Struwenfl qui hait la paix… Fe fenapant a tué deux de mes guerriers !

— Ces hommes étaient païens ? lui demande le grand saint Colman.

— Bien fûr ! répond fièrement Struwenfl.

— Avaient-ils une épée dans leur main, pour attaquer héroïquement l'enfant ?

— Heu… oui…

— Dans ce cas, le prince Coenred leur a rendu le plus inestimable des services. Il leur a désigné, parmi les cinq cent quarante portes, la seule qui livre accès au Walhala.

Se tournant vers Coenred, l'Irlandais ajoute :

— Au nom de ces deux héros, prince Coenred, je te dis merci !

Puis il embrasse du regard l'ensemble des protagonistes. Il leur demande, sur le ton de la paternelle gronderie :

— Que faites-vous là, tandis que le roi nous attend pour boire, à l'assemblée ? où l'on débattra d'une affaire autrement importante que celle-ci ?

La perspective a le don de mettre du baume au cœur des pauvres guerriers humiliés. Seul, Struwenfl regarde obstinément Coenred de l'œil du nous nous retrouverons… La haine, c'est comme Dieu. C'est éternel.

Le successeur du grand saint Pierre frappe dans ses mains.

— Et maintenant, messieurs, permettez-moi cette dernière question… Que fait-on, lorsque l'on vient d'emprunter le raccourci des gogues, et que l'on se rend à l'assemblée des sages ?

Les guerriers le considèrent, hébétés. Seul, Coenred, éduqué dans un monastère gaelique, connaît la réponse :

— On se lave.

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