17. Dans le grenier à foin

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Coenred s'est dégagé de la foule des curieux. La basse-cour est un foisonnant village où s'entassent dans un innommable désordre les cahutes de charpentiers et d'esclaves, toutes sortes de cabanes à la destination inconnue, quelques carrés de légumes protégés par des palissades, le puits flanqué de son inévitable tas de fumier, le four à pain, les écuries, les étables, les porcheries, les poulaillers. Les animaux les plus divers divaguent dans la boue de ce chaos.

Les gardes connaissent bien Coenred. Une semaine sur deux, quand il n'est pas à l'abbaye, ils le voient s'entraîner au combat dans la haute-cour. Même s'ils méprisent profondément les Angles du Milieu, ils ne créent pas d'embarras. Ils le laissent aller et venir à sa guise. Un otage est prisonnier sur parole.

Tandis que l'attention générale se focalise sur Wilfrid, Coenred s'approche du rempart méridional. Coenred, fils de Wulfhere, le roi de Mercie, est un garçon long, sombre, décharné, taciturne. Dès sa naissance, l'Angle du Milieu a le flegme du mort qu'il est déjà. Pas plus d'intelligence que de sensibilité. L'Angle du Milieu ne peut s'exprimer que par la cruauté. Depuis quatre ans, le prince Coenred vit en otage à la cour d'Oswy, tandis qu'un fils d'Oswy grandit à la cour de Wulfhere. Cet échange permet de maintenir le calme entre les deux plus belliqueux royaumes de la grande île sacrée, le royaume de Mercie, terre des Angles du Milieu, et le royaume de Northumbrie, terre des Angles du Nord.

Coenred gravit l'échelle qui permet d'atteindre le chemin de ronde en bois, disposé le long de la muraille. De là, Coenred se hisse sur le faîte du mur. Le camp retranché, qui s'allonge sur quelque 72,649 toises mégalithiques, est ceint de fortifications de pierre, oubliées là par des humains ou par des bêtes d'un passé fort lointain. Les légendes les plus incertaines courent à propos de ces constructeurs irréels. Au sud-ouest, s'étend la haute-cour. La défense s'y compose de deux enceintes. La deuxième de ces enceintes définit la plus haute et la plus petite des cours, que l’on appelle la cour centrale. Là, s'élève le sobre palais de bois de la famille royale. Le grand Oswy n'y faisait autrefois que de courtes apparitions, préférant à la vie sédentaire les sanglantes et lointaines expéditions. On l'y voit plus souvent maintenant qu'il a pris de l'âge et que la paix règne sur l'île.

Par-delà les murailles puissantes, la côte de Northumbrie descend vers le sud-ouest, tout là-bas, bien plus loin que le regard ne peut porter. Jusqu'au cap Spurn. Entre océan Oriental et contreforts des monts Cheviot, la plaine respire la paix.

La paix. Coenred rumine ce mot stupide qui lui gâche la vie.

— Je voudrais être l'assassin Oswy.

Mais la paix ronge l'île comme une lèpre. Tous les jeunes nobles d'une terre presque unifiée convergent, résignés, vers le monastère de Lindisfarne. Là, on s'échine à leur inculquer un soupçon d'instinct de survie, pour que l'héroïsme ne les conduise pas trop vite au paradis des guerriers. Les moins sots deviennent abbés de ces richissimes monastères dont les bons saints de Lindisfarne parsèment les trois royaumes angles et l'Essex.

Coenred a l'âge de combattre. Hélas ! il a choisi le plus mauvais moment… Partout la paix étend son ombre sinistre. Et le comble, pour le féroce garçon, est de se trouver lui-même le garant de cette paix.

— Oswy, bougonne le prince. Oswy, la gloire, il l'a déjà…

Oswy pourrait penser aux autres.

Oswy, le héros sanguinaire, a signé de ses atrocités tout le nord de l'île d'Albu. Le souverain a presque effacé dans les mémoires les exploits gratinés des plus illustres guerriers. Ceux de son père, Æthelfrith. Ceux de son frère, saint Oswald. Ceux de Penda, le remuant grand-père de Coenred.

Regardez Coenred courant en haut du rempart. Nul ne songerait à lui prêter attention, car c'est le jeu préféré des enfants et des jeunes gens que de courir sur le faîte de la muraille. Là, on s'enivre à surplomber les humains, la plaine et la mer. Mieux vaut y aller seul, pour n'être pas poussé. On imagine mal un aîné s'y risquer en compagnie de son cadet. Les moments privilégiés sont les jours de tempête. Le défi se corse. Les bourrasques furieuses peuvent vous précipiter à bas. Le jeu s'endeuille parfois.

Mais je bavarde, je bavarde… et je sens votre impatience… Vous vous demandez sans doute, sœur lectrice, dans quel but Coenred a donné rendez-vous à la princesse Elfleda ? Que vont-ils y faire, dans ce grenier à foin ?

Vous comptez légitimement, sœur lectrice, sur de plus pénétrantes précisions de ma part. Votre soif de culture est louable. Vous connaissez malheureusement la règle impitoyable qui régit Saint-Pierre de Lindisfarne. Nous autres, humbles saints, pouvons nous détendre en la seule compagnie des moniales de notre communauté. Je ne nie pas que d'aucunes soient d'une tournure un peu gracieuse. Je pense en particulier à la douceur effrayante des jambes longues de sainte Luaine, aux insoutenables yeux pers de sainte Blodwen, aux charmes secrets, à la langueur, aux longs cheveux noirs bouclés, au derrière ferme, rond, dodu, bien mignon de sainte Sithmaith, fleur lascive… aux minuscules tétons haut perchés de la blonde sainte Amwn… Ai-je le droit de me plaindre ?… Je n'ai jamais, hélas ! tellement inhumaine est notre règle, je n'ai jamais dénombré les galaxies de taches de son qui mouchettent, des doigts de pied à la racine des cheveux, la livide peau de la princesse Elfleda… Dans un même ordre d'idée, je suis bien incapable de vous rapporter les choses extrêmement mal élevé qu'élaborent nos deux jeunes gens lorsqu'ils se retrouvent isolés dans le grenier à foin. Le prince Coenred, avec qui j'aurai l'avantage de converser longuement sur la fin de son séjour à Bebbanburg, le prince Coenred se montrera discret à ce sujet.

Tout ce qu'il m'avouera, c'est que, si désordonné que soit l'enchevêtrement de leurs passions, les deux amoureux ne négligent pas pour autant de se lamenter sur le sort cruel qui les oblige à se cacher. Reprenant souffle, Coenred maudit Oswy, le tyran.

La tendre compagne, ses taches de son magnifiées de mille féériques gouttelettes électroluminescentes, roux cheveux en tire-bouchon collés par la sueur, la tendre compagne tente de l'apaiser.

— Tu seras roi, Coenred, garantit la pure Elfleda. Chaque soir, je prie le noble saint Pierre, là-haut, dans le Ciel, pour que ton père et tes deux frères ne fassent pas de vieux os. Le noble saint Pierre est très serviable et très débrouillard. Il saura bien vite les faire périr, tous les trois, dans quelque bataille…

— Plus de batailles ! gémit le prince. Votre père et ses moines, avec leurs sales intrigues, ont pacifié toute l'île…

— Un peu de patience ! Papa finira par mourir au combat, comme tous les rois de Northumbrie… Et mon frère aussi… Nous nous aimerons tranquillement, tous deux, reine et roi de nos deux royaumes réunis… Tu parles trop, mon héros. Ton heure vient, aie confiance. En attendant, inonde-moi de baisers, consacre à ton amoureuse le peu de temps qu'il nous reste. Ma mère, entre deux phases dépressives, va s'inquiéter de mon absence.

Voilà ce que chantent nos deux étourneaux, chaque fois qu'ils peuvent se retrouver dans le grenier à foin. Sans doute en ira-t-il de même aujourd'hui…

Coenred parcourt maintenant la muraille nord. Il arrive à l'aplomb de la cabane fumante qui sert de logement et de forge au markhaz, le maréchal-ferrant. Coenred saute sur le chemin de ronde, puis se laisse glisser jusqu'au toit de chaume, veillant à bien poser le pied au-dessus de la panne sablière. Le pignon de la forge n'est séparé des écuries que par une étroite venelle, dérobée à la vue avec beaucoup d'à-propos par une misérable habitation plantée à son débouché. Coenred s'élance, et s'accroche à l'entrait saillant du grenier. Au prix de contorsions funambulesques, il parvient à prendre appui sur la maigre corniche. Ce rebord permet, à qui possède le sens de l'équilibre, d'accéder à l'étroite ouverture aérant le grenier au foin.

Elfleda sera venue par un autre chemin, moins périlleux. Après quelque détour de diversion, elle aura tout simplement pénétré dans l'écurie, et grimpé l'échelle.

Elle est là.

Les deux amoureux se précipitent l'un sur l'autre, deux guerriers enragés, affamés de violence. Coenred plonge ses yeux dans les yeux plus étendus que Northumbrie et Mercie réunies. Les deux jeunes gens, je l'imagine facilement, s'arrachent leurs habits, sacrifient à d'invraisemblables effusions, à ce type d'ébats sans concessions que nombre d'amoureux apprécient, quand un insistant fracas d'armes et de voix bourrues se fait dans l'écurie.

Il est trop tard pour retirer l'échelle. Déjà celle-ci bouge.

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