16. Le retour de Wilfrid

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Perché depuis quatre mille ans sur un affleurement de basalte, le château de Bebbanburg domine l'océan Oriental.

Au siècle dernier, en 547 très exactement, le pirate Ida the Flamebearer fit siennes les antiques fortifications de pierre.

Æthelric II, son petit-fils, érigea une entrée de bois monumentale. Il aménagea dans la cour centrale un palais, de bois lui aussi.

Aujourd'hui, Oswy, petit-fils d'Æltehric II, vit à son tour dans ce formidable édifice. Il règne sur la vaste Northumbrie. Il dompte par la terreur les royaumes alentour.

La basse-cour est en effervescence. Tous les chiens aboient. Les bœufs meuglent. Tout s'agite. Tout s'époumone.

— Wilfrid ! Wilfrid !

Qu'est-ce qu'il vient faire dans le château, ce Wilfrid ? au lieu de courir au monastère s'abandonner en prières, en pénitences, en cruelles mortifications ?

Coenred, saisi par la curiosité, dévale jusque dans la basse-cour.

— Wilfrid est revenu ! lui crie la princesse Elfleda.

Elle en a les joues toutes rouges. Aimable, élastique et douce Elfleda. Elle sent bon !

— Wilfrid ?

— Tu n'as jamais entendu parler de Wilfrid ? Un saint du monastère. Tout le monde le croyait mort. Il a disparu en mission, voilà dix ans… Il est de retour !

Coenred depuis quatre ans étudie au monastère. Il n'y a jamais entendu prononcer le nom de Wilfrid.

La vive princesse, elle, connaît Wilfrid. Il était son grand frère en quelque sorte, tant sa mère le chérissait. Elle n'avait que six ou sept ans à son départ, mais elle s'en souvient bien. Un garçon plutôt sinistre, sans grand intérêt.

Elfleda et Coenred se mêlent à la cohue. Tous deux veulent entendre le récit du revenant. Ils veulent aussi profiter de l'occasion de se frôler.

Jouant des coudes, enfin ils aperçoivent un homme grand, à l'œil de feu. Le poil sombre, sur une inquiétante figure d'allumé, teint plus pâle que la mort. D'une beauté satanique.

Lorsqu'il vivait ici, Wilfrid était magnifiquement vêtu de laine blanche, comme tous les saints de Lindisfarne. Il porte aujourd'hui une méchante robe noire.

Il arbore une non moins étonnante coupe de cheveux. Tout rasés sur le dessus. Tout rasés derrière la nuque. Ce qui lui dessine comme une lugubre couronne de dérision. L'assistance rit.

— Ho ! Wilfrid…

— D'où sors-tu ?

Dépouillé de la prestigieuse robe blanche, déconsidéré par une coupe de cheveux bouffonne, discrédité par sa désertion, Wilfrid n'inspire plus le respect. Mais il ne relève pas les moqueries. Il est drapé dans le prestige de celui qui, de ses yeux, a vu tant de choses…

— Rome, dit-il, est la Merveille de l'univers.

— Raconte, Wilfrid… Raconte !

— Rome est la ville la plus riche de tout l'univers.

— Oui ! bravo…

— L'évêque de Rome commande à la ville la plus puissante de l'univers. Il a des habits d'or. Il a des milliers d'esclaves, dans ses innombrables propriétés. Il est immensément riche.

— Gloire à lui !

Wilfrid remonte la basse-cour, entouré d'une foule de plus en plus dense et de plus en plus agitée. Il s'approche du rempart séparant les deux cours. C'est alors qu'au seuil du passage ménagé dans cette muraille, le terrifiant Oswy, alerté par le tumulte, fait son apparition. Il est cerné, comme toujours, d'une imperméable escorte. Les distractions sont rares, au château. Il n'a pu résister.

Mais verrait-il d'un bon œil l'idylle que lui cachent sa fille et l'écervelé Coenred ?

— Le grenier au foin ! souffle Coenred à la princesse.

C'est leur asile secret. C'est là qu'ils échangent des caresses insensées, des baisers vertigineux, des serments forgés dans l'acier le plus vibrant.

Les deux tourtereaux s'éclipsent, faisant semblant de rien, dans des directions opposées. Si forte est la bousculade, le manège échappe au grand roi.

Mais il en faut plus pour tromper la vigilance d'une esclave jalouse. Coenred, qui ne voit pas assez souvent Elfleda, commit un jour l'imprudence d'initier l'esclave Deryn au confort du grenier au foin.

Deryn court chez la reine.

Pendant ce temps, le cruel Oswy se fait ouvrir un passage brutal dans la volaille piaillante et caquetante des badauds. Un silence craintif s'établit enfin.

— C'est toi, Wilfrid ? s'étonne le roi. Mais… que t'arrive-t-il ?

— Rome est la Merveille de l'univers. Et son prince, l'évêque de…

— L'évêque ? Ça veut dire quoi, l'évêque ?

Oswy est un insatiable curieux, Wilfrid l'avait oublié.

— L'évêque est l'homme le plus riche de la ville. C'est lui qui détient le pouvoir municipal.

Les sauvages angles ignorent les villes. Car ils sont des chasseurs. Ils aiment vivre dans les bois, au contact du gibier. Les villes de leur terre d'accueil, ils les ont pillées et détruites au départ des Romains. Depuis deux siècles et demi, les ruines sont muettes, vides. Mais Rome… Rome garde son prestige dans le cœur enfantin des pillards… Le monde entier mis à sac, les hallucinants butins amassés en des murs jaloux feront toujours briller, au coin de l'œil des sauvages angles, une larme de convoitise légitime.

— Toi… tu viens de Rome ? demande le roi.

— J'arrive tout droit de Rome. Je n'imaginais pas que telle profusion de splendeurs pût exister ! Mille richesses partout… L'or et le diamant coulent à flots bouillonnants de toutes les fontaines !

— Mais… dis-moi… les gens s'habillent de cette façon, à Rome ? Et cette coupe de cheveux ?

L'hilarité reprend de plus belle, dans l'assistance. Wilfrid se retourne soudain, offusqué cette fois.

— Ne riez pas, misérables sacrilèges !

Puis, faisant face au roi :

— Oui, dit-il, oui, grand roi, les moines s'habillent ainsi dans la riche et puissante Rome… Oui, les moines y portent ce prestigieux vêtement noir… Oui, cette nouvelle coupe de cheveux est furieusement tendance, à Rome ! Oui, tous les religieux adoptent cette nouvelle coiffure sacrée, sous peine de précipitation dans les affreux supplices des ténèbres infernales !

Le souverain est incrédule :

— Toi, Wilfrid… l'enfant trouvé… tu t'es rendu jusqu'à Rome ?

— Bien plus loin que cela, grand roi ! J'ai parcouru le vaste univers… Mes pas ont exténué ses plus lointaines frontières. Aux confins d'autres ailleurs, à Tachkent…

— À Tachkent ?

— À Tachkent, j'ai buté dans une sorte de petit bonhomme tout jaune arrivant en face…

— Une sorte de petit bonhomme tout jaune ?

— Xuanzang, puisque tel est son nom, effectuait son voyage pour Dieu dans le sens inverse du mien.

— Dans le…

— Il a d'abord été la proie d'une frayeur extrême.

— Une frayeur extrême ?

— Il voyait en moi un cadavre, en raison de mon teint cuvette de chiotte. Un cadavre capable de marcher cependant ! de parler ! Un revenant en quelque sorte… J'ai dû fournir de longues explications. Après nombre de réticences, il a fini par m'accepter comme un humain bien vivant. Un humain qui toutefois, selon lui, dégageait une insupportable odeur de chairs en décomposition…

— Et alors ?

— Alors Xuanzang fit demi-tour. Il se mit en marche vers le levant, me priant de le suivre, mais en respectant une distance confortable…

— Et vous êtes allés jusqu'où, comme cela ?

— Xuanzang m'a guidé jusqu'en son pays, inimaginablement loin, où mes yeux ont pu caresser enfin le dieu Soleil s'extrayant de l'au-delà du monde.

On ne la fait pas, à ce vieux briscard d'Oswy.

— Et tu reviens, s'esclaffe-t-il, aussi pauvre que tu es parti ? N'aurais-tu pas inventé tout cela, mon pauvre Wilfrid ? Ne l'aurais-tu pas découvert dans quelque bibliothèque ?

— Pour preuve de mes dires, grand Oswy, je te rapporte un cadeau du prince qui règne sur tout l'Orient, le munificent calife Moawiya.

Le mot cadeau n'a pas manqué son effet. Oswy se sent atrocement humilié. Il tourne les talons et regagne la haute-cour.

— Je vais examiner ce cadeau, soupire-t-il. Qu'on galope à Lindisfarne prévenir l'abbé ! Qu'on réunisse l'assemblée des sages, dans la salle du banquet.

L'abbé saura remettre un peu d'ordre dans tout cela. Ce Wilfrid pue la fausseté.

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