14. Opération méduse

5 minutes de lecture

Ignorant les protestations des braves Mâconnais, Genès entraîne Wilfrid, sous abrupte escorte, à l'abri du palais d'Aganon, à deux pas de là. Petite escale aux thermes qui jouxtent le palais, car les sphincters de Wilfrid ont enduré l'épreuve de façon discourtoise. Genès charge deux esclaves de le nettoyer avec soin. Il peut se rhabiller.

Dans son palais, Aganon n'est pas convié au débat. Wilfrid essaie de reprendre un peu de ses esprits. Genès lui fait servir un gobelet de viré-clessé. Le nouvel évêque de Lyon attend poliment que le gobelet soit vide, puis il brosse le topo.

— Nous autres, évêques gaulois, voyons avec inquiétude les abbés irlandais tournicoter, frelons avides, autour du pathétique Earconbert, le roi du Kent.

— Tu ne m'apprends rien.

Genès poursuit néanmoins par un état des lieux de l'île d'Albu. À l'ouest, protégés par les montagnes, les moines brittons en peau de bique tiennent les royaumes brittons. Tandis qu'au centre et au nord-est, leurs alliés, les moines irlandais en robe blanche, tiennent les royaumes angles.

— Que leur manque-t-il donc, aux moines irlandais, demande Genès, pour satisfaire une impérialiste voracité ? Il leur manque le royaume jute et les royaumes saxons.

— J'ai converti les Saxons de l'Est.

— C'est un début. Mais tu as échoué dans le Kent.

— Earconbert est braqué contre les chrétiens. Il les accuse d'avoir cocufié son grand-père.

— Cette rancune tenace ne l'a pas empêché d'enfermer sa fille Earcongota dans le monastère de Faremoutiers, en Gaule. Le coin Earcongota pourrait permettre aux Irlandais de Faremoutiers de s'immiscer dans l'enclave hideusement païenne du Kent. Et d'en faire cadeau à leurs alliés francs.

— Et vous, évêques gaulois, aimeriez prendre Faremoutiers de vitesse ? Redorant ainsi votre blason aux yeux de cette salope de Bathilde ?

— Exactement.

Où qu'il aille, Wilfrid ne cesse d'entendre parler du Kent. Tout le monde veut pénétrer dans le Kent, pour avoir la maîtrise religieuse de toute l'île d'Albu.

— Contrôler Albu, demande Wilfrid, c'est donc si important que ça pour les Francs ?

— Les Francs, explique Genès, ne veulent pas se retrouver malaxés entre une puissance anglo-saxonne au nord et une éventuelle remontée de l'empereur au sud. Le problème, c'est que les alliés privilégiés des Francs, ce sont les moines irlandais…

— … et que les alliés des Angles, ce sont les moines irlandais !… Les moines irlandais ne se battront jamais entre eux !

— Voilà pourquoi les alliés privilégiés des Francs devraient être les évêques gaulois.

— Parce qu'ils n'auront aucun état d'âme face aux moines irlandais de Lindisfarne ?

— Tu as tout compris. Mais…

— Mais ?

— Mais la faveur dont jouissent les Irlandais m'oblige à cacher à la reine, dans un premier temps, ma généreuse initiative. Je n'ai obtenu d'elle ta grâce que sous un prétexte charitable…

Wilfrid ouvre de grands yeux. Ce Genès est vraiment quelqu'un de tordu…

Vous suivez, sœur lectrice ? C'est compliqué, je sais… N'hésitez pas à me poser des questions, ou à me faire répéter… ou à exiger un croquis !

Wilfrid soupire :

— Earconbert ne voudra jamais entendre parler d'un évêque gaulois. Vus du Kent, Gaulois ou Francs c'est kif-kif bourricot, tout ça c'est de la racaille continentale.

— Toi, Wilfrid, tu n'es pas Gaulois… toi qui, dans un moment de clairvoyante audace, approchas ce roi… Retournes-y, Wilfrid ! Je m'en veux de t'avoir chouravé ta mitre… La reine me l'a donnée, impossible de refuser… Pour me faire pardonner, je tiens à t'offrir celle de Canterbury.

Wilfrid ne se montre pas emballé.

— Aux yeux d'Earconbert, je serai toujours suspect. Je serai toujours le gars qui vient de Lindisfarne pour livrer le Kent au grand Oswy… Cependant…

— Cependant ?

Wilfrid vient de songer à la grosse méduse ramollo aperçue chez l'évêque de Meaux…

— Pourquoi pas un évêque jute ? propose-t-il. Vous en avez un sous la main ! un évêque nominal…

— Deusdedit ?

— N'est-ce pas dans un tel propos que le roi de Neustrie l'a nommé ? puis que vous l'avez consacré ?

— Oui, admet Genès, mais il ne me paraît pas… pas très…

— Écoute-moi, bon père…

Wilfrid siffle le contenu d'un nouveau gobelet avant d'en dire plus. Car si vous et moi, sœur lectrice, avons du mal à suivre, Wilfrid lui-même doit se cramponner à ses neurones et aléser ses synapses par moments pour tenter de s'y retrouver…

— Earconbert, dit-il, n'est pas chrétien.

— Je le sais, hélas !

— N'étant pas chrétien, il ne peut nommer un évêque. Tu me suis ?

— Je te suis.

— C'est donc au souverain franc de s'en charger. Or, tu ne veux pas que la reine soit, dans l'immédiat, au courant de tes manigances…

— Je n'ai pas le choix. Je ne peux que la mettre devant le fait accompli.

— Si tu demandes à la pute Bathilde de me nommer évêque, elle va te demander pour quoi faire… Que vas-tu lui répondre ? Que tu veux couper l'herbe sous le pied de ses petits copains, les saints irlandais ?

Genès se gratte la tête un moment, comme s'il veut vérifier que la pousse est satisfaisante pour pouvoir être bientôt tonsuré à la romaine. La remarque de Wilfrid lui paraît pleine de bon sens.

— Soit, concède-t-il. On garde le Deusdedit qui depuis l'aube des temps est évêque nominal de Canterbury. Plus besoin de le nommer ni de le consacrer, c'est fait. Et puis, un Jute, ça mettra en confiance l'inquiet Earconbert. Qui plus est… un vieillard hors d'usage… ça le rassurera, par rapport à sa femme…

— Je résume, dit Wilfrid. Vous, évêques gaulois, attendez de moi, qui ne suis pas Gaulois, que je vienne à bout des préventions d'Earconbert, sans qu'il soupçonne la main gauloise… Je lui propose Deusdedit, en cadeau parfaitement désintéressé d'un évêque de Rome qui ne sait rien de tout ça…

Pour tenter de mettre un peu d'ordre dans son cerveau, Wilfrid se sert un nouveau gobelet de viré-clessé. Genès ne proteste pas, puisque c'est Aganon qui paie. Wilfrid trouve le plan un tantinet alambiqué. Mais elle a du bon, la vie, même un tantinet alambiquée. Même dans la peau d'un traître.

Le traître se permet une remarque :

— Earconbert s'est passé d'un évêque jusqu'ici… Qu'est-ce qui pourrait le décider à soudain en avoir besoin ?

— Agite l'épouvantail d'une hégémonie des Angles et des Atlantes sur Albu tout entière. Convaincs Earconbert de la nécessité d'une alliance purement anglo-saxonne contre les Atlantes. Convaincs-le de la nécessité d'une Église véritablement nationaliste. L'Atlante doit rester la victime bêlante. Sinon, ses moines vont finir par coloniser tous les Boches de la Terre… Or, le Boche ne souhaite pas devenir l'esclave de l'Atlante !

Wilfrid, le vin aidant, paraît déjà moins sceptique. La menace d'une hégémonie des guerriers angles, appuyés des religieux atlantes, n'est que trop réelle.

Genès enfonce le clou.

— Je sais un argument qui séduira le roi du Kent. Si le rayonnement spirituel sur Albu s'exerce non plus à partir de Lindisfarne tout là-haut chez les Angles, mais à partir de Canterbury tout en bas chez les Jutes, la donne géopolitique est bouleversée dans l'île. Le roi de Northumbrie voit s'envoler son emprise sur les âmes. Earconbert s'en empare. Il devient plus fort.

Wilfrid a mis la tirade à profit pour s'octroyer un nouveau gobelet. Il en a besoin… De quel droit le lui reprocher ?

— Un évêque, observe-t-il, ne va pas faire le poids, seul dans l'île, cerné de belliqueux moines irlandais…

— Dès que tu décroches le feu vert d'Earconbert, tu me préviens, pour que j'expédie Deusdedit dans le Kent. Second volet de ta mission, tu te propulses en Northumbrie. Là, tu ruines les saints irlandais dans l'esprit d'Oswy.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Recommandations

Défi
SeekerTruth
En réponse au défi "Une phrase par jour".
2170
1611
24
11
Didi Drews
Un monde étouffé par son quotidien gris.
Une ville couverte de suie.
Au large des eaux, par-delà les parterres de menthe, la commune de Val-de-Nelhée bourdonne comme à son habitude, entre les tensions latentes et les crimes sanglants. L'équilibre se trouve toujours.
Les eaux sont là pour ça.
Jusqu'à ce qu'une série de meurtres vienne brouiller les cartes.




Image de couverture par Free-Photos de Pixabay
394
753
1387
420
Opale Encaust
À force d'entendre que mes épisodes sont trop longs... Voilà. Vous avez gagné !
Voici le micro-découpage de SMOOTHIE, pensé pour ceux qui ne s'accordent que 5min de lecture en prenant leur café !

Œuvre originale : https://www.scribay.com/text/816309372/smoothie--en-cours-
__________________________________________________________________________________________________________

En l'an 2108, dans l'archipel d'Agnakolpa.
À l'aube de la saison des pluies, le quotidien des sœurs Iunger se trouve bouleversé par une succession d'étranges événements. Tandis que les jeunes femmes découvrent leur véritable nature et tentent de réapprivoiser leurs propres corps, un ennemi anonyme menace de profaner les secrets de leur père, Magnus, un scientifique solitaire.
Luna, Emmanuelle, Faustine, Adoria, Cerise, Eugénie, Roxane et Nolwenn devront tracer leur voie et assumer les conséquences de choix irréversibles.

__________________________________________________________________________________________________________
TRAILER : https://www.youtube.com/watch?v=Wx15fBCSInE


ANNEXES / mémo : https://smoothiefiction.tumblr.com/
/!\ Si vous n'êtes pas à jour, le blog ci-dessus risque de sévèrement vous spoiler...
__________________________________________________________________________________________________________
SMOOTHIE relate le parcours d'une poignée d'êtres qui tentent de se réaliser.

Il ne sera pas question d'une histoire linéaire, régie par un fil conducteur ; mais plutôt d'une pelote de fils de vies entremêlés, d'un univers qui se développe à travers le récit que chacun donne de sa propre existence, dans lequel chaque personnage revendique son droit à la parole et dans lequel chacun s'exprime selon ses propres codes.

Avant d'entamer votre voyage, lecteurs, il vous faut renoncer à l'idée d'une vérité unique ou d'une morale universelle. Il vous faut envisager que les personnages puissent êtres ignorants, cachottiers ou menteurs et garder à l'esprit que la réalité n'a pour limites que celles que l'esprit lui fixe.
~ O.E.
__________________________________________________________________________________________________________
CONTENU SENSIBLE (sexe, violence)


[2015 - présent]
81
93
33
439

Vous aimez lire Ivi de Lindisfarne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0