13. Sur l'échafaud

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Sortie du Conseil. Ouen ne voit pas venir le coup. Dans un réflexe cinglant, Genès bondit sur la reine et sollicite de sa bienveillance le siège d'Aunemond.

Genès est une créature terne, bedonnante, à figure huileuse, triste et molle. Renfermé, ce Genès, secret toujours. Anxieux, effarouché. Couard. Nous avons là le genre d'indistinct chafouin dont on ne soupçonne pas l'ambition impétueuse. Celui dont on se méfie jamais assez. Genès n'est pas Irlandais. Il n'est pas Franc non plus. Non. Ne riez pas, il est Gaulois. Autant dire qu'on le destine à jouer toute sa vie des rôles de second plan. Dans le monastère gaelique Saint-Pierre de Fontenelle, il n'a été que prieur. Au Conseil de la reine, il se tient dans l'ombre du Franc Ouen, fort du soutien de Luxeuil. Une poulidorienne malédiction le fait être le deuxième partout.

Entendant Ouen réclamer la tête d'Aunemond, Genès s'est dit que l'occasion était trop belle. Il fallait faire vite. Bathilde est décidément très positive en ce beau jour. Elle accepte. Les pieds de Genès ne touchent plus le sol. Chez les évêques gaulois, il sera le premier. Le primat des quatre Lyonnaises. Le patriarche d'Occident. Il en oublierait presque de remercier. Reste à patienter un peu, pour que soit mise en œuvre l'exécution. Il trépigne d'impatience, le pauvre Genès.

Une opportunité se présente. Le concile annuel des évêques bourguignons va bientôt se tenir à Mâcon. Or, Aganon, le vieil évêque de Mâcon, ne supporte plus de se laisser piétiner par son méprisant voisin Aunemond.

Voilà. Tous les évêques sont réunis. Aganon ouvre discrètement les portes de sa ville aux soudards dépêchés par Bathilde. Les soudards n'ont plus qu'à cueillir Aunemond et Wilfrid. Voyant cela, les évêques conciliaires s'égaillent épouvantés dans un égaré froufroutement de dentelles gracieuses, comme la basse-cour quand votre couteau en main trahit vos intentions.

Tout comme Aganon, les autres évêques bourguignons haïssent l'évêque de Lyon, qui prétend les dominer de par sa dignité désuète de primat et sa prétention de patriarche d'Occident. Satisfaits d'en être bientôt débarrassés, ils n'ont aucune raison de rester le soutenir dans l'épreuve. De plus, sentant leur corporation dans le collimateur, ils jugent prudent de se tenir à distance de la hache.

— Après cet évêque italien qu'on vient de faire mourir d'une façon atroce en Crimée, voici que l'on condamne un évêque gaulois…

— Où cela s'arrêtera-t-il ?

Genès, en futur voisin, a fait le déplacement pour s'assurer que le siège épiscopal de Lyon allait bien se libérer. Aganon se terre prudemment dans son palais. Genès est donc le seul ecclésiastique à se trouver sur la place Saint-Antoine-le-Grand, le lieu du supplice. C'est à lui qu'échoit la tâche difficile d'assister les deux condamnés.

Il monte courageusement à l'échafaud. Aunemond et son protégé sont nus, mains liées derrière le dos, chevilles entravées. Leurs vêtements, qui reviennent par tradition au bourreau, ont été jetés sans le moindre soin dans un angle de l'estrade, hors de portée des spectateurs. Dédaignant Wilfrid, Genès s'approche du fier patriarche d'Occident, qui doit être expédié le premier. Le bon Genès tente de le réconforter en ces termes :

— Bathilde, notre douce reine, m'a chargé de te poser une question, Annemundus… Crois-tu que les femmes ont une âme ?

— Que cette immonde truie vérolée crève, étouffée par l'étron qui lui tient lieu d'âme !

Consterné par une si définitive absence de repentir, Genès descend de l'échafaud sans même avoir donné l'absolution.

Contrairement à ce que l'on peut imaginer, il n'est guère aisé de séparer une tête d'un corps. Essayez, vous verrez. Pour ne rien arranger, on trouve au nord-ouest de Mâcon une longue vallée. La désintégration d'oolithes calcaires y forme une épaisse couche de surface. La vigne y prospère. Le bourreau a peut-être abusé du vin local. Ou bien est-il particulièrement maladroit. Ou les deux. Toujours est-il qu'il doit s'y reprendre à sept fois. À chaque coup asséné, le malheureux ne réussit qu'à blesser hideusement un Aunemond qui gigote dans tous les sens, il lui arrache d'effroyables hurlements, le sang pisse de partout à grands jets. Désemparé, le bourreau s'abandonne à une épouvantable boucherie, encouragé par les vociférations enthousiastes des voyeurs, pour qui ces contretemps insoutenables constituent autant de surcroîts de jouissance inespérés…

Le bourreau s'acharne sur un dernier tendon récalcitrant. Ah ! il lui donne du fil à retordre, le salopard… L'ivrogne finit par en venir à bout. La foule salue l'exploit par des hurlements de joie. Les deux morceaux sont enfin bien à l'écart l'un de l'autre, salement déchiquetés l'un et l'autre.

Genès, en soupirant, remonte sur l'échafaud. Relevant sa robe blanche, le nouveau primat des quatre Lyonnaises s'approche tout pataugeant de Wilfrid.

— J'ai su, mon fils, que tu te rendis dans la belle ville de Rome, voilà trois ans…

— J'aime les voyages.

— Tu vas être gâté ! Celui que nous te proposons aujourd'hui va combler tes vœux. Très sincèrement, j'aimerais être à ta place !… J'ai su, mon fils, par une indiscrétion, que le bon Eugène de Rome t'a fait une proposition…

Wilfrid a la gorge trop sèche. Impossible de cracher dans la figure de Genès. Celui-ci porte toujours la robe blanche de Saint-Pierre de Fontenelle. Mais il a coupé ses cheveux sur la nuque. Et il les laisse pousser sur le devant, pour être bientôt tonsuré à la mode des évêques. Comment Wilfrid peut-il relever un détail aussi futile ? Quelle importance la chose peut-elle avoir, au point où il en est ? Mais… la futilité… ne serait-ce pas un signe ? L'instinct de survie de Wilfrid n'est-il pas en train de renaître furtivement ? Un instinct qui l'engage maintenant à poursuivre la singulière conversation ? À chercher à savoir où cet infect fumier de Genès veut en venir ?

— Eugène m'a proposé l'évêché d'Eoforvic, admet-il.

— Noblement, tu refusas.

— Je ne suis pas un traître. Je suis reconnaissant et fidèle aux personnes charitables qui m'ont recueilli, puis élevé saintement. On ne peut pas en dire autant de tout le monde, saloperie de renégat ! Ordure ! Judas !

— Tu refusas la proposition du bon Eugène… Sais-tu qu'il en est mort de chagrin, deux ans plus tard ?

— Qu'importe ? L'empereur lui a trouvé un remplaçant.

— Oui, oui… un remplaçant… Et, malgré toutes les préventions que lui inspirent les Italiens, le divin empereur a choisi un Italien… le rusé Vitaliano… Mais peut-être la proposition d'Eugène tient-elle toujours, dans l'esprit éclairé de Vitaliano ?

— Je n'ai rien à voir avec ce pantin carnavalesque. Aunemond n'a jamais eu le moindre contact avec lui. Moi non plus.

— Dans ce cas, les évêques gaulois ne pourraient-ils le doubler, ce ridicule et gras Vitaliano ?… Ne pourraient-ils s'approprier le projet romain, afin de mettre un pied sur Albu ? Avant Vitaliano ?

— C'est leur affaire.

— Certes… mais… ne pourrais-tu devenir leur habile instrument ?…

— Moi ?

— Ne pourrais-tu… dans ton île… répandre que tu viens de la part de l'inoffensif évêque de Rome ?… Afin que jamais les méfiants souverains insulaires ne soupçonnent la main des évêques gaulois ?

Wilfrid n'en croit pas ses oreilles. Il est complètement abasourdi par si extravagante proposition. Il risque l'œil droit du côté de la tête paternelle… puis l'œil gauche du côté du corps… Puis… entre les deux…

Entre les deux, il voit le billot, la flaque de sang, la grande hache. Et le pochard, dormant à moitié, qui s'appuie sur la grande hache, pour tenir plus ou moins debout… Et qui, hagard, attend…

Il est midi passé. Les spectateurs s'impatientent. Ils ont faim. Ils veulent rentrer chez eux, et se mettre à table, déguster une bonne andouillette au vin blanc, aux échalotes et à la crème. La bave aux lèvres, ils exigent bruyamment leur dû. Pour les faire patienter, Genès shoote dans la tête, l'expédiant aux chiens qui la guettaient, du pied de l'échafaud. Ils se la disputent hargneusement, sous les encouragements désordonnés des Mâconnais, sous l'œil ravi des femmes, parmi les rires des enfants.

Dans son cachot, entre deux séances de torture, Wilfrid a eu le loisir de se figurer sa mort comme une sorte de délivrance, quelque chose de propre et net. Quelque chose d'abstrait, en somme. Or, ça se présente plutôt mal… Qu'auriez-vous fait, à la place de Wilfrid, sœur lectrice ?

Vous auriez, bien sûr, refusé le honteux marché. Si pointilleuse est votre vigueur morale. Et si moelleux ce fauteuil dans lequel vous vous posez la question… Mais l'infortuné Wilfrid était moins pressé que vous de se retrouver assis à la droite du Père…

— J'accepte ta proposition, dit-il à Genès.

Alors, de son capuchon, le patriarche d'Occident sort un papyrus, signé de la reine, qui fait grâce à Wilfrid. Ce dernier a bien de la chance. Les mahométans tiennent Alexandrie. On commence à rationner le papyrus, au cas où les relations commerciales viendraient à s'interrompre.

D'un geste impérieux, Genès produit le document sous le nez du bourreau qui, s'il savait lire, serait bien en peine de le faire… Puis il ordonne au premier assistant de trancher les liens de Wilfrid.

— Te voici libre, dit-il à Wilfrid. Tu me déconsidères les abbés irlandais dans l'esprit des rois angles, tu me dénoues cette alliance malvenue. Et tu me brises cette paix inopportune entre les Atlantes et les Angles.

Wilfrid démêle ses vêtements de ceux d'Aunemond. Il les roule en boule sous son bras. Genès et lui descendent de l'échafaud.

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~ O.E.
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