12. Un avenir éclatant pour Wilfrid

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Avec un minimum de force de caractère, on peut résister à beaucoup de tentations. On peut refuser l'évêché d'Eoforvic. On peut dédaigner une confortable partie de la Gaule. On peut s'extraire des jambonneaux fermes d'une gentille Hultrude, perverse et bien dodue.

Mais on ne peut humainement résister aux suaves sollicitations de quenelles de brochet, de saucisson chaud en brioche, de gras-double, de tête de veau sauce gribiche, de cardons à la moelle, de cervelle de canut, de saint-marcellin…

Wilfrid va quêter un peu de réconfort auprès de celui qui, dans son voyage aller, avait témoigné tant de paternelle bonté. L'évêque n'éprouve nulle rancœur. Il fait signe à l'esclave Eunomus. Le signe veut dire :

— R'monte voir un pot d'gigondas.

Puis il fait signe à deux autres esclaves, dont j'ai malheureusement oublié le nom. Le signe veut dire :

— Tuez l'veau gras.

Certes, entre-temps, Aunemond a marié sa fille au premier gourdiflot venu, qu'il a nommé préfet civil de sa vaste principauté. Douce et tiède Hultrude, adieu ! Trop tard pour le morne Wilfrid, qui restera à jamais seul, si seul… Hultrude… Chère Hultrude…

Mais, entre deux meuglements de détresse du veau gras, l'évêque sait le retenir à Lyon.

— Tu n'as pas eu tort, compagnon, d'envoyer balader ces mafiosi racistes ! Ils voulaient te laisser faire tout l'boulot… te laisser risquer ta peau pour le bénéfice d'un Macaroni… Un Macaroni devant qui tu aurais dû te prosterner ensuite, pour de loufoques raisons…

Aunemond décèle enfin ce qui ne va pas, dans le jeune homme. Wilfrid, habitué depuis toujours à vivre pauvrement, Wilfrid n'éprouve qu'indifférence pour les richesses… On ne fait pas un évêque avec ça.

Plus tard, devant un jarret de veau gras aux petits pois printaniers, Aunemond sermonne :

— Ne te braque pas contre la charge d'évêque ! Ce que j'te propose, moi, ce n'est pas d'être évêque. C'est d'être le premier des évêques. C'est de me succéder.

— Te succéder ?

— Tu seras prince-évêque, primat des quatre Lyonnaises, patriarche d'Occident. Dieu seul aura prééminence sur toi.

Pour commencer, Aunemond intime à Wilfrid de ne plus se raser le devant du crâne.

Au bout de trois mois, il peut le tonsurer. En couronne. Wilfrid pleure.

Évitant de se regarder dans la glace, le ténébreux garçon passe néanmoins des jours heureux dans la ville de Lyon, auprès d'un père qui prend soin de lui transmettre le goût du luxe. Passage obligé, à Lyon comme ailleurs, avant la mise sur le trottoir.

La vie suit son cours paisible sur les bords de Saône, entre tablier de sapeur et fricassée de volaille au vinaigre. Traditionnellement rétive à la domination de l'Austrasie comme à celle de la Neustrie, la Bourgogne s'accommode présentement de la tutelle désinvolte du roi de Neustrie. Clovis II se consacre avec méthode à la plus répugnante débauche, tout en s'enfonçant dans la plus noire démence. Il laisse tout un chacun gouverner à sa place la Neustrie, de même que la Bourgogne. Attitude qui plaît beaucoup à l'évêque de Lyon.

En 657, apprenant la mort de ce roi lamentable, Aunemond juge le moment venu de rompre tout lien. Il dit à Wilfrid :

— À partir d'aujourd'hui, compagnon, nous volons d'nos propres ailes.

— Irréfléchi Aunemond ! Attention ! Attention !

— Quoi donc ?

— Malavisé Aunemond ! Prends garde !

— Mais enfin… Explique-toi !

— Tu comptes sans Bathilde !

— Bathilde ?

— Bathilde, l'ancienne esclave, la veuve de Clovis II. Ne sais-tu donc pas que Bathilde vient de s'emparer sans façons du pouvoir, en Neustrie ?

— Et alors ?

— Aunemond, tu négliges un point qui a son importance : Bathilde est proche des moines irlandais…

— Oui, bah… à part toi et moi, qui ne l'est pas, de nos jours ?

— Bathilde est soutenue par le considérable monastère bourguignon de Luxeuil !

Bourguignon ? Ce monastère irlandais qui fait tant peur à Wilfrid se trouve en effet en Bourgogne, la terre qu'Aunemond regarde étourdiment comme son bien propre. Or, Saint-Pierre de Luxeuil préfère bien évidemment composer avec une affriolante reine franque plutôt qu'avec un guignolesque prince-évêque gaulois.

Alors ? Les craintes de Wilfrid sont-elles fondées ? Pour le savoir, quittons un moment la brebis égarée. Quittons son ambitieux protecteur. Quittons Lyon. Allons voir ce qui se passe plus au nord. À Saint-Pierre de Luxeuil, par exemple. Ou à Rouen. Ou a Compiègne…

En Gaule, vous l'aurez compris, sœur lectrice, pas besoin de vous faire un dessin, les pires ennemis des saints irlandais sont les évêques. Évêques dérisoirement gaulois. Qui descendent, de père en fils, d'abjects et malodorants collabos gallo-romains.

Saint-Pierre de Luxeuil étend son influence sur la Bourgogne, sur l'Austrasie toute proche, mais aussi sur la Neustrie. Cet altier monastère fondé par saint Colomban modèle quantité de jeunes nobles francs. Ils feront autant de puissants alliés une fois devenus officiers, comtes, ducs, abbés ou… pourquoi pas… évêques… « Évêques ! » vous exclamez-vous, sœur lectrice…

Eh oui ! les saints irlandais ont l'œil vif. Un jour, ils s'avisèrent que trois sièges épiscopaux étaient occupés par les fesses flasques de trois vieillards sans descendance mâle. Ils en touchèrent mot à trois seigneurs francs préoccupés de l'avenir de leur progéniture.

Sous l'agressive protection des trois pères, les bons saints irlandais cueillirent au bond les trois mitres des trois agonisants. Ils en coiffèrent trois garnements francs. Inutile de préciser que ces trois curieux évêques, un pied dans chaque camp, vont savoir se faire craindre. Tenez, Ouen, par exemple. Ouen, jeune noble franc, vivement impressionné dans son enfance par sa rencontre avec le grand saint Colomban. Ouen, formé par les moines irlandais… Ouen, resté leur ami… Ouen devient évêque métropolitain de Rouen.

À Saint-Pierre de Luxeuil, le grand saint Colomban avait marqué les esprits en faisant tirer sa charrue par un ours. Il est parti depuis bien longtemps. Il s'en est allé chez les Lombards fonder le monastère Saint-Pierre de Bobbio. Qu'il a fini par quitter également, pour occuper la place d'honneur à la droite du Père. Aujourd'hui, le troisième abbé qui préside à la destinée de Luxeuil est saint Valbert, un noble non pas irlandais, mais sicambre. Tout fout le camp.

Saint Valbert explique au jeune métropolitain de Rouen :

— L'idée d'Aunemond, qui prend très au sérieux son titre de primat des quatre Lyonnaises, n'est pas de limiter benoîtement son État aux frontières du pays Lyonnais. Non plus qu'à celles de sa province ecclésiastique, la Lyonnaise première. On voit que son gendre, le préfet civil, entend s'affranchir de l'amicale et discrète tutelle de notre reine bien-aimée. Il ne se contente pas du pays Lyonnais. Il s'étale sur notre chère Bourgogne. Il empiète sournoisement sur l'innocente Austrasie…

— Pourquoi pas sur la Neustrie, tant qu'il y est ?

— Pourquoi pas ? Aunemond veut étendre son temporel. N'est-ce pas un signe que demain il voudra l'étendre à la Lyonnaise quatrième, métropole Sens ? À la Lyonnaise troisième, métropole Tours ? À…

— À la Lyonnaise deuxième. Métropole Rouen.

— Bravo, mon petit Ouen ! C'est peut-être le gouvernement temporel de la Lyonnaise tout entière qu'il convoite, le boulimique Aunemond. Fort heureusement, la jolie reine de Neustrie vit dans la forêt de Compiègne. Et toi, mon petit Ouen, par un délicieux caprice de la Très Sainte Providence, tu vis non loin de Rouen… dans le modeste et charmant village de Déville…

— … beaucoup plus proche de la forêt de Compiègne que ne l'est la ville de Lyon !

— Encore bravo, mon petit Ouen ! Ah ! nous formons une sacrée paire de canailles jacobines, tous les deux…

Solidement campé près de la frontière séparant la Bourgogne de l'Austrasie, le monastère Saint-Pierre de Luxeuil joue la carte du centralisme. Celle de trois royaumes qui n'en formeraient plus qu'un, sous l'égide affable des Francs de Neustrie. Celle d'un large Occident, qui rendrait aux descendants des druides l'aveuglant rayonnement des druides.

Saint Valbert ricane :

— Le médiocre Gaulois Aunemond croit pouvoir bricoler son usine à gaz, tout seul dans son coin…

— Ha, ha, ha, ha, ha, ha !…

— Il reste désespérément un provincial.

— Un provincial, ça croit que rien ne change !

— Or, les choses sont en train de changer.

— Wouaf, wouaf ! Ah, ah ! arrrrhh !…

— Ne t'étouffe pas, mon petit Ouen ! Un peu de sérieux…

— Pardonne-moi, mon père !

Saint Valbert crache dans ses mains. Il les frotte vigoureusement l'une contre l'autre.

— Commençons, dit-il, par préciser à qui la Bourgogne appartient. À toi de jouer, mon petit Ouen !

En guise de hors-d'œuvre, Ouen obtient de la reine la tête du gendre d'Aunemond.

Quatre jours après l'exécution, par une agréable matinée, Bathilde réunit le Conseil. Décembre est exceptionnellement doux.

L'assemblée se compose de la reine et de ses trois conseillers. Saint-Pierre de Luxeuil s'y invite par l'entremise d'Ouen, son âme damnée. En face de celui-ci prend place Genès, le chapelain de la reine, ancien prieur de Saint-Pierre de Fontenelle, autre monastère irlandais. Au bas bout de la table, le fourbe Ébroïn, le tout nouveau maire du palais. Trois crapules ambitieuses, soudées aux beaux yeux lumineux de la reine dans une même foi centralisatrice. Et se décochant des coups de pied vicieux, en dessous de la table, pour intérêts personnels bien compris.

Ouen compose le plus spectaculaire de ces trois personnages. Été comme hiver, on le voit engoncé dans les surépaisseurs de multiples chapes. Épais drap rigidifié par une exubérance de broderies scintillantes. Fil d'or. Lourdes pierreries serties. Tout cet attirail lui cause à la nuque d’affreux furoncles. Mais Ouen estime qu’ils ne punissent pas assez cruellement sa vanité. Aussi porte-t-il sous son T-shirt un cilice de fil de fer barbelé. Franc à l'extérieur, Irlandais au-dedans.

Une clarté tremblotante s'attarde, lascive, dans l'air hivernal, caressant les branches flétries de la forêt de Compiègne, faisant clignoter Ouen tel un arbre de Noël d'ors, de furoncles purulents et de pierreries multicolores.

Ouen remercie Bathilde pour la tête du gendre. Puis il fait part de son nouveau souhait :

— J'aimerais, grande reine, voir exécuter à présent Aunemond, et son successeur désigné, un certain Wilfrid.

La reine sourit. Comme elle est belle, quand elle sourit ! Qui pourrait lui résister ?…

Bathilde aime beaucoup Ouen, et ses idées.

— Il ne me déplairait pas, dit la reine de sa voix aux inflexions troublantes, il ne me déplairait pas que l'exécution se déroule en Bourgogne. À Mâcon…

— À Mâcon ? s'étonne le fidèle Ébroïn.

— À Mâcon. Là même où s'était réuni le concile des évêques bourguignons, il y a soixante-treize ans. Pour mettre en doute la présence d'une âme dans le corps souple et gracile des femmes.

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