11. Wilfrid refuse la charge épiscopale

6 minutes de lecture

— Oui, dit Boniface. Le Kent. C'est bien la terre où l'un de tes prédécesseurs, Grégoire le Simple, cherchant à contrer l'action triomphale du grand saint Colomban…

— Oui, gémit l'évêque, je sais. Grégoire envoya le moine chantant Agostino. Lequel construisit un monastère. Et puis mourut, voilà bien un demi-siècle. Et puis plus rien. Agostino et son monastère sont retournés au néant d'où jamais ils n'auraient dû sortir. Tout retourne au néant. Tout n'est que néant. Peut-on prétendre sérieusement que quelques particules, égarées dans l'infini, représentent quelque chose ? Je…

— Hem, toussote l'archidiacre Boniface… Tout de même… une telle initiative…

— Un tel échec.

— Non, non, pas un échec ! Car un détail, dans cette aventure, doit nous inciter à persévérer… Un peu de ténacité, bon père ! Le carré de navets dont un roi du Kent dota l'envoyé de l'évêque de Rome…

— Eh bien ?

— Il appartient, en somme, ce carré de navets, à l'évêque de Rome…

— Où veux-tu, flexueux Boniface, en venir ?

— Il suffirait de remettre le pied dessus… Un pied au-delà des mers, mon brave Eugène, ça te conférerait une dimension internationale !

— Une dimension internationale ? bredouille l'évêque. Mais pour quoi faire ?

Tous deux ont oublié la présence de Wilfrid, qui les examine avec hauteur, dans sa robe blanche. Un peu interloqué tout de même d'apprendre qu'un pied dans le Kent peut revêtir une telle importance… Moins visionnaire que Grégoire le Simple, il ne perçoit pas du tout le rapport entre son île et un médiocre évêque italien en pleine déconfiture.

L'archidiacre explique patiemment au vieil Eugène :

— Tu sais que Grégoire le Simple sortit des oubliettes la dignité de métropolitain. C'est grâce à cette initiative qu'aujourd'hui toi, Eugène, tu es métropolitain. C'est grâce à Grégoire le Simple qu'aujourd'hui ton autorité s'étend sur toute une province d'Italie…

— Autorité ? Province ?

— N'as-tu pas la primauté, dans tes conciles régionaux, sur tes voisins de l'Italie suburbicaire ?

— Nous ne sommes que quatre évêques, dans ce qu'il reste de la pauvre Italie suburbicaire !… J'ai la primauté sur trois évêques ! En tout et pour tout !

— Considère-le comme un début. L'idée de Grégoire le Simple n'était pas de s'en tenir à la dimension de métropolitain. Car Grégoire vivait, le malheureux, dans l'ombre formidable d'un abbé irlandais, le grand saint Colomban. Stimulé par un tel adversaire, il se devait de réagir… Hé bien ! face à la déferlante irlandaise, tu te dois, toi aussi, de réagir… Tu dois t'approprier l'ambition démesurée de Grégoire le Simple…

— Comme a fait Martin ?

— Rien à voir. Toi, tu ne cherches nullement à t'affranchir du joug de Constantinople en échafaudant des dogmes foireux… Non. Tu te contentes d'évangéliser le Kent !

— Le divin empereur veille ! s'épouvante l'évêque. Le patriarche de Constantinople veille ! L'exarque veille ! L'évêque de Ravenne veille ! Ils ont des espions partout… Le moindre contact avec un roi barbare est perçu comme une trahison…

— À juste titre ! Mais leurs espions n'ont l'œil que sur les Barbares qui convoitent l'exarchat. Sur les Lombards. Le divin empereur ne veut pas que tu fricotes avec les Lombards, ça se comprend… Mais il se moque bien des Saxons ou des Jutes, fantômes diffus hantant un brouillard incertain qu'il a passé par pertes et profits voilà deux siècles et demi… Jutes et Saxons ne représentent pas une menace pour le divin empereur…

— Heu…

— Secoue-toi, Eugène ! Ce n’est pas en restant les mains dans les poches que tu vas devenir le maître du monde !

Et l'archidiacre Boniface prend soin de répéter, une soixante et unième fois :

— L'affaire est sans danger.

Semblant brusquement découvrir Wilfrid qui s'impatiente dans son coin, l'archidiacre chuchote quelque chose dans l'oreille fatiguée d'Eugène. L'évêque soupire.

Puis il se tourne vers Wilfrid.

— Mon fils, que dirais-tu du siège épiscopal d'Eoforvic* ?

Wilfrid se crispe de dégoût. À grand-peine, il se retient de vomir. Il pense à la grosse chose flasque aperçue chez l'évêque de Meaux.

— Je suis un saint de Lindisfarne. Pourquoi m'abîmerais-je dans une telle déchéance ? Je ne me vois pas finir ma vie entre Sens et Meaux, chorégraphiant de stériles intrigues.

— Il ne s'agit pas de cela ! s'empresse de corriger l'archidiacre, qui a parfaitement saisi l'allusion à la méduse Deusdedit. Nous ne voulons pas d'un évêque nominal, nous voulons t'envoyer en Albu !… T'envoyer !… Nous le ferons évidemment à l'insu des évêques gaulois… Et à l'insu des Francs…

Wilfrid ne cache pas son étonnement.

— Pourquoi n'envoyez-vous pas un Italien ?

— Pas si vite ! Les Francs soupçonnent tout religieux italien d'être un agent de l'empereur… Ils ne le laisseraient pas passer. Toi, Wilfrid, moine gael, les Francs t'ont à la bonne. Tu peux embarquer librement pour Albu. Tu arrives dans le Kent. Tu connais Earconbert. Tu parles sa langue.

— Et je lui dis quoi ?

— Tu rappelles à ce roi qu'en vertu des exemplaires lois du Kent, que nous admirons tant, la dotation faite au défunt Agostino revient à l'évêque de Rome, propriétaire de l'âme dudit Agostino.

— Concrètement, ça veut dire quoi ?

— Earconbert ne peut qu'autoriser un émissaire dudit évêque de Rome à venir percevoir le fruit du rackett exercé sur trente familles de pauvres gueux, fruit constituant ladite dotation…

— En supposant qu’Earconbert soit réceptif à ce discours, je fais quoi ensuite ?

— Ce point arrêté, tu reviens ici pour chercher ledit émissaire, un Italien, bien sûr, que nous aurons eu soin de consacrer évêque de Canterbury.

— Aller le chercher ? Il n’est pas capable de se déplacer tout seul ?

— Tu le prends discrètement sous ton aile pour la difficultueuse traversée de la Gaule. Noyé dans le nombre de tes esclaves, il devrait passer inaperçu. Tu te débrouilles pour le faire embarquer en Étaples, sous une identité fausse établie par ton ami Benoît…

— … et je l’installe évêque de Canterbury. Et après, je fais quoi ?

— Tu prends en charge le nord d'Albu. Tu deviens évêque d'Eoforvic. Avec la bénédiction du sous-roi de la province de… du…

— Du Deira.

— Avec la bénédiction du sous-roi, ton ancien condisciple, ton ami, le bâtard d'Oswy, le prince Alcfrid, que tu chéris comme le frère que tu n'as jamais eu…

Boniface a tout chiadé, dans les détails, la combinazione.

Wilfrid est ulcéré par cet oratorio de turpitudes.

Évêque…

Se retrouver seul, revêtu d'un titre dérisoire, face à la puissance de feu de Lindisfarne… Ce qui l'intéresse, lui, Wilfrid, c'est l'office d'abbé, le seul à donner le vrai pouvoir. Abbé. Descendant de saint Pierre. Saint Pierre… Existe-t-il lignage plus prestigieux ? Wilfrid ne veut pas d'un titre de pacotille, référence à du passé bien oublié…

Il refuse la proposition sans queue ni tête.

— Je ne suis pas un traître ! clame-t-il dignement. Un orphelin, peut-être. Sans doute. Un traître, non.

Il quitte Rome le jour même.

Il se retrouve seul. Comme un chien. Seul. Rejeté par tous.

L'instable Wilfrid chemine vers le septentrion. Marche, Wilfrid, marche !

Arrivant au Rhône, il se rappelle le jour où il a franchi la Tamise. Ce jour-là, il a posé le pied sur un sol échappant à l'emprise des saints irlandais. Il a senti l'Angle en lui se révolter. L'Angle Wilfrid a compris, sur la terre vierge du Kent, que son destin n'était plus prisonnier des Irlandais de Lindisfarne. Pourtant, ses mains fébriles étaient impuissantes, trop encombrées de mille scrupules. Incapables d'arracher la tunique blanche qui lui infligeait d'insupportables brûlures.

Aujourd'hui encore, Wilfrid n'arrive pas à s'évader de la peau de l'orgueilleux saint gael qu'il reste, envers et contre tout.

Il va falloir, sœur lectrice, pour opérer la transmutation, deux horribles coups. Deux terrifiantes épreuves, qui vont hanter pour toujours l'infortuné dans de cruelles nuits d'insomnie. Deux traumatismes profonds qui vont le rendre, permettez-moi de le préciser, complètement et définitivement fou.

C'est le moment pour moi, sœur lectrice, de vous mettre en garde… de vous adjurer… Il n'est pas trop tard ! Si vous craignez de meurtrir votre vive sensibilité, refermez à tout jamais ce livre pestilentiel !

Le premier choc encaissé par Wilfrid, je ne sais pas si j'oserai vous en parler… La première tragédie… comment dire ?… Heu… Eh bien, un jour, Wilfrid adopte la toute nouvelle coupe de cheveux qui fait fureur chez les évêques…

Comment ?

Pourquoi ?…

Wilfrid a été, nous l'avons vu, déçu par le cacochyme Eugène de Rome.

Alors il a quitté Rome, le pauvre Wilfrid.

Il a rallié Marseille. Puis il a remonté le Rhône, tout déconfit.

Or, le Rhône traverse Lyon.

————————

* Au sud de la Northumbrie, dans la province du Deira. Aujourd'hui, York.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Recommandations

Défi
SeekerTruth
En réponse au défi "Une phrase par jour".
2170
1611
24
11
Didi Drews
Un monde étouffé par son quotidien gris.
Une ville couverte de suie.
Au large des eaux, par-delà les parterres de menthe, la commune de Val-de-Nelhée bourdonne comme à son habitude, entre les tensions latentes et les crimes sanglants. L'équilibre se trouve toujours.
Les eaux sont là pour ça.
Jusqu'à ce qu'une série de meurtres vienne brouiller les cartes.




Image de couverture par Free-Photos de Pixabay
394
753
1387
420
Opale Encaust
À force d'entendre que mes épisodes sont trop longs... Voilà. Vous avez gagné !
Voici le micro-découpage de SMOOTHIE, pensé pour ceux qui ne s'accordent que 5min de lecture en prenant leur café !

Œuvre originale : https://www.scribay.com/text/816309372/smoothie--en-cours-
__________________________________________________________________________________________________________

En l'an 2108, dans l'archipel d'Agnakolpa.
À l'aube de la saison des pluies, le quotidien des sœurs Iunger se trouve bouleversé par une succession d'étranges événements. Tandis que les jeunes femmes découvrent leur véritable nature et tentent de réapprivoiser leurs propres corps, un ennemi anonyme menace de profaner les secrets de leur père, Magnus, un scientifique solitaire.
Luna, Emmanuelle, Faustine, Adoria, Cerise, Eugénie, Roxane et Nolwenn devront tracer leur voie et assumer les conséquences de choix irréversibles.

__________________________________________________________________________________________________________
TRAILER : https://www.youtube.com/watch?v=Wx15fBCSInE


ANNEXES / mémo : https://smoothiefiction.tumblr.com/
/!\ Si vous n'êtes pas à jour, le blog ci-dessus risque de sévèrement vous spoiler...
__________________________________________________________________________________________________________
SMOOTHIE relate le parcours d'une poignée d'êtres qui tentent de se réaliser.

Il ne sera pas question d'une histoire linéaire, régie par un fil conducteur ; mais plutôt d'une pelote de fils de vies entremêlés, d'un univers qui se développe à travers le récit que chacun donne de sa propre existence, dans lequel chaque personnage revendique son droit à la parole et dans lequel chacun s'exprime selon ses propres codes.

Avant d'entamer votre voyage, lecteurs, il vous faut renoncer à l'idée d'une vérité unique ou d'une morale universelle. Il vous faut envisager que les personnages puissent êtres ignorants, cachottiers ou menteurs et garder à l'esprit que la réalité n'a pour limites que celles que l'esprit lui fixe.
~ O.E.
__________________________________________________________________________________________________________
CONTENU SENSIBLE (sexe, violence)


[2015 - présent]
81
93
33
439

Vous aimez lire Ivi de Lindisfarne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0