9. Le calvaire de Martin

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Wilfrid coule des jours heureux chez l'évêque, son nouveau père… Il apprécie grandement la compagnie de sa promise. La mignonne enfant a reçu, le jour de son baptême, le prénom d'Amata, puis, quelques années plus tard, celui d'Hultrude, qui fait d'elle une authentique princesse burgonde. Wilfrid essuie sans déplaisir les sensuelles agaceries de cette gamine délicieuse. Mais il diffère d'entrer dans le vif du sujet.

Est-il effrayé par le jeune âge de sa conquête ? Ou par l'étonnante maturité dont elle fait preuve ? Ou par les deux ?

Le fantôme de son père adoptif vient plusieurs fois par nuit exhorter Wilfrid. Il lui remet en mémoire la règle très dure de Lindisfarne.

— Un saint de Lindisfarne, répète inlassablement le fantôme de saint Aidan, un saint de Lindisfarne ne peut engrosser une femme extérieure à la communauté.

Excédé par ces rappels à l'ordre, Wilfrid n'est pas loin de donner raison à Benoît Biscop. La règle de Lindisfarne est inhumaine. Son rédacteur, le fantôme vénérable, ne s'est jamais trouvé, lui, en face à face rapproché avec la divine Hultrude, avec ses câlins insidieux, son parfum monté tout droit de l'enfer, ses pâles yeux gris plus vastes que les cieux où passent les migrations d'oies sauvages et où se cache le Créateur, ses chairs pulpeuses dévoilées à plaisir, ses épaules voluptueuses, ses seins à pointe rose plus durs que la pierre, son ventre envoûtant, ses paroles caressantes. Lorsque la main d'Hultrude s'égare, lorsque ses cuisses brûlent atrocement le téméraire qui ose en approcher, aurait-il résisté, lui, saint Aidan, tout beau parleur qu'il est ? Ses raisonnements auraient-ils soutenu l'épreuve ?

Infortuné Wilfrid ! que de misères… que de tourments… Il se console en se disant qu'il aurait pu tomber plus mal qu'à Lindisfarne. Il n'ignore pas qu'en certains monastères d'Orient on se montre plus rigoriste encore. On cherche à tout prix à les éviter, les inopportuns héritiers légitimes. Avides. Toujours prêts à disputer à Dieu, devant un tribunal civil, ce qui Lui revient de toute évidence. Dans ces monastères d'Orient, des esprits inflexibles prônent toutes les possibles, toutes les imaginables, toutes les inimaginables pratiques réputées ne pas engendrer d'héritiers légitimes. Ils les englobent, ces pratiques stériles dont je n'ose écrire les noms infernaux, sous le vocable générique de chasteté. Forcément, un jour, ils vont proposer en exemple le pittoresque Origène. S'appliquant à suivre les préceptes de Marc, IX, 43, et de Matthieu, XIX, 12, Origène n'a pas hésité, pas une seule seconde, il se les est coupées de ses propres mains, avec le couteau à pain…

Le remords finit par assaillir un Wilfrid empêtré, tiraillé, malheureux pour tout dire. Qu'est-ce qu'il fabrique ici ? N'est-il pas en train de trahir saint Aidan ? de trahir Lindisfarne ?

Un sombre jour de novembre, il reçoit une lettre de Rome, signée de Benoît. Wilfrid s'étonne de ce que Benoît possède une signature à lui, parfaitement authentique, noyée dans le flot de toutes celles qu'il imite si bien.

Et puis, le lendemain matin, Aunemond se permet une réflexion imprudente au sujet de la coupe de cheveux de son protégé. Un Aunemond qui parade tel un dindon, avec son audacieuse coiffure à la toute dernière mode, celle qui proclame : « Je hais les saints irlandais. Je méprise saint Aidan. Je vomis Lindisfarne. »

Enfin, Wilfrid a pris goût à la vie nomade. Il ne se voit pas rentrant du bureau chaque soir pour retrouver l'atmosphère étouffante du foyer, et puis son frigo, toujours le même, sa bière pasteurisée, toujours la même, sa télé débitant des insanités, toujours les mêmes, son Hultrude plus du tout la même, et les hurlements stridents d'une horde de rougeauds moutards déchaînés faisant du trampoline sur le canapé, un de plus chaque année.

Inspiré par le sournois fantôme, Wilfrid détaille la fille d'Aunemond sans complaisance.

— Front étroit et court, pommettes plates et dures, nez en patate, grosses lèvres d'une bouche trop large, dents éléphantesques, menton en sabot de cheval…

Ne pèche point par omission, Wilfrid ! Oublies-tu que toute la grâce d'Hultrude se concentre dans l'extraordinaire mobilité d'une physionomie expressive ? Dans le feu ravageur, sous d'épais sourcils anthracite, de ce vaste cristal gris clair qui déchire, fulgurant, le beau visage de brune ? Wilfrid ! n'avoueras-tu donc jamais qu'Hultrude, en dépit d'un père crétin, est tout simplement la plus belle fille du monde ?

En soupirant très fort, car les jambes sont longues et douces, car la fille est chaude et moelleuse, le lugubre Wilfrid décline finalement l'offre bienveillante. Il cherche un père, pas une enfant.

— Je veux m'affirmer, dit-il à la jeune fille. Je veux être quelqu'un. Je veux faire mes preuves, avant que de briguer si bouleversante récompense.

Flairant qu'elle a devant elle quelque dangereux détraqué, l'exquise Hultrude ne se montre pas trop dépitée.

— Je comprends, dit-elle, tu veux poursuivre ta route vers le midi…

Ils se séparent bons amis, Hultrude soulagée. Wilfrid descend jusqu'à la rivière. Il suit son cours vers la confluence. Vers le midi. Seul. Comme un chien. Rejeté par tous. Nul ne voudra donc jamais de lui ? Les humains lui seront-ils donc hostiles à jamais ? Il n'a pas épousé la fille d'Aunemond. Il n'est pas devenu préfet d'une vaste partie de la Gaule. Il n'est rien. Il est seul. Seul. Toujours seul.

Va vers le midi, Wilfrid ! Toujours vers le midi !

Il poursuit, dans le sillage de Benoît. Vienne, Arles, Marseille, le Portus. Rome, enfin, qui lui rend son compagnon d'aventure.

Ce débrouillard de Benoît n'a pas perdu de temps. Il a fait son chemin auprès de l'archidiacre Boniface, lequel expédie les affaires courantes en l'absence douloureuse du pauvre évêque Martin.

Deux ans plus tard, on apprend que Martin, au terme de quinze mois de navigation à fond de cale, a fini par arriver à Constantinople. On l'a défroqué, puis flanqué dans une geôle fétide, à la sinistre prison du Prétoire, en compagnie de maquereaux, de voleurs et d'assassins vérolés qui se le disputent à tour de bras, à même le sol. Fort heureusement, une prostituée hors d'âge finit par s'apitoyer. Elle lui cède sa paillasse, pour adoucir le calvaire, et pour nous rappeler que le cœur humain n'est pas si noir qu'on le prétend. Au bout de cinq semaines, on consent à l'extirper, Martin, de cet enfer glauque, les genoux en sang. Par chance, il échappe à la rigueur d'un tribunal ecclésiastique. On le traîne devant un tribunal laïc. Lequel s'empresse de le condamner à mort. Par écartèlement.

Il est toujours intéressant d'observer de près le comportement des humains. Ils ne déçoivent jamais. Le supplice raffiné de l'écartèlement est un divertissement extrêmement goûté dans toutes les classes de la société. Il consiste à allonger le condamné sur un puissant chevalet aux pieds profondément enfouis dans le sol. Le torse y est solidement attaché. On relie les quatre membres à quatre chevaux vigoureux, que l'on fait s'élancer dans quatre directions opposées. Par malheur, et c'est pareil à chaque fois faut-il le rappeler, les choses ne se passent pas comme les organisateurs les ont envisagées, ah, non ! Le corps du supplicié se révèle d'une surprenante robustesse. Après une heure d'essais infructueux, le patient est toujours entier. Les membres s'allongent, mais s'entêtent à ne pas céder. Ah ! on voit bien que c'est Dieu qui a conçu le corps humain… C'est du solide, rien à dire ! Mais, si l'on en croit la petite Apolline, accourue avec sa maman :

— Ça doit faire mal quand même…

Oui, ça doit faire mal… Pourtant, le dépit est grand dans l'assistance. Elle n'est pas venue simplement pour la souffrance. On opte alors pour deux chevaux reliés à chacun des membres inférieurs, que l'on suppose les plus résistants. Six chevaux tirent maintenant. Toujours aucun résultat. On est bien obligé de se résoudre à tricher un peu. On entaille discrètement les tendons du supplicié, pour faciliter le travail de ces pauvres chevaux, qui commencent à manifester de la fatigue. Là, ça marche. Une jambe finit par s'arracher, au grand soulagement des officiants et au ravissement sincère de la foule, qui pousse des vivats. Vite, on stoppe l'hémorragie en versant du plomb fondu sur l'affreux salmigondis de chairs dilacérées. On s'acharne encore, et un bras vient. Hourrah ! Puis, à la tentative suivante, la deuxième jambe. Joie, félicité. Bonheur. La foule est en liesse. Selon certains observateurs, on arrive parfois à bout du quatrième membre sans que le sujet ne trépasse. Et c'est un tronc encore vivant que l'on jette au feu. Où vont le rejoindre les quatre membres, dernière attention délicate envers un mourant. Martin tourne et retourne dans sa tête les différentes phases de l'opération, dont ses affectueux compagnons de captivité ne lui laissent rien ignorer. Martin s'apprête à vivre des moments difficiles. Est-il besoin de préciser qu'il regrette amèrement sa faute ? Oui, mais un peu tard, peut-être.

Soumis à la question, il a le sain réflexe de tout rejeter sur un pâle comparse, le moine Maxime, ramené de Rome en même temps que lui.

La bonne volonté dont vient de faire preuve Martin engage le divin empereur à commuer sa peine en exil. Martin respire. Il a eu chaud. Il en vient à considérer avec indulgence ses compagnons de captivité.

Le lampiste Maxime quant à lui est longuement torturé. Puis il a la langue arrachée pour qu'il ne puisse plus blasphémer. Sa main droite est sectionnée pour qu'il ne puisse plus rédiger des textes hérétiques. Puis il est expédié dans l'âpre sauvagerie du Caucase pour tenter d'y lécher ses blessures, tout en méditant sur les avancées dogmatiques de Martin.

Martin est dirigé sur Kherson, dans la lointaine Crimée. On l'y laisse maintenant crever de faim et de mauvais traitements. Le divin empereur n'attend même pas qu'il soit mort pour désigner son successeur, l'ectoplasme Eugène, chargé d'effacer toute trace de l'hérésie propagée par Martin.

Un nouvel évêque apparaît donc dans le palais du Latran, s'efforçant d'y faire oublier sa présence. Profil bas. Pas de vagues. Pas d'ennuis. Wilfrid ne rencontre pas en Eugène le père fort et protecteur dont il rêve.

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