8. À la table de l'évêque de Lyon

6 minutes de lecture

— Arrêté ?

— Sur ordre de l'empereur ! Il a embarqué au Portus ! Il vogue, en ce moment, Martin, lourdement enchaîné, à fond d'cale… À moins qu'ils ne lui aient trouvé une place sur le banc de nage… Il y a de temps à autre quelque rameur qui meurt d'épuisement… Il faut bien le remplacer… Courage, Martin ! rame !… Gare au fouet, Martin ! Garde la cadence !

— Il rame ?

— Vers Constantinople !

Ah ! on ne s'aime guère entre évêques… Les évêques gaulois, en particulier, n'ont pas oublié les jours sombres de l'Occupation… Bien que collabos zélés, ils étaient alors considérés par les évêques italiens comme des êtres inférieurs, car conquis tardivement. En vertu de ce principe raciste, même le primat des quatre Lyonnaises devait céder le pas aux évêques macaronis. Au premier d'entre eux, le métropolitain de Ravenne, comme au plus obscur, l'évêque de Brescello.

C'est bien loin, tout ça. Bien loin… Mais, à Lyon, la rancune est tenace. À Lyon, ce n'est pas que l'on méprise le restant de l'humanité, mais on ne déteste rien tant que le centralisme, avec ces sortis de rien qui prétendent vous dominer au nom d'indices de supériorité tellement subjectifs qu'ils prêteraient à rire, si le Lyonnais savait rire.

Si le Lyonnais savait rire… Et pourtant…

Pourtant, aujourd'hui, quarante-deux années de douloureuse constipation se libèrent soudain en un flux intarissable. Aujourd'hui, si indécent que cela puisse paraître, un Lyonnais rit.

— Il faut fêter ça ! rit l'évêque de Lyon.

Il fait signe à l'esclave Eunomus. Le signe veut dire :

— R'monte voir un château-grillet 37.

L'évêque de Lyon est une espèce d'interminable haridelle affétée, livide, efflanquée, contenue derrière une herse de longues dents jaune pissotière. Il se frotte la panse, Aunemond, les sabots, la crinière, il va, il vient, fringant, piaffant, caracolant, pétaradant des quatre fers, il sautille partout si grande est sa joie, ne se lassant pas de détailler la mésaventure de son ennemi.

— Ils veulent y juger à Constantinople. Mais, les liaisons entre Rome et Ravenne ne sont pas sûres. Martin aurait pu, sur l'trajet, être délivré par ses compagnons lombards. Aussi lui fait-on faire, depuis le Portus, le tour de toute l'Italie. Bon voyage, Martin ! Rame bien !

— L'évêque de Rome, s'étonne Benoît, aurait commis une faute ? Il aurait flétri le dogme ?

— Il a eu voulu, pour s'émanciper, profiter des difficultés actuelles de l'empereur. Vois-tu, compagnon Benoît, l'Orient chrétien s'redessine. Les mahométans sont partout. Antioche, Jérusalem, Alexandrie, trois des quatre plus antiques sièges de la chrétienté ne font plus partie de l'empire chrétien !

Antioche, Jérusalem, Alexandrie. Les trois villes de trois des quatre patriarches. Ces trois zèbres jaloux, turbulents échappent dorénavant à l'emprise impériale. L'humble évêque de Rome en revanche n'y échappe pas : Rome, il y a un siècle, a été réintégrée dans l'empire, et s'y trouve toujours.

Aunemond explique :

— Dans leur fureur à vouloir désarçonner de la faveur impériale le patriarche de Constantinople, les évêques de Rome s'laissent régulièrement aller à des hardiesses dogmatiques, s'aventurant trop souvent sur les noirs chemins de la damnation. Les punitions les plus féroces ont beau s'abattre sur eux, ils finissent toujours par récidiver… Aujourd'hui, c'est l'benêt de Martin que l'on prend la main dans le sac… Sacré Martin ! À force d'élucubrations, à force de nouveautés sulfureuses, à toujours barboter dans l'hérésie pour tenter de se démarquer, il a eu fini par trouver ce qu'il cherchait…

Le dogme. Les moines irlandais ne s'intéressent pas le moins du monde au dogme, fruit de haineuses querelles qui sont le pain bénit des évêques. Ils ne prêtent pas le moindre intérêt, les moines irlandais, à ces obscures farces byzantines, où le plus vicieux finit par l'emporter à force d'inavouables magouilles de dessous de table. Comme dans cet abracadabrant concile de Nicée, intimé par Constantin en 325. Où le divin empereur se rendit, pimpant et gaillard, froidement déterminé à consacrer le triomphe absolu de son copain Eusèbe. D'où il repartit, hagard, ayant désavoué son copain Eusèbe. Les abbés irlandais ne donnent jamais leur avis. Ils s'alignent sans tergiverser sur les décisions les plus saugrenues des conciles œcuméniques. Dociles, sans le moindre souffle de commentaire, ils observent pieusement le dogme, tel qu'ont bien voulu l'établir les disputailleurs sans fin, Orientaux égarés en ces labyrinthes de sophismes où se terre l'insaisissable.

Le malheureux évêque de Rome, quant à lui, n'a pas observé l'exemplaire sagesse des saints irlandais. Qu'espérait-il, seul, face aux captieux évêques d'Orient ?

Mais voici que la fille d'Aunemond, une bien jolie brune, se joint à la compagnie. Présentations. Amabilités. Guiliguilis. Gracieusetés.

L'on se dirige vers le triclinium, de ce pas ailé dont on gravirait les degrés menant au Céleste Empire.

Vous êtes-vous déjà trouvée, sœur lectrice, à la table d'un évêque de Lyon ?

C'est la sensuelle expérience que vivent, ce jour-là, nos amis Wilfrid et Benoît.

Les papilles déjà sonnent l'alerte, mises en verve par une bien courtoise salade d'baraban aux oreilles de cochon. Les commissures labiales s'humectent. Elles tremblotent.

Avec des gestes affectés de prêtre rompant le pain de la Sainte Eucharistie, le solennel esclave Eunomus incise la vessie recelant une fort obligeante poularde. L'opération déchaîne les grandes orgues d'effluves poignantes. Car, après avoir désossé la volaille, l’esclave cuisinière a pris soin de glisser quatre généreuses lames de truffe sous la peau de la poitrine opulente, et deux sous la peau de chacune des cuisses troublantes. Elle a ensuite farci la pauvre bête de racines jaunes et d'un choix exigeant de spirituels petits légumes.

Aunemond, en tant que patriarche d'Occident, a la plus grosse part.

On mange d'abord en silence, un infini moment, car il s'agit d'appréhender religieusement la complexité des sucs du volatile. Comme embrasé par le processus de transsubstantiation qui s'opère entre l'organisme de la poularde et le sien propre, l'évêque de Lyon, naseaux frémissants, yeux mi-clos, paraît ne plus exister. Il a quitté ce monde et ses douleurs.

Quelque peu terrorisé par si entière dévotion, Wilfrid hésite longtemps à prendre la parole. Il finit par hasarder :

— Mais, n'est-il pas humain que l'évêque de Rome tente de secouer le joug d'une Constantinople qui le défend bien mal ? Tellement mal que Rome serait déjà lombarde si l'évêque ne payait tribut, en cachette, aux Lombards ?

— Oui, convient Aunemond, mais l'dogme est une arme à double tranchant. Si ton adversaire a l'empereur dans sa manche, tu t'y prends en pleine figure, l'dogme. Est-ce que je me mêle du dogme, moi ?

L'évêque de Lyon la dédaigne, cette arme à double tranchant. Il est suffisamment occupé avec son temporel. Profitant de la déliquescence du pouvoir royal, il s'emploie à créer son propre État. Hélas ! il n'a pas d'héritier mâle…

Sa bibliothèque non plus n'est pas à la hauteur de ses ambitions. Juste un Placid et Muzo défraîchi.

Aunemond, qui sort du vomitorium, hennit franchement du désappointement de Benoît.

— Tu m'parais un esprit curieux, compagnon ! Tu souhaites approcher les écrits qui font dresser les cheveux sur la tête ? Va jusqu'à Rome ! Martin venait tout juste d'faire main basse sur le fonds de Vivarium…

— La prestigieuse bibliothèque de Cassiodore ?

— Un Cassiodore passionné, comme toi, d'exégèse… On dénombrait là pas moins d'une centaine de livres ! Martin les a eu transférés dans son palais du Latran. Le propriétaire est absent, profites-en ! Ce n'est pas lui qui va t'empêcher de farfouiller dans ses affaires… Ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah !… Pauvre Martin… Pauvre misère… Ah, ah, ah, ah, ah ! Hiiiiiiih ! hiiiii ! rnflprlmprpr…

Après la liqueur d'arquebuse, Benoît veut reprendre la route. Wilfrid résiste, cette fois.

— J'ai mal aux pieds, gémit-il. Aunemond me propose sa fille en mariage et l'administration d'une vaste partie de la Gaule. Il veut faire de moi son héritier et son successeur. Il est, semble-t-il, ce père que je cherche désespérément…

Tout pareil à l'Ange des Ténèbres, Wilfrid est d'une implacable beauté.

Un peu déçu, Benoît ne s'attarde pas en pleurnicheries. Rien ne saurait entamer sa détermination. Il fait ses adieux à son compagnon d'aventures. Il descend jusqu'à la rivière. Il en suit le cours jusqu'à la confluence. Il suit le Rhône. Il marche maintenant seul vers le midi. Vienne, puis Arles.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Recommandations

Défi
SeekerTruth
En réponse au défi "Une phrase par jour".
2170
1611
24
11
Didi Drews
Un monde étouffé par son quotidien gris.
Une ville couverte de suie.
Au large des eaux, par-delà les parterres de menthe, la commune de Val-de-Nelhée bourdonne comme à son habitude, entre les tensions latentes et les crimes sanglants. L'équilibre se trouve toujours.
Les eaux sont là pour ça.
Jusqu'à ce qu'une série de meurtres vienne brouiller les cartes.




Image de couverture par Free-Photos de Pixabay
394
753
1387
420
Opale Encaust
À force d'entendre que mes épisodes sont trop longs... Voilà. Vous avez gagné !
Voici le micro-découpage de SMOOTHIE, pensé pour ceux qui ne s'accordent que 5min de lecture en prenant leur café !

Œuvre originale : https://www.scribay.com/text/816309372/smoothie--en-cours-
__________________________________________________________________________________________________________

En l'an 2108, dans l'archipel d'Agnakolpa.
À l'aube de la saison des pluies, le quotidien des sœurs Iunger se trouve bouleversé par une succession d'étranges événements. Tandis que les jeunes femmes découvrent leur véritable nature et tentent de réapprivoiser leurs propres corps, un ennemi anonyme menace de profaner les secrets de leur père, Magnus, un scientifique solitaire.
Luna, Emmanuelle, Faustine, Adoria, Cerise, Eugénie, Roxane et Nolwenn devront tracer leur voie et assumer les conséquences de choix irréversibles.

__________________________________________________________________________________________________________
TRAILER : https://www.youtube.com/watch?v=Wx15fBCSInE


ANNEXES / mémo : https://smoothiefiction.tumblr.com/
/!\ Si vous n'êtes pas à jour, le blog ci-dessus risque de sévèrement vous spoiler...
__________________________________________________________________________________________________________
SMOOTHIE relate le parcours d'une poignée d'êtres qui tentent de se réaliser.

Il ne sera pas question d'une histoire linéaire, régie par un fil conducteur ; mais plutôt d'une pelote de fils de vies entremêlés, d'un univers qui se développe à travers le récit que chacun donne de sa propre existence, dans lequel chaque personnage revendique son droit à la parole et dans lequel chacun s'exprime selon ses propres codes.

Avant d'entamer votre voyage, lecteurs, il vous faut renoncer à l'idée d'une vérité unique ou d'une morale universelle. Il vous faut envisager que les personnages puissent êtres ignorants, cachottiers ou menteurs et garder à l'esprit que la réalité n'a pour limites que celles que l'esprit lui fixe.
~ O.E.
__________________________________________________________________________________________________________
CONTENU SENSIBLE (sexe, violence)


[2015 - présent]
81
93
33
439

Vous aimez lire Ivi de Lindisfarne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0