7. En traversant la Bourgogne

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— Bref, conclut Benoît, vous maintenez Deusdedit en vie, mais sans trop savoir pourquoi…

— J'en ai bien peur… Nous baissons les bras, pitoyables évêques gaulois… Conscients d'appartenir au passé. Vieillards nostalgiques, aigris. Les saints irlandais sont jeunes, beaux, musclés, vifs, modernes. Ils évoluent dans le présent. Ils sont le futur.

Il n'y croit plus, Faron.

— Qu'irions-nous faire dans le Kent ? Pour qui ? pour quoi ? hein ? Pour l'empereur ? Il en est tout juste à reprendre plus ou moins pied en Italie…

— Pour les Francs ? suggère Wilfrid.

— Les Francs ? ils ne jurent que par les saints irlandais… Les Irlandais… Encore et toujours…

L'évêque de Meaux considère la masse de gélatine en bout de table.

— Ai-je raison de continuer à nourrir ce bon à rien ? Vaut-il pas mieux l'euthanasier ?

Sans répondre à la question, Wilfrid et Benoît se remettent en marche.

À Sens, devant un feuilleté d'escargots, Ambroise, évêque métropolitain de la Quatrième Lyonnaise — dite Lyonnaise senone —, confirme tout ce que Faron a pu leur dire au sujet du flasque Deusdedit. Il en prend son parti. Désabusé, tout comme Faron. Cependant, il est un personnage qui suscite chez lui des réactions plus marquées. Un personnage qu’il ne semble guère apprécier : Aunemond, l'évêque de Lyon, primat des quatre Lyonnaises…

— Un orgueilleux, confie Ambroise. Laid, sale, de mœurs grossières, dépourvu de toute forme d’intelligence, il a le ridicule de se croire supérieur aux autres. Un kéké. Surtout, ne vous arrêtez pas à Lyon !

La via Agrippa de l'Océan traverse maintenant la Bourgogne. Depuis quelque cent trente ans, l’ancien royaume des Burgondes est prétendument sous la dépendance du royaume de Neustrie. En réalité, le pouvoir est détenu par la haute aristocratie bourguignonne — notamment par les évêques. Et, depuis la mort de Dagobert, l’indocilité des leudes bourguignons ne fait que croître, fertilisée par la prodigieuse incurie des rois fainéants.

Devant une potée, Alode, l'évêque d'Auxerre, ne fait pas dans la nuance.

— Aunemond est le plus cupide et le plus malhonnête d'entre nous, murmure-t-il. Surtout, ne vous arrêtez pas à Lyon !

C’est ainsi à chaque halte. Les deux marcheurs sont copieusement accueillis par l'évêque du lieu, gourmand de découvrir ce qui pousse deux moinillons boches à fuir un monastère gaelique. Benoît jette un œil effaré sur la bibliothèque désolée. Deux ou trois livres de comptes parallèles s'y étiolent. Alors Benoît engage Wilfrid à faire route au plus vite.

— Non, s'insurge-t-il, les évêques n'ont rien gardé du prodigieux legs de l'Antiquité. Ces notables repus se prélassent réjouis dans la bauge d'ignorance importée par les envahisseurs.

— C'est vrai, reconnaît Wilfrid. Pendant ce temps, les moines atlantes ont humblement amassé, réuni, compilé, recopié, protégé.

— Sauvant un inestimable patrimoine.

Cette marche vers le midi requinque le tourmenté Wilfrid. Le climat s'adoucit. Les paysages se font plus dodus. La vigne foisonne.

En Autun, devant un pichet de romanée-conti 629 exaltant les vertus de quelques succulents navets, accompagnés d'un bœuf goûteux et fondant à la bourguignonne, l'évêque Racho met en garde les deux voyageurs au sujet d'Aunemond :

— Aunemond est un hypocrite visqueux, un vaurien, un escroc et un jaloux du bien d’autrui, leur glisse-t-il. La bonne et sage Brunehaut, dans son infinie clairvoyance, avait désigné Autun pour capitale de la Bourgogne. La Bourgogne revient de droit à l’évêque d’Autun, et à nul autre. Surtout, ne vous arrêtez pas à Lyon !

Tout en marchant, Benoît tente d'initier Wilfrid à l'exégèse des Textes sacrés. Même si l'écriture a été inventée pour établir des faux, il existe peut-être, selon Benoît, des écrits qui ne seraient pas des faux. Des « originaux de première main », réchappés de la destruction, pieusement cachés dans quelque enfer.

Benoît, en exemple d'apocryphe, aime à citer l'épisode du Romain pétri de dignité, se lavant les mains face au déchaînement d'une foule haineuse et mesquine.

— Cette relation tendancieuse, chuchote-t-il, sent le Romain à plein nez. Constantinople, IVe siècle, je dirais…

— Donc c'est à Constantinople qu'il faut chercher l'original… Pas à Sens ! Pas en Autun !

— Constantinople… heu… les mahométans y seront demain… Mais l'Italie ! Au centre d'études de Lucullanum… Ou dans celui de Vivarium… Là-bas, s'embusquent peut-être des vérités… Là-bas, nous trouverons peut-être des versions antérieures à celles des pièces authentiques… Ce que l'on nous cache ne peut être que passionnant… Poursuivons vers le midi !

Va vers le midi, Wilfrid !

Les deux amis cheminent tranquillement.

Les ayant retenu autour d'une pôchouse, Paul, l'évêque de Châlons, est formel :

— Aunemond est une ordure abjecte, souligne-t-il sans la moindre nuance. Une vermine insidieuse. Un voyou. Une canaille. Une fripouille douteuse. Un malfaiteur… Une saleté ! Surtout, ne vous arrêtez pas à Lyon !

C'est ici, dans la jolie ville de Châlons, que la via Agrippa de l'Océan prend fin. Elle est relayée par la via Agrippa du Rhin, qu'empruntent maintenant nos deux garçons.

À Mâcon, le palais de l’évêque est accolé aux thermes. Ici, tout n’est que tranquillité. Le vieil Aganon est une petite souris trottinante, discrète. Tout en cette humble créature respire le calme, la bonté, la sérénité, voire la timidité. Devant un gratin de queues d'écrevisses, Wilfrid et Benoît tâtent le terrain prudemment au sujet du proche voisin. Le doux et affable Aganon se lève brutalement pour se prendre à hurler, comme possédé par quelque démon fou.

— Aunemond… fumier ! Ah ! la charogne… Crevure ! bandit ! saloperie de crapule de merde ! racaille ! infâme pourriture ! Ah ! le truand… L’effroyable gredin scélérat ! l'innommable charogne en décomposition ! le vil immondice indélicat ! malfrat ! sagouin ! misérable fille de joie ! gangster sacripant ! rat d'égout ! forban ! sournois excrément vérolé ! malandrin ! maquereau faisandé ! Rends l'argent, saligaud ! voleur ! Ah ! la raclure puante… l'infâme gluant ignominieux dégueulasse ! Aunemond ? Mes pauvres enfants ! Un mafioso ! Une gouape malsaine ! Un puant saloupiaud ! Un aigrefin ! Un monstre repoussant tout entier dévoué à Satan ! Surtout, ne vous arrêtez pas à Lyon ! Surtout pas ! Jamais ! Jamais ! Pas à Lyon ! Malheureux ! Pas à Lyon !

Vous connaissez les jeunes gens. Les discours de dissuasion ne sont là que pour les encourager à faire le mal. Comme a coutume de dire Benoît, ce que l'on nous interdit ne peut qu’aller dans le sens de nos intérêts. Il est de fait que, pour Wilfrid, la plus vibrante expérience de cette marche continentale sera sa rencontre avec l'évêque de Lyon.

Des hauteurs de la Croix-Rousse, désignant sur la rive opposée de la Saône les fumées odorantes de l'opulente colline, Benoît prévient son ami :

— N'oublie pas que l'évêque de Lyon est primat des quatre Lyonnaises. Sache par ailleurs qu'Annemundus, pour se délier d'une référence romaine surannée, ne dédaigne pas qu'on l'appelle Aunemond, ce qui fait de lui le pur descendant des rois burgondes, et l'héritier légitime de leur terre. De même que, pour en imposer face aux autres primats, il aime à se revêtir du titre de patriarche

Wilfrid sursaute.

— Mais, dit-il, ce titre est le féroce privilège des quatre plus anciens évêques de la chrétienté : celui d'Antioche, celui d'Alexan…

— L'évêque de Lyon, grand parmi les grands, peut se proclamer, haut et fort, seul et unique patriarche d'Occident. Comme la Bourgogne ne fait pas partie à ce jour de l'empire romain, il n'a de comptes à rendre à personne. Pas plus à l'empereur qu'au patriarche de Constantinople.

Benoît et Wilfrid trouvent facilement le palais prétentieux de l'évêque, au bas de la colline du vieux forum, non loin de la rivière.

Tout est de marbre beige, à l'intérieur.

Le « patriarche d'Occident » est d'excellente humeur. Même il exulte.

— Martin ! Martin !

— Martin ?

— Martin, l'évêque de Rome… Martin !

Il fait des bonds dans tous les sens, Aunemond. Il glapit de joie.

— Martin ! Il a eu été arrêté !

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