6. Une grosse chose flasque

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Sur la fin du repas, l'attention de Wilfrid est attirée par une sorte de truc posé sur le bout de la table. Une grosse chose flasque.

Voilà six cents millions d'années, déjà les méduses peuplaient les océans.

Invertébré de toucher gélatineux, la méduse a un aspect translucide, qui la rend souvent invisible. Elle est composée de quatre-vingt-seize pour cent d'eau. Même son squelette est fait d'eau.

Wilfrid se demande s'il n'a pas abusé du vin de Belgique seconde. Les méduses s'échouent généralement sur les plages, pas sur la table des évêques.

La méduse appartient à l'embranchement des cnidaires, qui présentent une symétrie radiaire, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas d'avant ni d'arrière. La classe des cnidaires se compose de trois sous-classes : les scyphozoaires, les hydrozoaires et les anthozoaires. La grosse méduse flasque fait partie des scyphozoaires.

Sa glande sexuelle, d'une intense couleur violette, parfois pourpre, est appelée gonade. Pas d'accouplement. Les ovules attendent sagement dans l'estomac de la femelle. Quant aux spermatozoïdes du mâle, ils sont éjaculés dans l'estomac de celui-ci, avant que d'être dégueulés dans la mer. Porté par les courants, le foutre est bientôt avalé par la femelle, et c'est dans l'estomac de cette dernière que s'effectue la fécondation. Il ne reste plus à l'heureuse maman qu'à vomir les petits bébés médusons, qui devront dès lors voler de leurs propres ailes.

La méduse n'a pas d'organe propre à la respiration. Pas plus d'ailleurs que de cerveau. Son corps est parcouru d'un sommaire maillage de quelques rares cellules nerveuses.

Wilfrid croit être le jouet d'une hallucination. Il se demande si la chose n'a pas bougé.

Notons que la méduse se nourrit. Les aliments ont un rôle : ils maintiennent la méduse en sa forme. Sans eux, le corps s'avachirait lamentablement. La méduse assimile très rapidement les aliments. Les parois de son estomac sont en effet tapissées de filaments gastriques, et des enzymes protéolytiques dissolvent les protéines. Observons. Tandis que la tête du poisson se fait digérer, la queue frétille encore gaiement hors des lèvres de la méduse.

Certaines méduses, dites contemplatives, attendent que le plancton tombe dans leur bouche grande ouverte. C'est cela. Le doute n'est plus permis. La chose se nourrit. Non de poisson. Ni de plancton. De lapin moutarde.

Renseignement pris auprès de Faron, la chose vit bel et bien, sans appartenir au règne végétal. Croyant avoir affaire à des férus de zoologie, l'évêque précise que le sous-genre est désigné sous le nom de Jute.

— Un Jute ! s'écrie Benoît. Nous arrivons précisément du Kent… Qu'est-ce qu'un Jute peut bien fabriquer en Gaule ?

— Si vous venez du Kent, suppose Faron, vous aurez entendu parler du cocasse épisode Agostino ?

— Nous ne le connaissons que trop, soupire Wilfrid plus sombre que jamais.

Pour expliquer la présence du Jute à sa table, l'évêque de Meaux doit néanmoins évoquer la triste fin du missionnaire italien.

— Quand il sentit ses forces décliner, Agostino répudia ses deux femmes. Il se reprochait des indélicatesses envers le souverain. Pour se faire pardonner, il le baptisa. Vous savez qu'à Canterbury Agostino était abbé d'un monastère, en même temps qu'évêque…

— Oui, dit Benoît, nous ne pouvons pas dire que nous comprenons… mais enfin… nous le savons…

— Il fallait songer à la succession. Alors, Agostino s'entoura de compagnons. Pas des Italiens, non, surtout pas, car Æthelbert ne voulait plus entendre parler d'Italiens !

— Pauvre Æthelbert, s'apitoie Wilfrid.

— Agostino prit deux compagnons. L'un était un aventurier venu du continent. L'autre un Jute. Agostino les convertit hâtivement tous les deux, les baptisa, les ordonna. Puis il pria le roi de nommer l'aventurier abbé du monastère. Et le Jute évêque de Canterbury. Puis il mourut.

— Bon débarras, lâche Wilfrid qui cherche à se dépêtrer de l'hypothèse déplaisante d'une ascendance latine.

— En 616, Æthelbert mourut à son tour.

— Pauvre Æthelbert, s'apitoie Wilfrid.

— Son fils, resté païen, chassa les deux chrétiens de son royaume. L'un d'eux, le Jute, l'évêque de Canterbury, vint nous demander asile, à nous, évêques gaulois. Nous offrîmes à ce pauvre hère le vivre, le couvert, le coucher. Quand il mourut, nous le remplaçâmes par son fils…

Wilfrid jette un regard en coin à l'étrange chose répandue sur le bout de la table.

— Mais, s'étonne Benoît, seul un roi chrétien peut nommer un évêque ! Les rois jutes étant redevenus païens, qui nomma ce nouvel évêque ?

— Le maire du palais de Neustrie intervint. Il contraignit son roi fainéant à signer d'une croix, entre deux siestes, la nomination.

— Et par qui fut consacré ce nouvel évêque ?

— Par nous autres, évêques gaulois, à l'occasion d'un concile régional de Lyonnaise senone.

Faron désigne la créature.

— Depuis sa consécration, Deusdedit se laisse porter, dérivant au gré des courants. Il est hébergé tantôt par moi, tantôt par Ambroise, le métropolitain de Sens.

— Cette entité, fait Wilfrid avec dégoût, est évêque nominal de Canterbury ?

Benoît n'en croit pas ses oreilles.

— Depuis trente-sept ans, vous engraissez un évêque virtuel !… Mais dans quel espoir ?

— Tout le monde veut arriver le premier dans le Kent… Pourquoi nous autres, évêques gaulois, ne serions-nous plus en lice ?

— Vous avez, rappelle Benoît, des concurrents sérieux !

— L'évêque de Rome ? Il est enseveli sous trop d'ennuis pour songer à se mêler de ça…

— Non, je pensais au monastère irlandais Saint-Pierre de Faremoutiers, où le roi du Kent enferme sa fille…

L'évêque ricane.

— Faremoutiers… Ils ne sont pas plus avancés que nous ! Ils ne peuvent qu'attendre, comme nous…

— Mais, intervient Wilfrid, si vous preniez le Kent, vous le donneriez à qui ? À l'empereur ? Aux Francs ?

— Aux Francs. Impossible de les doubler. Grimoald, maire du palais d'Austrasie, et Archinoald, maire du palais de Neustrie, contrôlent férocement les ports. Et puis, nous devons frapper fort, vis-à-vis des Francs. Nous devons nous imposer. Nous devons leur prouver qu'il n'y a pas que les Irlandais sur terre.

Wilfrid se soucie fort peu des intérêts de l'empereur. Il trouve cependant désinvolte l'attitude des évêques gaulois. Wilfrid est homme à principes. Il s'indigne :

— Ainsi, vous cherchez à doubler l'empereur, parce qu'il vit loin ! Parce qu'il est plus facile à doubler que les Francs ! Vous ne le servez donc plus ?

Faron se pose la question, en effet.

— Servons-nous encore l'empereur ?

Ce qu'il sait, Faron, c'est que les saints irlandais supplantent aujourd'hui les évêques gaulois dans les bonnes grâces des Francs. Les saints irlandais commencent même à recruter leurs abbés dans l'aristocratie franque. Et ne se privent pas de glisser dans l'oreille des Francs que les évêques aux noms latins sont des agents de l'empereur, qui travaillent au rétablissement de sa mainmise sur l'Occident.

Dans les premiers temps de la présence franque, leurs noms latins ont épargné aux évêques l'ostracisme frappant les Gaulois. Ces mêmes noms latins finissent par éveiller la suspicion des maîtres francs. Pourtant, un retour des Romains en Gaule se fait de moins en moins probable. Au point qu'une bonne moitié des évêques ont, en ce milieu du VIIe siècle, fini par donner une consonance francique à leur nom latin. Furunculus est de ceux-là. Depuis peu, il se fait appeler Faron.

Un Deusdedit, au contraire, pour le cas où son siège voudrait bien l'accueillir un jour, se doit d'éviter toute allusion aux Francs. Il garde son nom latin.

Noms virevoltants, allégeances fluctuantes, coiffures comiques — la crise d'identité révèle bien l'abyssal désarroi dans lequel le triomphe des saints irlandais jette les évêques gaulois.

— Servons-nous encore l'empereur ? se demande Faron. Servons-nous encore les Francs ? Ne servons-nous pas plutôt nos seuls intérêts personnels ?

Un silence atterré suit.

— Mais vous verrez, reprend Faron, un jour… un jour… l'évêque de Lyon… il finira tout comme moi… broyé… friable testicule… entre deux monastères gaeliques…

Il regarde fixement devant lui, Faron.

— Les saints irlandais. Les maîtres de l'Occident.

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