5. Les monastères irlandais étouffent les villes

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Les deux visas font merveille.

Nos deux amis empruntent les poignants vestiges de la via Agrippa de l'Océan, l'ancienne route de l'étain. Ils gagnent Amiens, puis Meaux.

La voie romaine… D'Étaples à Sens, de Sens en Autun, d'Autun en Arles, puis d'Arles à Fréjus, elle a constitué le fort axe de circulation, fut un temps. Au temps douloureux de l'occupation romaine. À l'époque où le christianisme était une religion de riches Romains et de plantureux collabos. À l'époque où les villes tenaient les campagnes en esclavage.

Les légions parties, les campagnes se sont affranchies du rackett des citadins chrétiens. Elles ont retrouvé les joies contrastées de l'autarcie.

Puis viennent les saints irlandais. D'une religion exclusivement aristocratique et citadine, ils font une religion rurale ouverte à tous, les dominés n'étant jamais si malléables que lorsqu'on a pris en main leurs croyances. Les saints irlandais orientent l'économie selon un axe Saint-Pierre de Luxeuil-Saint-Pierre de Bobbio. Axe qui franchit hardiment les Alpes, au pas sportif d'ascètes qui remplissent, avec un zèle dévastateur, la mission confiée par Jésus à Pierre. Les saints irlandais remettent à l'honneur cet effervescent réseau d'antiques chemins atlantes, construits par des hommes libres, non par des esclaves. Plus larges que les voies romaines, plus commodes, plus sûrs, mieux entretenus et, surtout, esquivant les villes, repaires d'escrocs et de racketteurs. L'étroite voie romaine, rigide chapelet jalonné de villes inutiles, pâle fantôme, disparaît. Chacun vient s'y servir en pierres pour construire des murets.

Déserteurs d'un monastère gaelique, Benoît et Wilfrid préfèrent éviter les saints gaels. Voici pourquoi nous les voyons ce soir partager un lapin moutarde avec Furunculus, dit Faron, évêque de Meaux et sorcier réputé.

Pour la première fois de leur vie, les fugueurs se trouvent en face d'un évêque. Ils contemplent, éberlués, sa coupe de douille en couronne.

Comment les évêques en sont-ils arrivés là ?

Comprenez bien, sœur lectrice. Les évêques occidentaux essuient le feu dogmatique de méprisants évêques orientaux, en même temps que la pression économique de fulgurants saints irlandais. Ils sont désemparés, ces pauvres évêques occidentaux.

— D'où nos ennemis tirent-ils leur étourdissante puissance ? demandent-ils à Dieu le soir dans leurs prières.

— Les cheveux, répond Dieu laconique de Sa belle voix grave.

Vous n'ignorez pas, sœur lectrice, que les religieux d'Orient, chrétiens ou autres, se rasent le crâne entièrement. Ni que les saints atlantes quant à eux restent fidèles à la prestigieuse coiffure des druides, cheveux longs derrière, rasés sur la moitié de devant. Elle en impose toujours autant, cette coiffure, aux rois comme aux populations ! Quelle élégance ! quelle classe !

Peu friands de spiritualité, les évêques occidentaux se sont jusqu'ici contentés d'une banale coiffure séculière. Mais, face aux assauts inattendus du spirituel, il faut réagir. Pour impressionner les âmes simples, les évêques occidentaux doivent à leur tour se doter d'une coiffure sortant de l'ordinaire.

Ils ne font pas les choses à moitié. Ah ! non… je vous le dis, moi…

La coupe dite « à la romaine » est tout sauf romaine, puisque, vous le savez, les Romains n'ont pas plus d'imagination qu'une longe de veau. Mais on lui donne ce nom : le mythe de la Ville qui pilla l'univers survit, en effet, à travers les évêques. Les gens sont peu réactifs. Pour les Gaulois, deux siècles après le départ des légions, les évêques sont non pas les collabos de l'occupant franc, mais encore et toujours les collabos de l'occupant romain. Les évêques sont ni plus ni moins que les Romains.

Ces Romains manifestent leur esprit de corps par la tenue régulière de conciles régionaux, qui permettent à l'audacieuse mode capillaire de se répandre. Quelques évêques italiens et gaulois — les plus jeunes —, bravant le ridicule, l'adoptent. Faron, l'évêque de Meaux, est de ceux-là.

Meaux l'indécise a vu se croiser deux importantes voies romaines, et se trouve à la frontière ecclésiastique entre Belgique seconde et Lyonnaise senone.

Elle est par ailleurs à la confluence des trois royaumes francs. La ville touche la Neustrie par sa muraille nord-ouest, l'Austrasie par celle de l'est et la Bourgogne par celle du sud-est.

Loin de se féliciter d'une position privilégiée, le frêle Faron se dit à l'étroit.

— Économiquement, gémit-il, je suis pris en sandwich entre l'insolent monastère Saint-Pierre de Lagny et le gras monastère Saint-Pierre de Jouarre.

— Nous les connaissons de réputation, appuie cruellement Benoît. Le premier inonde de vin les trois royaumes…

— Le second vient d'élaborer un fromage à l'éclatant succès, complète Wilfrid sans plus d'égards pour le malheur de Faron.

— En fondant ces monastères, poursuit l'évêque les larmes aux yeux, les saints irlandais ressuscitent la grande propriété romaine. Par le vernis religieux dont ils osent revêtir leur mercantile entreprise, ils rétablissent le caractère sacré de la grande propriété… mais en se passant des villes !… Les saints irlandais innovent, ils organisent les foires, ils réhabilitent les vieux chemins gaulois, ils régulent le trafic, ils font les prix, ils s'étalent, étouffant dans leurs serres avides les villes, à force de les ignorer… C'est tout profit pour les paysans ! Ceux qui travaillent deviennent plus riches que les fainéants !… Où donc allons-nous ?

Triste évêque Faron ! Il souffre… Mais vous vous demandez peut-être, sœur lectrice, ce que c'est qu'un évêque ? Les évêques sont des sortes d'abbés, mais inégaux entre eux. À l'inverse des bons abbés atlantes, ils ne transmettent pas richesses et charges à la communauté, mais à leurs enfants.

D'autre part, ils cultivent la nostalgie du réseau fiscal dont leurs villes étaient les centres nerveux. La nostalgie d'un empire d'Occident évanoui.

L'Occident ?

En Italie, vilainement charcutée entre Lombards et Romains d'Orient, la situation des évêques nicéens est un peu compliquée. Pour ne pas dire désespérée. Hélas ! je n'aurai que trop l'occasion de vous en parler…

En Gaule, les évêques nicéens ont noué des liens juteux avec les Francs, par l'initiative clairvoyante de Rémi, métropolitain de la Belgique seconde. À la fin du Ve siècle, ce dignitaire sans scrupules avait promis à quelque assassin tournaisien de l'aider à s'emparer du trésor des Wisigoths. En échange, le bandit débarrassait les évêques nicéens de rivaux arrogants. Vous avez très certainement entendu parler de cette sombre affaire en CE 2, sœur lectrice. Le deal est bien connu :

— Attention ! Tu m'as bien compris ? En chemin, tu ne pilles pas les villes de Gaule médiane : elles appartiennent à des évêques nicéens, tes alliés…

— Ça veut dire quoi, nicéen ?

— Rien… une subtilité dogmatique. T'occupe. Tu gagnes les bords de Loire, avec ta horde. L'évêque nicéen de Tours te laisse emprunter son pont.

— OK, ça baigne. Jusqu'ici, je comprends.

— Te voici dans l'Aquitaine première, chez les Wisigoths. Sache qu'en Aquitaine, les évêques nicéens ont été supplantés. Ils vivotent humiliés atrocement dans l'ombre de richissimes évêques ariens, venus dans les bagages des Wisigoths…

— Oui, bon, mais moi, je fais quoi ?

— Je te recommande particulièrement trois villes. Elles se répartissent le fabuleux amas du trésor des Wisigoths…

— Le tré…

— Au sein duquel scintille d'un éclat accru le fruit du sac de Rome par Alaric…

— Le fru…

— Les trois évêques nicéens t'ouvrent furtivement les portes de leurs trois villes respectives…

— Je pille. Je dévaste. Je massacre à loisir les populations…

— Tu assassines en priorité, bien sûr, les trois évêques ariens, ne confonds pas !

— J'essaierai…

— Les hagiographes…

— C'est quoi, les hagio…

— C'est presque aussi menteur que les historiens. Les hagiographes consigneront pudiquement que Dieu fit s'abattre les remparts des villes, pour autoriser tes abominables carnages…

— Dieu, fit observer Clovis, n'est peut-être pas si criminel que l'on croit… Ce sont peut-être les hagiographes qui lui taillent ce costard…

— Bref, tu prends la fuite au grand galop avec le magot, pour te mettre en sûreté dans les murs de l'évêque nicéen de Tours, qui aura soupiré attendant ton retour, telle une amante lascive.

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~ O.E.
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