4. Les lois du Kent protègent les héritiers

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Les Boches sont venus en Albu pour piller les villes. Plus de villes à piller ? Ils restent quand même chez nous. Ils prennent goût à la vie sédentaire. Car les bois contiennent du gibier tant et plus. Mais les chefs de ces assassins lourdauds prennent peu à peu la mesure de leurs limites. Ils sont en rivalité avec d'autres chefs, d'autres rois. Et ces autres rois sont, à ce qu'il paraît, adroitement conseillés par les saints irlandais.

Solidement établie, la réputation des moines blancs les précède partout. C'est elle qui les introduit auprès des souverains, c'est elle qui leur permet de nouer une relation de confiance, bien avant que ne soit mise sur le tapis cette affaire de religion orientale.

Le christianisme a donné une nouvelle jeunesse à une organisation de druides à bout de souffle. C'est une religion à fort « plus concurrentiel », comme disent les boutiquiers. Elle promet à tout un chacun de réintégrer, au jour de la Résurrection, son petit corps à soi, pas celui d'un autre. Retrouver son corps à soi ! Ce que se contentent de proposer les autres religions, en regard, reste bien vague. Une hasardeuse spéculation sur des âmes évanescentes égarées dans des cieux abstraits où l'on n'est pas sûr de trouver des bois et du gibier, des masures à brûler, des paysans à égorger, des épouses et des filles à violer. Certes, le christianisme s’aligne sur cette molle et vague perspective. Oui, mais il l’assortit d’une promesse tangible : retrouver son corps à soi ! Promesse cautionnée par le prestige d'un gars qui s'est ressuscité lui-même (ressusciter quelqu'un d'autre, on voit ça tous les jours).

Earconbert accorde un surcroît d'attention aux deux va-nu-pieds. Les souverains boches ont conscience que ces immenses savants ont beaucoup à leur apporter. Les saints irlandais voyagent beaucoup et très loin, ils ont rencontré toutes sortes d'autres souverains, ils ne sont pas des nigauds sur le plan des relations, ils ont de vastes vues géopolitiques. Ils savent lire, ils ont donc retenu, médité les cinglantes leçons de l'histoire. Ils savent écrire, ils savent donc établir des faux ingénieux. Ils savent compter, je ne vous fais pas un dessin. Ils maîtrisent le droit foncier, en escrocs de haut vol. Ils savent bâtir, pousser une charrue, prendre en main l'agriculture, organiser l'économie. Toutes choses que les souverains boches, frustes descendants de pirates, ne savent pas faire, et n'ont pas la moindre envie de faire. Toutes choses bien moins passionnantes que massacrer des miséreux, incendier leurs cabanes et chasser. Des choses pourtant qui commencent à leur apparaître indispensables. Des choses peut-être fructueuses, en fait. Mais dont ils aimeraient bien se décharger sur quelque exécutant avisé.

— Je reconnais les mérites des saints irlandais, s'adoucit Earconbert. Mais comprenez-moi bien… Ce n'est pas parce que j'ai collé ma chère petite Earcongota… ah… aaaah… pauvre enfant !… aah…

— Ne pleure pas, grand roi… Ne pleure pas !

— Hou, hou ! snif… si petite… houu… si loin… aaah… là-bas… en Gaule… hou… hou…

— Allons, allons !

Earconbert est un grand. Il parvient à se ressaisir.

— Ce n'est pas… snuf… snuuûrlflr… pas parce que j'ai collé ma fille dans un monastère irlandais que je vais laisser les Irlandais de Faremoutiers… snufl… venir faire le lit des Francs dans le Kent… Ce n'est pas parce que je ne vous mets pas à mort que je vais laisser les Irlandais de Lindisfarne venir faire le lit d'Oswy dans le Kent… Les chrétiens en rut, irrespectueux des lois de succession, nous en avons soupé !… Tenez… mon grand-père… il avait épousé Berthe… une princesse franque… une chrétienne…

Ainsi donc nous y voici. Wilfrid et Benoît font semblant de ne rien trop connaître de cette lamentable histoire. Ils laissent le roi leur expliquer ce qu'ils savent déjà.

— Une chrétienne dans le Kent ! s'exclame Earconbert. En plein VIe siècle ! Rendez-vous compte… Ah, ah ! le détail n'échappa point au très séduisant frère jardinier du Latran. Le démon de l'aventure s'empara de lui !… Car Agostino possédait une fort belle voix. Bref, tout ce qu'il faut pour réussir. Il se sentit une violente vocation de missionnaire, l'Agostino. À toutes jambes qu'il courut vers le Kent. Il se présenta tout essoufflé devant ma grand-mère. Vous connaissez les Italiens. Deux doigts de gomina, sa coiffure est remise en ordre. Il se prend à chanter… Ah ! il chantait bien, le lascar… Vaste et profond. Il prétendit venir de la part de son maître, Grégoire le Simple, un riant évêque de son pays charmant… Vous connaissez les évêques de Rome ?

— Pas du tout.

— Mal vus de l'empereur, sans cesse convaincus d'hérésie, ils se démènent, pitoyables, pour rentrer en grâce…

— Tu veux dire, suggère Benoît, que Grégoire le Simple espérait, en s'immisçant dans le Kent, faire oublier ses errements dogmatiques ? Qu'il fayotait auprès de l'empereur Maurice en cherchant à lui rendre prise sur le Kent ?

— Sur Albu tout entière ! s'indigne le roi. Sur Albu tout entière, dont le Kent est la clé… Telle était la mission de l'agent secret Agostino. La naïve Berthe, esseulée dans une contrée sordide et hostile, ouvrit grand ses fenêtres au soleil italien pimpant, rutilant, magouillant, tintinnabulant, bonimentant, batifolant, gesticulant… et, surtout, tonitruant… Chantant du soir au matin… et parfois même du matin au soir… Voilà comment l'habile Agostino obtint de mon faible grand-père trente familles d'esclaves, un lopin de terre à Canterbury, et la permission d'assembler dessus les trois planches d'un branlant monastère.

— Malheureusement, bougonne Benoît d'un ton sévère, Agostino n'a jamais converti qui que ce soit.

— Erreur ! tonne le roi. Le Rital trompait ma grand-mère avec tante Aethelburh, qu'il prit soin de baptiser…

Ça ne lui suffisait pas, Berthe, à l'Italien.

— Une conversion ? ricane Benoît. Bravo !

— Deux conversions ! rectifie le roi. Car ma tante donna naissance à ma cousine… Votre reine Eanfled… Qu'elle éleva dans la foi chrétienne !

Wilfrid devient invariablement pantone 375, à cette évocation. Sa vie n'est qu'effort désespéré pour chasser l'hypothèse de son imagination… Le verrat érotomane Agostino est sans nul doute le véritable père d'Eanfled qui, par Dieu sait quel biais, l'a peut-être engendré, lui, Wilfrid !… À coup sûr, du sang macaroni coule dans ses propres veines… Sinon, comment expliquer cette ondoyante chevelure brune ? Cette façon avantageuse d'entreprendre les femmes ?…

— Deux conversions, admet Benoît. D'accord. Bravo. Mais Agostino n'a pas étendu sa pastorale plus loin que le Kent…

— Ce n'est pas faute d'avoir essayé ! raille le roi. Le baratineur a tenté d'approcher cet infâme Britton, saint Dinoot, l'abbé en peau de bique de Bangor-is-y-coed… Agostino lui demandait simplement, à saint Dinoot, de nous ouvrir les portes des montagnes brittoniques, pour qu'on puisse aller là-bas tranquillement piller, violer et massacrer. Et réduire en esclavage. Requête légitime. Mais Dinoot a rejeté la demande avec dégoût. Avec cette violence tellement propre aux Brittons. Petite nature délicate !… Les saints brittons sont des sédentaires bornés, des patriotes hystériques, voilà ce que j'en pense… Ah ! comme je vous préfère, vous, nomades saints irlandais… Pour vous, pas de frontières !… Les terres sont bonnes à prendre partout !…

— Hem, fait Benoît… Et l'agent secret ?

— Le fanfaron Agostino avait trop fait saliver mon grand-père avec cette mirifique perspective d'asservissement des peuples brittons. L'échec mettait Agostino dans une position délicate. Et puis, il s'ennuyait dans le brouillard de Canterbury. Deux femmes, c'est peu pour un Macaroni. Il s'est mis à déprimer.

— Et alors ?

— Alors, un jour, il est mort.

— Pas de chance. Et alors ?

— Alors, les trois planches de son monastère vide, arrachées, lui tinrent lieu de cercueil… ou servirent à chauffer de pauvres gens, je ne sais plus… La seule trace de son passage dans la grande île, c'est la religion de ma cousine… de votre reine Eanfled…

Wilfrid et Benoît devinent qu'Eanfled berce la nostalgie de l'Italien enjoué qui soudain avait illuminé l'exil de sa grand-mère. Partant, ils devinent l'inclination d'Eanfled pour les aguichants religieux d'Italie. Et comprennent sa répulsion à l'endroit des Irlandais arides.

Earconbert ignore tout de cette répulsion. Abusé par la fausse lettre de Benoît, il se demande de quoi sa cousine se mêle bien, en lui dépêchant deux missionnaires… Nerveusement, il tâte son front… Il faut se défaire au plus vite de ces individus dangereux.

Il leur signe d'une croix l'autorisation de quitter vivants le royaume. Puis il ordonne qu'on les conduise à Douvres.

Au-dehors, les gardes leur font raser la muraille de la forteresse. Wilfrid lève les yeux, cherchant quelque fenêtre, dans l'espoir ténu d'apercevoir la reine Sexburga. Un solide coup de bouclier sur la nuque remet de l'ordre dans ses idées.

Les deux amis ruminent leur défaite.

D'un côté, les lois du Kent protègent si bien les héritiers qu'elles ferment les portes à la religion chrétienne, fondée sur la captation d'héritage.

— D'un autre côté, remarque Wilfrid, ces mêmes lois protègent l'héritage d'Agostino. L'attribution des trente feux et du lopin de Canterbury viola certes les pratiques successorales du Kent, mais ce fut le roi lui-même qui pratiqua l'entorse. Curieusement, rien n'interdit au roi de violer des lois qu'il incarne.

— En somme, conclut Benoît, à tout moment un agent de l'empereur, officiellement missionné par l'évêque de Rome, peut se pointer un papier à la main pour faire valoir des droits sur les trente familles d'esclaves. Lindisfarne et Oswy, Faremoutiers et les Francs n'auraient plus qu'à dire amen.

Benoît scrupuleusement consigne cette observation dans un recoin de sa mémoire d'éléphant.

Allons ! pas de défaitisme… Stimulé par l'échec, le positif Benoît s'enthousiasme déjà pour de nouveaux projets… Le continent n'a qu'à bien se tenir !

Wilfrid ne dit pas non.

Va vers le midi, Wilfrid ! Toujours vers le midi ! Tu trouveras le père qui te manque…

Seulement voilà. Reste à débarquer sans encombre en Étaples. Car la morne Gaule, en cette triste époque, vit sous la botte d'une horde de Boches sanguinaires. Les Francs.

Benoît se montre soucieux.

— Le roi de Neustrie, Clovis II, est bien trop paresseux pour avoir appris à signer d'une croix. Ça ne ferait pas crédible… Je vais apposer plutôt sur nos faux visas la signature grandiose d’Archinoald, le maire du palais.

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