3. Dans le Kent

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Des Scribayens m'avaient suggéré d'insérer une scène d'action, au moment où Benoît et Wilfrid rencontrent les guerriers jutes. J'avais donc inséré une scène loufoque. Elle a suscité des annotations et commentaires divers. Depuis, j'ai supprimé cette scène. Si vous souhaitez vous faire un avis, vous trouverez cet ajout dans la version du 2 août 2021. N'hésitez pas à commenter à votre tour la pertinence de la scène, ou la pertinence de la suppression !

Les deux jeunes gens ont filé plein sud.

Par une radieuse journée de l'an 653 de l'incarnation du Propriétaire de nos âmes, le chemin de nos deux vagabonds est arrêté par un fleuve somptueux que l'on devine, çà et là, dans les rares percées du fog.

— L'estuaire ne doit pas être loin, relève Wilfrid. Cela sent la marée…

— Au-delà de cette eau, prononce Benoît solennel, c'est le Kent, le royaume du Jute Earconbert.

— Les chrétiens sont interdits de séjour dans le Kent.

Il en faut plus pour freiner l'enthousiasme déraisonnable d'un Benoît.

— Earconbert, s'emballe-t-il, est un fruit suffisamment mûr pour être cueilli… N'a-t-il pas confié sa fille aux Irlandais de Saint-Pierre de Faremoutiers ?

— Il ne l'a pas fait dans un élan de dérèglement mystique, corrige Wilfrid. Il a bouclé sa fille pour ne pas la marier. Pour éviter une guerre de succession. Et, comme il n'a pas de monastère sous la main dans son royaume, il l'a expédiée en Gaule, la pitoyable Earcongota… Mais, contrairement à ce que l'on pourrait croire, ça n'ouvre pas les portes du Kent aux saints de Faremoutiers !

— Tu…

— Un comble, quand on sait que la seule et unique vocation de leur monastère, c'est de livrer le Kent aux Francs !

— Je…

— Jamais un Irlandais de Faremoutiers n'a mis le pied dans le Kent ! Jamais un Irlandais de Faremoutiers n'a pu approcher le roi !

— Je…

— Tout le monde veut se faire mousser en prétendant offrir le Kent à quelqu'un… À l'empereur ! Aux Francs ! Au grand Oswy !… Quelle générosité !… Mais tout le monde échoue.

— Tout de…

— Ah, ah ! rit Wilfrid… Je te vois venir… Tu veux me parler de l'espion du général Aetius ? L'insidieux Germain d'Auxerre ? Il a échoué piteusement ! Par deux fois ! En 439 ! Puis en 447 !

Excédé, Benoît brandit alors son argument massue, pour le fracasser dans les dents de son compagnon :

— Et l'agent de l'empereur Maurice ?

— Agostino ? blêmit Wilfrid.

Le sujet, à Lindisfarne, est tabou. Mais tous deux en ont entendu parler. Wilfrid, parce qu'il est un familier de la reine Eanfled. Benoît, parce qu'il fourre son nez partout.

— Agostino, martèle Benoît. Oui. L'agent Agostino obtint en 597 d'Æthelbert, le roi de l'époque, un terrain à Canterbury… Alors ?

Wilfrid hausse les épaules.

— Oui, reconnaît-il, mais le fils d'Æthelbert n'eut pas envie de se voir déshériter au profit de l'empereur ! Dès son accession au trône, il chassa les deux derniers chrétiens à grands coups de latte dans le derche… Et son propre fils, Earconbert, fait preuve aujourd'hui de la même intransigeance.

Benoît sait tout cela. Mais il faut aller de l'avant.

— Pas de défaitisme, Wilfrid ! Germain d'Auxerre échoua… Agostino échoua… Mais nous, Wilfrid et Benoît, livrerons au grand Oswy le Kent clés en main. Époustouflé, saint Finan ne pourra faire autrement que de nous bombarder abbés.

— Comme il a fait pour l'Essex ! ricane amèrement Wilfrid.

Voilà tout ce qu'il trouve à répliquer, le désespérant Wilfrid, quand on lui propose un royaume hautement stratégique sur l'échiquier d'Albu !

Devenir abbé. Un même et lancinant arrivisme ronge le cœur de ces deux enfants hélas trop performants et trop gueux. Leur efficacité fait se hérisser, comme autant de herses haineuses, les jalousies de leurs rivaux et les inquiétudes de leurs supérieurs. Leur efficacité leur barre tout accès aux responsabilités. Cependant que leur modeste extraction les condamne à voir indéfiniment des incapables et des fainéants les doubler plein pot, sur la file de gauche, klaxonnant insolents, sûrs de l'impunité que confère un réseau relationnel transmis.

Benoît veut quand même y croire.

— Pas question, dit-il, de se faire gruger une deuxième fois ! Si nous perçons la chambre forte, si nous pénétrons dans le Kent avant les saints de Faremoutiers, si nous faisons arriver le grand Oswy devant les Francs, nous serons en mesure d'imposer nos conditions à Finan… Nous serons abbés !

Abbés…

Wilfrid, malgré les ondes négatives qu'il émet en permanence, Wilfrid nourrit une ambition plus excessive encore que celle de son compagnon. Il se laisse convaincre.

Les deux amis trouvent un passeur qui, de nuit et moyennant deux poulets volés en chemin, accepte de leur faire traverser la Tamise.

Indescriptible est l'émotion, bouleversante est la volupté d'un Wilfrid lorsqu'il pose le pied sur l'objet de tous les rêves de sa triste Eanfled bien-aimée.

Ils sont dans le Kent.

Dès le point du jour, ils y trouvent des ennuis. Avertis par le passeur, des guerriers saxons, ou jutes, on ne saurait dire, mais le péril est le même, s'apprêtent à les dépecer vifs. Benoît produit alors une lettre de créance portant la signature de la reine Eanfled. La reine est la cousine du roi jute. Benoît imite à la perfection les signatures.

Woraldded donne un ordre. Les deux religieux sont bousculés, frappés, puis traînés brutalement.

Ils sont menés jusqu'à l'ancienne forteresse romaine de Richborough. C'est là que le jaloux Earconbert enferme à double tour sa femme, et blottit une incandescente paranoïa.

Earconbert est un cancrelat jaunâtre, inquiet, rabougri, souffreteux. Tout comme son père, il se refuse à porter les bois majestueux qui jadis ornèrent le chef de son grand-père. Pas plus que son père, il ne veut de chrétiens lubriques sur son territoire. Wilfrid et Benoît risquent gros.

Après avoir soigneusement interrogé les guerriers, après s'être bien assuré que les deux intrus n'ont pas eu le moindre contact avec la reine Sexburga, le roi, sur la foi de la fausse lettre, veut bien ne pas prononcer de condamnation à mort.

Il ordonne de veiller à ce que la reine ne quitte point sa chambre, ce que la malheureuse serait bien en peine de faire. Cette précaution prise, il accepte de s'entretenir avec Wilfrid et Benoît.

— Pas question de vous garder ici, dit-il sans préambule. Les chrétiens ont trop mauvaise réputation. Ils travaillent au corps les épouses, ils séduisent les riches veuves, dépouillent les héritiers… Bref, ils refusent de se plier aux lois successorales en vigueur dans mon royaume. Je suis extrêmement tolérant sur le point de la croyance. Je ne plaisante pas avec les stratégies d'héritage. Elles constituent le fondement d'un peuple.

— Oui, mais…

— Je sais ce que vous allez me dire… Que le candide Constantin a cru bon de casser les vertueuses lois romaines… Qu'en 321 cet énergumène a autorisé les religieux à spolier les héritiers légitimes, décision absurde à l'origine de la brutale et monstrueuse fortune du christianisme…

— Certes, mais…

— Je vous répondrai que le Kent ne fait plus partie, depuis deux siècles et demi, de l'empire de Constantin. Que les lois scélérates de Constantin n'ont plus cours ici. Que le Kent appartient au puissant Earconbert. Que les droits des héritiers légitimes y sont protégés. Qu'ainsi, le Kent appartiendra, demain, au fils d'Earconbert… L'empereur prétend que ce territoire lui revient ? De par le principe d'antériorité ?… Que ne se présente-t-il pour faire valoir sa prérogative ?… Pourquoi dépêche-t-il des missionnaires à sa place, hein ?

— Par…

— Il a peur ?… Si l'empereur existe toujours, s'il n'est pas trop pris à défendre son propre domaine qui part en couille sous les assauts les plus divers, s'il veut spolier l'héritier d'Earconbert, s'il veut imposer ses lois chrétiennes dans mon royaume, qu'il vienne !… Avec une armée forte ! Nous discuterons !… En attendant cet improbable renfort, vous devez quitter ma terre.

— Grand roi, fait remarquer Wilfrid, nous sommes Boches, mon compagnon et moi-même, et, comme en attestent nos robes blanches et nos crânes rasés sur le devant, nous venons d'un monastère gaelique. Tu sais que les abbés gaels, issus de territoires jamais conquis, ne sont en aucune façon inféodés à l'empereur. Tu sais que telle est la principale différence entre l'évêque citadin et l'abbé gael… L'évêque, membre de la classe sénatoriale romaine, prête serment à son Dieu, le divin empereur. Alors que jamais un abbé gael n'a prêté serment au divin empereur. Jamais un abbé gael ne s'est rendu dans un concile. Un abbé gael ne reconnaît d'autre autorité que celle de saint Pierre, Là-Haut, dans le Ciel. Et ce n'est pas saint Pierre qui viendra te disputer ton royaume… Saint Pierre n'est qu'un humble marin-pêcheur timoré, sans aucune impérialiste visée… Saint Pierre s'en bat les clochettes de Rome ! Et du divin empereur, des évêques et autres hurluberlus !…

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~ O.E.
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