2. En mission chez les Saxons de l'Est

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La reine Eanfled, qui n'apprécie pas grand-chose, ni grand monde, n'apprécie pas les saints irlandais. Elle monte le jeune Wilfrid contre saint Finan, nouveau père adoptif qu'elle juge trop dur pour un enfant si délicat.

Wilfrid, âgé de quinze ans, ne peut se faire à la cassante autorité de cet individu.

Il n'est pas le seul dans ce cas. Au plus retiré de la bibliothèque, gratouille un copiste angle d'une érudition forcenée, qui goûte peu l'âpre règle de Lindisfarne. Surtout depuis qu'il entend chuchoter au sujet de certaine règle italienne. Médiocrement répandue, certes. Pour ne pas dire confidentielle. Pour ne pas dire circonscrite à l'aile gauche du palais du Latran. Mais bien plus accommodante que les règles irlandaises.

Notre érudit est passionné de confrontation entre l'original putatif et la copie. Ce qui le conduit à maîtriser le latin, la langue des faussaires, aussi bien que le grec, la langue des chrétiens. Il possède sur le bout des doigts les grossiers artifices des rhéteurs romains, que nous autres, saints atlantes, honnissons.

Héritiers d'une prestigieuse tradition orale, nous nous trouvons en porte-à-faux entre notre haine de l'écrit et la religion de l'Écrit que nous avons adoptée.

Mais, au fait, pour quelle raison obscure l'avons-nous adoptée, cette religion de l'Écrit ?… N'étions-nous donc pas satisfaits de notre antique religion de la Nature ?

Peut-être nous sommes-nous avisés un jour de ce qu'adorer les pierres, les sources et les arbres conforte dans un statut béat, celui du minéral, celui du végétal. Celui de l'esclave. Tandis qu'adorer de faux dieux stupides et cruels exalte la stupidité, la cruauté du conquérant. Du maître.

Bref, nous autres, saints atlantes, observons une attitude ambiguë vis-à-vis de l'écrit. Nous nous contentons d'être des copistes acharnés. Nous ne créons qu'avec une infinie réticence. Le peu que nous produisons, nous l'écrivons avec nos pieds, et nous nous en flattons. Ce qui explique, dans l'effroyable présent récit, les maladresses d'expression qui viennent l'obscurcir, et que vous voudrez bien me pardonner, sœur lectrice… L'écriture… Hélas ! nous avons l'imprudence de mépriser l'arme de nos ennemis qui, eux, ne se privent pas d'écrire. En latin.

Tout cela pour vous dire qu'à Lindisfarne, le latin, sorte de langage rudimentaire, n'est pas en odeur de sainteté. Ah ! non… Notre jeune latiniste se voit donc gratifié du sobriquet doublement infamant de Benoît Biscop. Benoît, comme le rédacteur de la molle règle italienne qui le fait fantasmer. Et biscop, qui signifie deux fois riche : par le denier de César et par le denier de Dieu. Autrement dit, évêque. Un évêque est un de ces agents de l'empereur oubliés dans les villes du continent par les légions en débandade. Aurez-vous compris, sœur lectrice, que règle de Benoît et fonctionnaires collabos sont objets, pour nous autres saints atlantes, de sarcasme et de dérision ?

Saint Finan est homme de décision. Il faut soustraire Benoît à sa marotte sulfureuse. D'autre part, il faut mater l'insoumis Wilfrid.

Un. Il arrache brutalement Benoît à ses confrontations de copies et d'originaux. Deux. Il arrache Wilfrid au désherbage méticuleux de la tombe de saint Aidan.

Trois. Il expédie les deux rebelles en mission… chez les Saxons ! Là-bas, au moins, ils sont sûrs de ne rencontrer ni la copie ni l'original ni la tombe de saint Aidan. Là-bas. Chez ces païens incultes de Saxons de l'Est. En Essex, comme on dit.

— Profitez, dit saint Finan, de l'accession au trône de Sigbert le Bougre. Terrorisé par son voisin le roi de Mercie, le faible Sigbert veut se pelotonner sous la protection de notre grand roi. Il verra dans votre venue la preuve de la chaleureuse et bienveillante sollicitude d'Oswy.

Les tonitruants carnages d'Oswy, roi des Angles de Northumbrie, favorisent une implantation échevelée de monastères chez les Angles du Milieu comme chez les Angles de l'Est. Mais pas chez les lointains Saxons.

— Les Saxons et les Jutes, explique saint Finan, retranchés dans leur petit réduit du sud-est, se trouvent fort bien avec leurs dieux à eux. À l'inverse du grand Oswy, ces demeurés ne voient pas l'intérêt géostratégique d'une idole atlante. Dans leur esprit, les Atlantes sont là pour être massacrés, pas pour inventer de nouveaux dieux. Votre mission s'annonce donc épineuse. Elle relève même, dirais-je, de l'impossible.

Dix compagnons sur leurs talons, Wilfrid et Benoît se faufilent, grommelant, jusqu'en Essex.

À force de bavardages oiseux et grâce à la lettre de recommandation que Benoît a signée Le Grand Oswy, nos amis soutirent à Sigbert le Bougre deux de ses protégés.

— Je vous donne, dit le roi, deux cadets qui ne font rien d'autre que tenter d'assassiner leurs aînés. Je dote de vingt-quatre feux chacun de ces vauriens.

Nous vivons dans un temps d'enthousiasme facile, sœur lectrice. Nous disons un peuple converti dès lors que son roi a doté un religieux d'un certain nombre de feux (des familles de miséreux travaillant stupidement la terre). Les revenus de cette honteuse exploitation de l'homme par l'homme bénéficient d'une exemption fiscale. Exemption fiscale ! On comprend que les volontaires se précipitent par milliers pour peupler les monastères. Qui remplacent, dans le rôle du parasite, les villes romaines abandonnées.

Les deux cadets nommés par Sigbert prennent le chemin de Lindisfarne pour être formés au métier d'abbé.

Et voilà. Convertis, les Saxons de l'Est. Rien de prétentieux dans cette affirmation. C'est le premier pas qui est réellement le plus difficile. C'est comme lorsque nous devons séduire une riche veuve du tout premier feu de notre regard…

L'incroyable nouvelle ébranle les murs de Saint-Pierre de Lindisfarne. Et ceux du château de Bebbanburg. Et, pour dire la vérité, ceux de toute l'île d'Albu.

En attendant que les deux abbés se soient familiarisés avec le grec, qu'ils aient acquis deux doigts de doctrine, de liturgie et de droit canon, nos deux jeunes prodiges Wilfrid et Benoît bâtissent les deux monastères, les deux premiers monastères surgis de la terre saxonne, Saint-Pierre d'Ythancaestir et Saint-Pierre de Tilaburg. Constructions de bois, évidemment. Ce que déplore Benoît.

— Sais-tu, Wilfrid… à Bobbio… le grand saint Colomban a récupéré des pierres de la ville de Rome… puisqu'elles ne servent plus à rien…

— Et alors ?

— Il a construit un monastère en pierre !

— En pierre ? Comme le château de Bebbanburg ?

— Comme le château de Bebbanburg.

— Mais, s'indigne Wilfrid, le château de Bebbanburg… si l'on en croit la tradition orale… ce sont des bêtes de bien avant la Création du monde qui l'ont construit…

— Des bêtes ?

— Des sauvages préhistoriques…

— Mais encore ?

— Des païens ! Ils construisaient en pierre, parce qu'ils respectaient la vie… ils respectaient les arbres… Tu ne voudrais tout de même pas emprunter leur architecture à des païens ?

Benoît ne répond pas. Il aimerait bien, lui, comme le grand saint Colomban, bâtir avec des pierres… Justement, à Bradwell, il a repéré l'autre jour les ruines d'un fortin romain, où couvent trois poules…

Cependant, sa passion impie le taraude toujours. Elle le pousse à toujours aller plus loin dans l'interdit. À toujours chercher des manuscrits plus anciens, toujours mieux cachés et toujours plus différents des copies… D'ailleurs, il n'en souffle mot à Wilfrid, mais, dans la chapelle de Lindisfarne, il a trouvé la cachette derrière l'autel. Il a fait main basse sur la page arrachée du marith. Il l'a remplacée par une copie de sa main. Et il garde précieusement sur lui l'original.

Tandis qu'ils sacrifient sans vergogne un arbre sacré, Benoît dit :

— Je suis sûr qu'on nous cache des choses, Wilfrid ! Si l'on nous les cache, c'est qu'elles vont dans le sens de nos intérêts… Elles se trouvent éparpillées de par le vaste monde, j'en suis sûr ! Je suis sûr, Wilfrid, qu'à Vienne, en Arles, vieilles cités chrétiennes, nous attendent des copies relativement proches des originaux… et dont nous ne soupçonnons même pas l'existence, si riches que soient nos bibliothèques… nos immenses bibliothèques…

— Dans le midi ? bêle Wildrid.

— Dans le midi, oui.

Les antennes de Benoît s'orientent vers le midi. Tout ce qu'il dit conduit au midi. Wilfrid est donc attentif à tout ce que dit Benoît.

Va vers le midi, Wilfrid ! Toujours vers le midi !

Leurs deux édifices achevés, nos amis prennent les fonctions de prévôts de ces deux dépendances de Lindisfarne. Dépendances provisoires, bien évidemment. Car, une fois les abbés respectifs installés, chaque monastère aura une entière autonomie, comme il est de règle chez les Atlantes.

Wilfrid et Benoît ruminent leur mécontentement de devoir abandonner comme ça le fruit de leurs efforts à deux consommés nigauds saxons.

— Vois-tu, rage Benoît, l'ingratitude noire de ce Finan ! Nous lui bâtissons les deux premiers monastères saxons. Exploit considérable. Un pas décisif dans l'histoire du christianisme ! Crois-tu qu'il aurait l'élégance, Finan, d'ordonner à Sigbert le Bougre de nous nommer abbés ?

— Non. Modestes prévôts.

— En attendant de redevenir simples moines, quand deux jeunes benêts de sang noble, deux cancres définitifs, deux Saxons mécréants auront pris notre place… pour nous en faire voir de toutes les couleurs…

— Allons, mon pauvre Benoît, tu sais bien que les abbés sont toujours choisis dans la haute noblesse… Sommes-nous de la haute noblesse, nous deux ?

Haute noblesse ou pas, Benoît Biscop s'en moque. Il voit une chose, Benoît Biscop : la règle de Lindisfarne est, comme celle de tous les monastères irlandais, beaucoup trop sadique à son goût. Ce pauvre Benoît semble à présent délirer, comme rongé par la fièvre. Il évoque de plus en plus souvent cet Italien, ce Benoît, dont le culte obsessionnel lui vaut son propre surnom.

— Dans la règle de Benoît, salive le jeune homme, seuls comptent le plaisir, la dépravation, l'égarement des sens…

— Mais le monastère du mont Cassin a été détruit par le Lombard Zoton, voilà soixante-seize ans !

— Peut-être. Mais la règle hédoniste subsiste, car les moines noirs de Benoît entretiennent des liens privilégiés avec l'évêque de Rome. Ils constituent son « armée », à toutes fins utiles. Les moines noirs sont réfugiés dans le palais de cet évêque. Ils y font voluptueusement la sieste depuis un siècle, en attendant que les choses aillent mieux. Ils regardent d'un œil impavide pousser les monastères irlandais… jusqu'aux portes de Rome… avec la bénédiction des Lombards. Partons vers d'autres possibles ! D'autres ailleurs ! Descendons vers le midi, Wilfrid !

— Vers le midi ?

— Wilfrid, nous sommes Angles.

— Toi, peut-être… Moi, je…

— Nous sommes Angles. Qu'en avons-nous à secouer des Irlandais, de leurs abbés de haute noblesse et de leurs balivernes ?

Wilfrid ne répond pas. Est-il Angle ? Est-il Atlante ? Un compromis de l'un et de l'autre ? Qui peut honnêtement répondre à cette question ?

Benoît est maintenant âgé de vingt et un ans, Wilfrid de dix-sept.

Benoît, joli petit cochon tout rose et tout rond, déploie la bouille joviale de celui qui s'est depuis longtemps accommodé de la relativité des certitudes. Il est aimable, enjoué, bavard, plein d'allant. On le prendrait pour un Atlante…

Wilfrid, grand, hâve, décharné, porte au visage la plaie funèbre de celui qui veut savoir.

— Suis-je le fils d'Oswy ? se demande-t-il à chaque instant de chaque jour.

Est-il le fils d'untel et d'unetelle ? Ou plus probablement d'unetelle et d'untel ? Le pitoyable garçon échafaude les plus improbables combinaisons.

— Ne suis-je pas plutôt le fils de la reine Eanfled ? Sinon, pourquoi me témoigne-t-elle une si touchante affection ? M'a-t-elle eu de saint Aidan ? Suis-je Britton ? Irlandais ? Angle ? riche ? pauvre ? de sang noble ? de sang rustique ?… L'un ou l'autre de mes parents est-il encore vivant ? Ai-je des frères ou des sœurs ? Certains vivants savent-ils qui je suis ? Suis-je vivant ?

L'action, seule, peut l'empêcher de sombrer dans la folie. La souffrance n'est plus tolérable. Il faut bouger.

Va vers le midi, Wilfrid !

Mais voici qu'une irruption inopinée bouscule le destin des deux garçons. Ils ont la surprise de voir débarquer dans « leur » royaume « cette vieille larve de saint Cedd », venue tirer brutalement leurs marrons du feu. Venue sur ordre de Lindisfarne « prendre les choses en main », venue s'arroger la conversion des Saxons de l'Est. La coupe est pleine. Ulcérés, les deux prévôts se volatilisent, laissant inachevée Saint-Pierre de Bradwell, la toute première église en pierre de l'île d'Albu.

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