1. La naissance de Wilfrid

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Je devine votre impatience, sœur lectrice. Vous attendez de moi le récit des aventures du prince Coenred… Je reconnais qu'il a tout pour vous émouvoir : intrépide, batailleur, incapable de mentir, fidèle à la parole donnée, traînant tous les cœurs après lui…

Hélas ! j'ai fait le choix de vous montrer d'abord le profond désarroi des évêques, et puis de vous expliquer qui est cette affreuse canaille de Wilfrid, qui va jouer un rôle très important dans cette affaire, et puis qui est son odieux complice, le faussaire Benoît. Saurez-vous jamais me pardonner de vous infliger ces épisodes ? Épisodes instructifs, certes, mais sans action, sans émotion, sans le moindre intérêt. Des histoires de moines qui ne font que bavarder… Et ça parle ! Et ça parle ! Dieu du Ciel ! vit-on jamais livre plus ennuyeux ?… Quels durs moments vous attendent…

Je ne me berce pas d'illusions. Je sais bien que c'est Coenred qu'il vous faut… Si vous vous êtes donné la peine d'ouvrir ce livre maudit, ce n'est pas pour suivre les pérégrinations hasardeuses de deux pauvres diables de moines discutaillant sans fin avec des évêques aux abois…

Vous souhaitez passer outre leur indigeste cheminement ? Rencontrer le beau Coenred tout de suite ? N'hésitez pas ! Ignorez les quinze fades premiers chapitres ! Il vous suffit d'arracher ces quatre-vingt-dix premières pages inutiles, de vous rendre sans tarder chez votre libraire, de les lui rendre, d'en exiger le remboursement* (les libraires sont très souvent gens aimables et compréhensifs), puis de vous précipiter sans ambages dans le chapitre 16, où le prince Coenred vous attend de pied ferme, la moue dédaigneuse et la mèche rebelle en vadrouille sur le front, prêt à faire couler le sang, prêt à exacerber le bouillonnement de tous vos sens !

Ceci dit, il faut que je commence… Allons, Ivi ! un peu de courage… Il le faut !

Je me lance…

Au VIIe siècle, les abbés irlandais, au sommet de leur puissance, dominent l'Occident. L'évêque de Rome quant à lui croupit dans une sombre geôle de Crimée, où on le laisse mourir de faim et de mauvais traitements, oublié de tous.

Vous vous demandez sans doute, sœur lectrice, par quel phénoménal coup de rein une telle situation va pouvoir s'inverser ?

Les auteurs de ce prodige sont deux vagabonds, deux jeunes moines du monastère de Lindisfarne. Ils fuguent, parce qu'ils estiment que leur valeur n'est pas justement reconnue. C'est leur histoire que je me propose de vous raconter. Ce sont les dessous d'un invraisemblable renversement de situation qu'il me faut vous révéler. Voyons tout d'abord ce qu'est le monastère de Lindisfarne.

En 617, un ignoble usurpateur, dont j'ai oublié le nom, mais peu importe, s'empare du trône de Northumbrie. Les quatre orphelins royaux s'enfuient, Eanfrith, Oswald et Oswy, sans oublier la frêle Æbbe.

— Attendez-moi ! attendez-moi !

Ils s'enfuient tout tremblotants sur leurs petites jambes vers le couchant, vers le royaume atlantique du Dal Riada, très loin, au bord de l'océan Occidental.

Ils trouvent asile à Saint-Pierre d'Iona, le grand monastère fondé par un aventureux missionnaire irlandais. Monastère isolé dans le lointain mystérieux là-bas, dans la splendeur dépouillée de l'île des Druides, tout là-bas, au septentrion.

Saint-Pierre d'Iona compte pas moins de cinq mille saintes, saints et enfants, ce qui équivaut à la population d'une ville romaine de fort belle importance — au temps où Rome avait des villes.

Les villes ? Elles sont inconnues sur nos terres atlantiques. Ce sont les monastères qui en tiennent lieu. À la différence que nous n'y sommes pas répartis en maîtres et en esclaves. Certes, à bien y regarder, nous avons quelques esclaves, mais juste pour les corvées les plus pénibles et les plus dégradantes. Nous autres, moines atlantes, sommes tous égaux devant un seul maître. Le maître absolu de notre univers. L'abbé.

Le successeur de saint Pierre est issu de la haute aristocratie irlandaise. Nul ne songerait à remettre en cause son caractère surnaturel. Divin, oserai-je dire.

Réconfortés d'un grand bol de lait chaud, les quatre enfants nouent des liens indéfectibles avec les bons saints du monastère d'Iona. Lesquels saints, en négociant des alliances appropriées, permettent aux enfants de reconquérir leur pays. Le vil usurpateur est tué par un roi britton.

Vous imaginez l'effet que peut produire sur quatre jeunes âmes sensibles la démonstration d'une si vaste autorité, d'une si implacable diplomatie. Vous imaginez aussi le sentiment de gratitude qui les envahit à jamais. Les saints d'Iona obtiennent le droit, en remerciement, d'aller fonder un monastère en Northumbrie.

C'est ainsi qu'au début de l'année 635, le noble irlandais Aidan quitte Saint-Pierre d'Iona dans son auge de pierre pour se rendre en Northumbrie. Dans son sillage naviguent onze compagnons, parmi lesquels le noble irlandais Finan, et puis aussi le noble irlandais Colman. Ces douze missionnaires édifient Saint-Pierre de Lindisfarne, le tout premier monastère en terre angle.

Vous le découvrez, ce fier établissement, tout au nord de la Northumbrie, sur les bords de l'océan Oriental. Sur l'île de Lindisfarne, proche du rivage, accessible à marée basse.

Par une lumineuse matinée de 636, entre la fête de l'Œuf et l'équinoxe de toute Résurrection, Aidan, le très saint abbé de Lindisfarne, bêche le potager. C'est alors que le doigt de Dieu lui désigne le carré où subsistent les ultimes choux des falaises.

— Regarde, Aidan !

Le bon abbé regarde. Son attention est attirée par un détail insolite. L'un des choux contient un bébé. Le bon saint ensevelit vite vite sa trouvaille dans les plis de sa longue robe de laine blanche, et se précipite à la bibliothèque, pour se poster près du feu.

— Apportez du lait !

Parmi les saintes et les saints du monastère, peu croient en la fable du chou des falaises. Mais saint Aidan n'en dit pas plus. Il est tenu, comme on s'en doute, par le secret de la confession.

Au solstice d'été, il porte l'enfant à la fontaine sacrée. Il le baptise Wilfrid. Tel est le prénom angle qu'il consigne dans le marith, le registre des baptêmes. Après quoi, il arrache la page du marith. Il l'enveloppe de toile cirée. Il la glisse derrière l'autel, dans une cavité fermée d'une pierre qu'il a descellée, et qu'il rescelle avec le plus grand soin. Il est seul à connaître l'existence de cette cachette.

C'est dans le monastère de Lindisfarne que Wilfrid est élevé, emmitouflé d'affection un peu rude. Il grandit, considérant le brave saint fondateur comme son père.

Il lui manque une mère, me direz-vous ? Soyez rassurée. Wilfrid se trouve une mère, non loin de là. Le château de Bebbanburg n'est qu'à quelque 5,18 milles marins, à vol de goéland. C'est là que réside le grand roi Oswy, entre deux campagnes victorieuses. Wilfrid considère la reine comme sa mère. Comme la mère qu'il n'a jamais eue.

La reine Eanfled est la fille d'une princesse jute et de l'usurpateur dont j'ai parlé plus haut. À la mort de son père, Eanfled s'est réfugiée avec sa maman dans le Kent. Elle y a vécu la seule heureuse année de sa funèbre vie. Puis, on l'a renvoyée en Northumbrie pour y être fourguée à cet imbécile d'Oswy. La parenthèse d'une année sous un ciel plus clément l'a marquée à tout jamais.

Égarée dans les brumes et les froids de la morne Northumbrie, Eanfled rêve du midi. Du Kent, luxuriante riviera aimablement fleurie qu'embrase un soleil féroce.

Telle est la triste reine Eanfled.

Wilfrid est son protégé. La pauvre femme lui communique sa sombre mélancolie.

En l'an 651 de l'incarnation du Propriétaire de nos âmes, le débonnaire saint Aidan fait venir saint Finan à son chevet de mourant. Il lui confie le secret contenu dans la page arrachée du marith. Secret dont le nouvel abbé ne devra se défaire qu'au jour de sa mort, le confiant à son tour à son successeur. Ayant dit cela, le pauvre saint Aidan quitte la lumière de ce monde. Le terrible saint Finan devient le deuxième abbé de Lindisfarne.

La reine console Wilfrid comme elle peut, répétant :

— Vois les cieux de ce pays sans joie, Wilfrid ! Cieux lugubres, dénués de tout espoir… Va vers le midi, Wilfrid ! Toujours vers le midi ! Tu trouveras le père qui te manque.

———————————

* Nous tenons à préciser qu'il s'agit ici d'une initiative toute personnelle — que nous désapprouvons formellement, et ne saurions en aucun cas cautionner — de monsieur Ivi de Lindisfarne, peu au fait des difficultés que rencontre notre profession. Syndicat des libraires indépendants, 31, rue Gît-le-Cœur, 75006 PARIS.

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~ O.E.
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