Chapitre 24

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ARMANO

Le sort de l'Italie est un trop lourd fardeau
Pour reposer entre les mains d'un idiot
Plus encore pour dépendre de passion
Par le triomphe, nous remercierons ton don

Hélios grimaça, l’avanie du meneur des insurgés crissait dans son crâne. Il se tourna vers un visage plus affable.

FIDELIO

Inutile de te tracasser, mon ami
Je sais bien comme ton désir n'a pas flétri
Mais ta force a dépéri. Laisse d'autres fous
Porter à cette tyrannie le dernier coup

Le cœur chaviré, il délaissa son complice de toujours. S’il ne pouvait plus compter sur son soutien, alors, au moins, son amour inextinguible l’aiderait.

LUCIA

Tu n'ignores pas la vive ardeur de ma flamme
Je redoute le pire de toute mon âme
Si de cette folie tu refuses l'écart
Je redoute même qu'il soit déjà trop tard

HÉLIOS

Assez ! Assez ! Taisez-vous !

Ces voix qui hantaient sa tête n’en finissaient plus de le tourmenter. Avait-il vraiment besoin de sa conscience, incarnée dans ses héros favoris, pour lui rappeler sa situation désespérée ? Il fallait exorciser le démon. L’acteur secoua son corps comme un épileptique.

Boom

Le choc chassa les fantômes et irradia son crâne de douleur. Il tenta d’ouvrir les yeux ; une purée de pois noire obscurcissait l’environnement. Il voulut dénouer ses jambes entortillées ; elles se heurtèrent à la barrière qui avait meurtri son crâne. Ses mains explorèrent à tâtons. Une boîte ? On l’avait enfermé dans une boîte ?

Son cerveau embrumé tâcha de relier ses derniers souvenirs. Kengé l’avait abandonné dans sa geôle. Après un temps interminable, deux types avaient fait irruption. Croyant sa dernière heure arrivée, Hélios s’était débattu – autant qu’on le puisse dans l’étreinte des cordes. L’éclat d’une aiguille avait lui dans la pénombre de la cellule.

L’injection létale ? Était-il mort ? Et cette boîte, son cercueil ?

Pris d’un vent de panique à l’idée qu’il soit déjà trop tard, le cadavre s’escrima contre sa prison étriquée. Ses poumons se creusaient de la crainte de manquer d’air. Ses articulations se déchaînaient dans l’épouvante de se contraindre à l’immobilité permanente.

Entre les claquements sonores, des rires fusèrent. Une assemblée hilare s’était-elle réunie pour assister à son incinération ?

Une des parois coulissa. L’assaut de la lumière paralysa son bras en revers ; protection risible contre la liberté que son corps avait réclamée. Quand ses yeux osèrent s’ouvrir, un miracle des Nuages se dévoila : une forêt.

L’assemblée sylvestre, couronnée de son orgueilleux ramage, éveilla en lui les pathétiques remembrances d’un Sans Nom grandi dans l’ombre. Les trilles de quelques volatiles l’appelaient de leurs charmes. Il s’imaginait déjà inspirer les effluves boisés, suivre les ballets des insectes, compter les variétés florales aux abords des sentiers…

Hélas, entre lui et son échappatoire, une barrière d’Ailes s’érigeait.

Jamais la fine fleur de la noblesse ne lui avait paru si ridicule, engoncée de bottes montantes, de culottes moulantes et de redingotes rouge pétaradant. Leurs têtes sombres se paraient de couvre-chefs aux plumes multicolores. Oui, leur accoutrement aurait prêté à rire… s’ils n’étaient pas munis de fusils à canon scié et de sourires avides de sang.

Une voix réclama le silence. Encore recroquevillé, Hélios n’identifiait pas son propriétaire, bien trop tétanisé pour risquer un œil au-dehors de sa cage, désormais havre.

— Vous connaissez les règles. Le gibier bénéficie de cinq minutes d’avance avant la poursuite. Au contraire du jeu habituel, les balles réelles sont autorisées et il n’est pas obligatoire de capturer la proie vivante. Mesdames, messieurs, tenez-vous prêts : la chasse carmin est ouverte !

Hélios sentit ses oreilles chauffer malgré l’air frais du dehors. Le mot « chasse » avait fusé des bouches d’Awa Nouako et de Kengé, mais il n’avait pas voulu considérer l’expression au sens littéral.

Le gibier, c’était lui.

Un cor retentit, lui fracassa les tympans et paralysa ses muscles. Qu’était-il censé faire ?

Deux coups cognèrent sa boîte ; Hélios glapit comme un lapin de garenne.

— Tu ferais mieux de commencer à courir. Le temps file, le nargua la voix en mimant un « tic-tac ».

Courir ? Il n’était pas sérieux ! Tout son corps grelottait d’effroi. Mais sa boîte ne le protégerait pas des chasseurs. Il rampa sur la pelouse taillée à la serpe et ordonna à ses jambes de le soulever. L’adrénaline, l’instinct de survie, peu importe : l’urgence guida ses mouvements erratiques. Mais les membres engourdis peinaient à s’activer comme son cerveau l’espérait. Il titubait sous une haie de rictus cruels.

Il osa lever les yeux.

Dans son dos, un manoir blanc cassé, siégeait au centre de jardins extravagants et de buis mieux coupés que les costumes sur mesure de Kengé. Au-delà de ce cercle de civilisation, la forêt drue et sauvage s’épanouissait sans contrainte. Ces tarés avaient-ils réservé une île entière pour leur loisir dégénéré ? Il nota aussi la présence d’une seule boîte. Toute l’attention d’une vingtaine d’enfoirés pour lui tout seul.

Quel honneur…

Kengé était introuvable. Se délectait-il de sa déchéance ? Ce monstre ne devait pas louper une miette du spectacle, mais le condamné à mort se réjouissait de ne pas croiser son regard sadique.

Un coup de feu déchira le ciel. Une sommation. Le gibier s’électrisa. Ses jambes obéirent.

Il courut.

L’air glacé de l’altitude cinglait ses os sous sa chemise déchirée. Peu importe. Il s’enfonça dans le bois. Le pétrichor imprégnait ses narines, l’humus humide happait ses pas. Ne pas ralentir. Une averse récente avait gorgé la végétation et chaque branche, perturbée par sa course, le gratifiait d’une bruine désagréable.

Entre deux sprints, Hélios fouillait frénétiquement fougères et talus. Il se rappelait sa fuite avec le rouquin traître lors de l’attaque. Si une trappe dissimulée lui avait offert un accès à la carcasse creuse de l’île de M’Bahla, il en serait probablement de même ici.

Son cœur esquissa un salto quand il découvrit une balafre métallique entre deux genêts. Le cascadeur rata sa réception : la trappe était cadenassée. Le gibier brama son désespoir. Il avisa une pierre contondante ; le verrou s’esclaffa de la risibilité du geste. Pas une égratignure. Hélios se résigna après plusieurs tentatives. Les Ailes n’auraient sûrement pas laissé une faille si évidente.

Si le Nerf n’en avait pas été la cible, il aurait admiré leur cruelle ingéniosité : l’art de laisser la proie croire en sa survie dans cette prison à ciel ouvert.

Leur cruelle ingéniosité… rumina-t-il avec amertume.

Il serra ses paupières comme si cela suffisait à effacer l’infâme sceau. Peu importe où il fuirait, ses yeux le trahiraient.

Un vrombissement attira son attention vers la canopée. Une brochette d’aéronefs fusait en rase-motte vers la bordure. Derrière le treillis vert, il reconnut les vaisseaux affrétés par la milice présidentielle. Des renforts ? Si renforts il y avait, c’est qu’une attaque se profilait. Les Traverseurs ?

Il voulut croire en ce mince espoir. Le fugitif rassembla ses énergies et reprit la course. La bordure de l’île, la voie vers la liberté ?

— Taïaut !

Hélios accéléra à l’interpellation des rabatteurs. En revanche, la balle qui fila à un cheveu de lui le figea.

Non, non, ce n’est pas le moment de s’arrêter !

Il redoubla d’efforts. Son cœur battait et se mêlait au tohu-bohu des branches brisées et des feuillages froissés. Il n’était plus le seul à courir. Dans son dos, les cris de ralliement s’organisaient pour l’encercler.

Foutu, il était foutu.

Pourtant, une trouée dans la dense végétation l’appelait de ses lumières. Ne pas penser aux détonations, aux poursuivants, seulement à l’issue de cet enfer vert ! Les dernières branches s’écartèrent ; le grondement des vaisseaux de guerre l’assourdit.

Hélas, devant lui, aucune passerelle providentielle n’attendait de l’évacuer. La clairière s’étirait en large tarmac jusqu’au vide effrayant. Aucun couvert, aucune présence. Les aéronefs, aux allures de moucherons sur la toile d’un ciel grisâtre, pétaradaient sans parvenir à se toucher. L’armada présidentielle chargeait des vaisseaux déjà en fuite ; trop loin.

Ils l’abandonnaient ?

Un nouveau coup de feu détona ; l’écorce à sa droite explosa. Encore raté ? Hélios se retourna. Le chasseur lui faisait face. Trop près pour l’avoir loupé par mégarde. Le fusil à l’épaule, il se tenait prêt à tirer. Mais le silence demeurait. Un rictus agacé tordait sa face. Puis ce fut l’illumination.

Il ne devait pas le tuer. Pas encore.

Ils cherchaient à l’effrayer, à le pousser à découvert, visible à d’éventuels sauveurs.

Les paroles de Kengé auraient pourtant dû lui mettre la puce à l’oreille : il devait servir d’appât. Et un appât vivant valait mieux qu’un macchabé.

Quant à Kosan, il connaissait Kengé et sa fourberie. Il n’aurait pas attaqué frontalement. Les vaisseaux servaient de diversion.

Les airs n’offraient pas d’autre échappatoire que la mort.

Hélios tourna les talons, et reprit la fuite en sens inverse.

Les chasseurs se jetèrent des œillades interrogatives. Pris au dépourvu, ils ne surent réagir.

Hélios traçait. Il devait retourner au manoir, sa voie d’accès vers le cœur de l’île.

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