Chapitre 22-1

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TW : Des scènes pas jo-jo dans les chaps 22-1 et 22-2.

*

GIOVANNI

Quelle naïveté... Toi, déchu roturier
Croyais-tu pouvoir battre le fer contre moi ?
Le pouvoir se plie à ma ferme volonté
Et tes grands mots ne feront pas frémir un roi

Hélios décolla ses paupières pesantes. Dans un sinistre décor de brume, Sadaou Kengé s’agitait dans une parure de tyran grotesque. Il avait revêtu les atours de Giovanni Bellamonte ; sa cape d’hermine et sa couronne de toc d’où débordaient ses tresses folles. Il l’invectivait. Alors Hélios baissa les yeux sur lui-même comme s’il se découvrait. Que faisait-il affublé du brocart et des chausses de Pietro Da Fiori ? Sa paume agitait une piètre épée de bois ; des mots qu’il n’avait pas pensés s’échappèrent de ses lèvres.

PIETRO

Je ne souhaite pas vous combattre, Seigneur
Mais regardez vos mains ! Tout ce sang qui les couvre
Et dans quel but si ce n'est les pleurs du malheur ?
Je vous plains. Vous êtes seul dans votre grandeur
Où sont donc les bras chaleureux qui pour vous s'ouvrent
Quel bonheur retirerez-vous de la terreur ?

Le tyran rabattit sa cape comme le ferait un mauvais acteur dans le rôle du méchant.

GIOVANNI

Assez ! Je ne laisserai pas un maudit rat
Me conter sa morale. Expiez donc vos râles !
Vous mourrez sous le joug de ma lame royale
Pour avoir osé défier ma juste loi

Il chargea. Un hurlement sauvage fusa de l’assaillant. Hurlement qui se mua en supplique plaintive…

Hélios sursauta. Il se sentit basculer, mais une étreinte de cordes retint son corps. Muhammad l’avait solidement attaché à une chaise fixée au sol. On l’avait privé de son manteau et le froid mordait ses membres nus. Ses bras, tirés en arrière, le piquaient de soubresauts de douleur. Encore fébriles des affres de son songe – et du coup infligé à son crâne – ses yeux s’efforçaient de faire la mise au point sur le décor. Un décor rudimentaire s’il en est. Sa cellule s’avérait pourtant relativement propre, en comparaison du taudis infesté que lui louait Rishka pour ses passes. Elle se payait le luxe de disposer d’une table, de quelques autres chaises et même d’un futon posé sur une natte de paille. Alors pourquoi ce mobilier ceint d’anodins murs crayeux agitait-il des terreurs enfouies ? Le malaise remontait sa gorge en flèche. Il ferma ses yeux et s’obligea à respirer amplement pour ne pas laisser filer les quelques toasts du gala hors de son estomac.

Il invoqua le calme.

Un nouveau cri avorta sa tentative.

Le même qui l’avait tiré de l’inconscience, le même que cette servante avait poussé lorsque les hommes de Muhammad la molestaient, le même que la messagère. Un cri terrorisé qui lui glaça le sang. Par réflexe, le prisonnier se débattit dans ses liens pour voir dans son dos, là d’où il provenait. Mais il était seul ; on avait enfermé l’espionne dans la pièce voisine. À travers le mur de pierre filtraient quelques bruits étouffés. Des voix d’hommes. Hélios ne les comprit pas. En revanche, les hurlements de protestations retentissaient parfaitement audibles.

Étrange. Aucun impact, aucun coup, aucun autre son que ces timbres rauques ne lui parvenaient. Que lui faisaient-ils subir ? La gorge nouée d’impuissance, le captif se retrouvait contraint d’assister à cette torture. On lui en épargnait les images, mais son imagination fertile comblait, hélas, ce défaut.

Ce ne fut qu’au bout d’une énième et insupportable supplique, qu’il entendit :

— Ne lui faites pas de mal ! Je vais tout vous dire, mais je vous en conjure : laissez ma fille en dehors de ça !

Un long exposé haché, dont il ne captait que quelques bribes inconsistantes, suivit. Puis des sanglots ; inconsolables. Enfin, une porte grinça et Hélios se mit à trembler. À son tour ? Mais les voix stationnaient dans le couloir sur sa gauche. Elles semblaient adresser leur rapport à un tiers. L'acteur l’identifia comme Kengé lorsqu’il congédia les bourreaux d’une injonction impérieuse.

Un silence. Un soulagement trompeur et bref. Des pas claquaient la pierre. Dans sa direction, cette fois !

Ne pas défaillir, rester digne. De toute manière, ils n’avaient aucun besoin de le faire parler. Ils savaient déjà tout de lui à cause de l’infâme mouchard niché dans son œil. Ce rappel le hérissa de dégoût. La porte s’ouvrait. Il se ressaisit.

Kengé entrait seul. Hélios ne put contenir un rictus. Muhammad avait parlé « du chat et de la souris », c’était l’impression que lui donnait le président en cet instant. Un gros chat noir sadique toutes griffes dehors. L’image l’amuserait s’il n’interprétait pas le rôle de la souris.

Il tira une chaise et s’y installa à l’envers, bras croisés sur le dossier. Sans se presser, il détaillait sa proie. Hélios n’y tint plus.

— À quoi vous jouez ? À qui rimait toute cette comédie ?

D’un claquement de langue, Kengé lui signifia qu’il n’aurait pas dû prendre la parole sans y être autorisé.

— Quel beau tableau tragique cela aurait fait : Kosan, le déchu, trahi par son amant bafoué… Mais non, il a fallu que tu te rebelles.

— Vous vous attendiez vraiment à ce que je marche dans votre combine ? Que je ne découvre jamais la vérité ?

Le président roula des yeux exaspérés, comme s’il avait affaire à un demeuré.

— Pitié, je ne te crois pas idiot à ce point. Heureusement que tu as fini par comprendre. Cependant, je t’espérais muni d’un semblant d’instinct qui te pousserait à m’obéir pour rester en vie.

Il soupira et reprit sur une octave plus bas, sur un ton qui se voulait presque complice.

— Mais soit, dans son élan, Muhammad ne t’en a pas laissé l’occasion. Alors je suis prêt à t'offrir une dernière chance : infiltre-toi dans le camp des Traverseurs. Deviens mes yeux et mes oreilles, et tu seras épargné quand viendra leur fin. Le marché me semble équitable, n’est-ce pas ? Après tout, tu as oublié Kosan, il ne représente plus rien pour toi. Tu n’as pas à ressentir d’état d’âme pour lui ou tes soi-disant amis qui t’ont toujours menti.

Bouche écarquillée, Hélios n’en revenait pas du culot éhonté de Kengé. Il avait été à un cheveu de le tuer et ce scélérat croyait encore pouvoir l’utiliser comme pantin ? Quelle assurance folle éprouvaient les Ailes du haut de leur piédestal ! Un mince sourire étira ses lèvres : les informations arrachées à l’espionne ne devaient pas avoir été concluantes pour en venir à une telle proposition.

Il pourrait accepter, et tenter de retourner la situation en sa faveur ; fuir ! Oublie ça… À moins de s’énucléer, il ne pourrait leur échapper. Quant à incarner le ver qui s’immiscerait dans la pomme des Traverseurs… Il n’était pas tombé si bas, si ?

Kengé lui accordait un temps de réflexion, alors il s’octroya un répit dans la contemplation du plafond. Ébloui par les néons criards, Hélios invoquait le souvenir des pièces qui avaient toujours baigné ses rêves. Que feraient les héros de tragédie qu’il avait incarnés dans pareille situation ?

Ils opteraient pour la voie noble ; la mort. Mais l’acteur avait-il ce courage ?

Son sacrifice laisserait une chance à Monade. La rébellion pouvait encore contre-attaquer et destituer ce pouvoir tyrannique. Le Sans Nom eut une pensée pour ses frères miséreux qu’il avait lâchement abandonnés à la noirceur du Lisier. C’était à cause d’hommes comme Kengé qu’ils ne verraient jamais le soleil. À cause d’hommes comme Kengé que d’autres viendraient quérir la lumière des Nuages, puis les quitteraient ; traités comme moins que du bétail.

Hélios n’avait jamais cherché à combattre le système des castes. Il l’avait subi, il l’avait déploré, comme tout un chacun, mais n’avait jamais songé qu’à sa petite personne ; à sa survie. En aurait-il été autrement s’il avait su plus tôt l’ignominie que cachait l’Entelechia ?

Peu importe qu’il vive, il ne serait plus capable de se regarder dans une glace s’il courbait encore l’échine devant Kengé.

— Allez vous faire foutre.

Sa réponse déplut. Dommage… Pour Kosan, entendait-il. Il aurait aimé le revoir… mais cette décision était la meilleure pour lui.

— Tu viens de gaspiller mon unique élan de bonté. Tant pis pour toi. Les insectes de ton espèce ne méritent que de finir sous le plat d’une botte.

Une valse d’étoffe se releva brusquement de la chaise et s’apprêta à quitter la pièce dans une tornade de contrariété.

Foutu pour foutu, Hélios ne résista pas à la tentation d’une provocation, en guise d’adieu.

— Un insecte avec qui vous n’avez pourtant pas rechigné à coucher.

Même si ce souvenir l’écœurait, la pensée que le tout puissant président du Conseil se soit abaissé à ce déshonneur pour assouvir ses desseins l’amusait. Un peu.

La pique dut faire mouche, car son geôlier se figea en plein élan. Lentement, la masse de tresses ondoya, pivota pour dévoiler un vicieux rictus.

— J’ai failli oublier ! Je t’avais ramené un petit cadeau avant que nous nous quittions.

Il tira de son agbada une fiole tenant dans le creux de sa paume. Peut-être son imagination lui jouait-elle des tours, mais Hélios crut discerner dans ce récipient un liquide aux reflets d’argent. Sa brillance n’était, certes, pas aussi intense que le « sang » de Muhammad ou le glacis de la machine omnisciente, mais il reconnaissait cette substance étrange que Kengé avait appelée « lévitorium ».

C’était suffisant pour affoler son instinct.

— Tu m’as demandé de te rendre tes souvenirs à ton arrivée. Je n’ai pas récupéré l’intégralité des trois mois, mais j’espère que mon extrait choisi te plaira.

Il dégoupilla le flacon et s’approcha du prisonnier d’un pas traînant. Mû d’un réflexe inconscient, il se débattit vainement. La poigne puissante de Kengé s’empara de sa mâchoire, le força à redresser la tête ; il garda les yeux résolument clos.

— Eh bien, Hélios, je croyais que tu voulais savoir ? Ce n’est pas le moment de bouder l’occasion.

Un doute fugace le traversa. Une demi-seconde, il relâcha la lutte. Une demi-seconde de trop. Kengé tira sa paupière et la goutte plut.

Une brûlure fulgurante explosa sur sa cornée. Un hurlement rauque jaillit de sa gorge traitresse ; ses jambes auraient battu frénétiquement l’air si ses pieds n’avaient pas été noués. Cet acharnement à repousser l’intrusion n’endiguerait pas la chaleur qui contaminait tout son être. Alors il lâcha prise.

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