Chapitre 21-2

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Hélios accusa les paroles de Muhammad, moins choqué qu’il ne l’aurait cru. Finalement, l’homme hypocrite se révélait – sans surprise – n’avoir jamais été son allié. En revanche, la réaction de Kengé l’étonna davantage. Il lâcha un long soupir ; déçu.

— Et alors ? Il fallait le laisser s’échapper.

— Pour quoi faire ? L’espionne nous dira où ils sont.

— Et si elle ne parle pas ?

— Elle parlera. Ils parlent toujours.

Le président croisa les bras. Hiératique, il dardait un regard courroucé sur son sbire. Figé sur sa chaise, Hélios n’osait se tourner vers son geôlier, mais il dégageait une assurance inébranlable. Muhammad n’était visiblement pas qu’un simple sous-fifre pour ne pas trembler devant la stature du pouvoir. Kengé articula chaque mot de sa réponse.

— Il n’empêche qu’il aurait été plus prolifique de cueillir les Traverseurs sur notre terrain, plutôt que d’aller les traquer sur ces îlots paumés du dernier cercle.

— Je n’ai aucune envie de déployer des ressources et de l’énergie à filer ce Sans Nom ! Et vous vous fourrez le doigt dans l’œil si vous imaginez que ces terroristes risqueraient leurs hommes pour en récupérer un seul.

La tête ornée de tresses se pencha, le tintement délicat de ses perles éventa la hargne de l’intendant.

— Tu ne connais pas Kosan comme je le connais. Cet idiot se serait précipité pour lui.

Son regard prédateur s’accrocha sur Hélios qui ne put s’empêcher de frémir. Il repensa à cette rencontre aux Alpines, cette connexion irrémédiable qu’il avait perçue entre Kosan et lui. L’Aile tenait-il à lui au point de risquer sa vie dans un piège évident ? Mais pourquoi ne lui avoir rien dit ? À propos d’eux, de Kengé ?

— Sauf que c’est Cassendi qui prend les décisions et le général n’est sûrement pas un imbécile.

— Il y aurait toujours eu quelques électrons libres pour suivre Manqa dans sa folie. D’aucuns y voient l’incarnation de ces héros de tragédie dont ils raffolent en bas. La passion est un puissant moteur pour rallier des soutiens.

Les dents serrées, Hélios n’en pouvait plus de cette joute qui l’excluait. Sa rage bouillonnait et explosait de se voir réduit à l’état de vulgaire marionnette entre les mains des puissants. Dire qu’on lui avait laissé un nombre effarant d’occasions ! Toutes ces fois où Kengé avait tenu à l’entraîner dans ses escapades sur des îles privées. Il s’était retrouvé livré à lui-même et, comme un brave chien attendant le retour de son maître, n’avait pas bougé d’un cil. Alors que ces bâtards espéraient précisément qu’il s’enfuie !

L’acteur comprenait le jeu du serpent trop tard. Soit il parvenait à le séduire et à le convaincre de les mener aux Traverseurs, soit il s’échappait et les conduisait au même résultat. Mais que se passait-il dans l’entre-deux ?

— Vous délirez ! cracha Hélios. Même si j’avais saisi les opportunités de m’enfuir, jamais je n’aurais contacté les Traverseurs en suspectant d’être suivi !

— Oh ! Mais tu n’en aurais rien su. Nous n’avons nullement besoin de te suivre pour savoir où tu te caches.

Le sourire de Kengé était insupportable. Par chance, il s’en retourna à sa console et lui en épargna la vue. Ce ne fut que pour le noyer dans de nouveaux tourments.

Il régla quelques molettes sur le panneau de l’appareil chromé et le voile de liquide argenté s’éleva, puis projeta des images aussi troublantes que familières.

« — Mon Dieu, mais oui ! Tu es ce Sans Nom que Manqa m’a ravi à la chasse. Mais que fabriques-tu ici ? Je te croyais redescendu.

— C’est le cas. Puis, je suis remonté. Je ne me souviens pas de vous… »

Hélios se leva d’un bond, tenta de reculer de quelques pas. Il se heurta au mur infrangible de l’intendant. Une main le saisit ; l’autre redressa la chaise et y rassit le Nerf aussi délicatement qu’on déchargeait un colis.

L’acteur ne trouvait plus les mots. Sous ses yeux défilait l’exact souvenir de sa conversation avec Awa Nouako. Tel qu’il l’avait vécu au travers de ses propres persiennes !

Quelle est cette sorcellerie ?

Il dut parvenir à balbutier sa question, ou Kengé l’aura anticipée…

— As-tu déjà entendu parler du lévitorium ? Non, sûrement pas, puisqu’on t’a effacé la mémoire. Dans ce cas, ne retiens qu’une chose : il suffit d’une micro goutte de ce fascinant liquide nichée dans un implant sur le nerf optique et auditif. Alors la vision et l’ouïe des porteurs sont transmises et enregistrées sur notre réseau, l’Œil.

Hélios demeurait sans voix alors qu’il ressassait tous ces moments, qu’il croyait n’appartenir qu’à lui, passés au crible cruel d’une armada d’Ailes. Une bonne chose que Muhammad l’ait vissé de force à cette chaise : ses jambes flageolantes ne l’auraient pas tenu.

— Depuis quand ? articula-t-il dans un gémissement plaintif.

— Depuis l’Entelechia, pardi ! C’est un projet dont je ne suis pas peu fier. Au départ, nous implantions les tributs de l’Entelechia qui se s'étaient montrés hostiles à notre caste. De la sorte, notre police pouvait les garder à l’œil et anticiper toute étincelle de révolte qui couverait en bas. Une fois élu président, je n’eus plus à demander la permission pour élargir la procédure à tous les Surfaciens qui redescendent par le Cœur. Couplé à l’effacement mémoriel, vous devenez mes espions sans le savoir.

Le désespoir avait lessivé la rage qui couvait en lui. Satisfait de son effet, Kengé se permit même d’apposer le clou sur le cercueil.

— Fait amusant : Kosan était membre du Conseil à l’époque. Il a voté en faveur de ce projet. Il était au courant de ta « condition » et savait pertinemment que je surveillerais ses gestes à travers toi. Quand il a planifié cette représentation fantoche sur l’île de M’Bahla, j’ai réquisitionné toute une équipe pour décortiquer ta vie à la recherche d’un indice ; je m’attendais à trouver une vague conversation volée faisant état d’un lien avec ces rebelles. Rien ! Soit tu as été particulièrement aveugle, soit tes amis ont fait preuve d’une discrétion admirable. En tout cas, j’avais presque fini par croire que Kosan ne manigançait rien et qu’il souhaitait seulement revoir tes beaux yeux.

Il s’égosilla dans un rire détestable avant de poursuivre.

— Heureusement que Muhammad a insisté pour que je me montre prudent. Sans ça, ce traitre aurait bien pu m’avoir…

Un poids dans sa poche rappela à Hélios la présence du pistolet volé. Un éclair de lucidité traversa son esprit embrumé : maintenant que Kengé avait tout déballé, il ne le laisserait pas en vie. Sa seule chance ? Terminer ce que Kosan n’avait pu accomplir.

Il extirpa l’arme de sa veste, bondit de sa chaise et visa le président. Il devait profiter de l’effet de surprise. Ses doigts ne devaient pas hésiter.

La balle partit. Elle évita Kengé et se ficha dans la console dans un grésillement sinistre. Muhammad l’avait tiré par l’épaule. La traction l’envoya valser dans les étagères d’archives. Hélios se cogna lourdement le dos dans une avalanche de papier, mais il garda l’arme en main. Muhammad fonçait sur lui, alors il n’eut pas à réfléchir. Il tira une deuxième fois. En pleine poitrine.

L’intendant ne cilla pas. Tout juste baissa-t-il les yeux pour observer placidement le fluide s’écouler de la plaie. Un fluide argenté.

C’est son sang ? Mais pourquoi n’est-il pas…

Hélios n’eut pas le loisir de questionner davantage ce prodige. L’homme qui aurait dû s’effondrer de douleur se jeta sur lui et le plaqua avec une vigueur impossible. Joue contre sol, le Nerf gémit sous la prise trop rude.

Le pistolet avait glissé aux pieds de Kengé. Impuissant, Hélios le vit le ramasser du bout de ses doigts dédaigneux.

— Eh bien… Où as-tu trouvé un jouet pareil, Hélios ?

— Je vous avais dit de vous méfier, Kengé-dao ! siffla Muhammad d’une voix légèrement détraquée. À jouer avec lui comme un chat avec une souris, voilà ce qu’il en coûte !

Le président balaya les « coûts » d’un revers de main.

— Oui, un parquet souillé au fluide toxique et des réparations pour toi et l’Omniscient. C’est fâcheux, je te l’accorde, mais il n’y a pas mort d’homme.

D’une voix plus ferme, il ordonna :

— Enferme-le au sous-sol et reviens nettoyer le lévitorium. Je ne veux pas d’une équipe de ménage ; ils poseraient des questions. Oh ! Et débarrasse-toi de ses vêtements contaminés. Il ne faudrait pas qu’il meure avant la chasse.

Quelle chasse ? C’était la deuxième fois qu’il entendait ce mot et, de la bouche de son hôte perfide, cela ne pouvait augurer rien de bon. La poigne de Muhammad le souleva d’une force à lui couper le souffle. Il tenta de se débattre, mais un coup sur sa tempe l’assomma à moitié.

Hébété, il se vit traîné, molesté, comme la servante, plus tôt. Il entendit le grincement d’une porte qu’on lui fit passer. Un grincement familier qui le tira momentanément de sa léthargie. Il se força à faire le point sur les pierres suintantes d’un couloir descendant. La sensation de déjà-vu étreignit ses tripes.

Quand Muhammad le projeta dans une spartiate cellule, Hélios n’eut plus aucun doute.

Il était déjà venu ici.

Les bribes rampantes de sa mémoire atrophiée tiraient la sonnette d’alarme. Son instinct animal s’empara de son corps et se débattit comme un diable dans l’étreinte de l’intendant.

Un nouveau coup sur le crâne l’assomma pour de bon.

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