Chapitre 21-1

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Hélios tournait comme un lion en cage dans ses luxueux quartiers. Le Nerf s’était attendu à quelques remontrances de la part de son hôte, au retour du désastreux gala. Kengé ne pipa mot. Il le congédia comme un adulte envoie un enfant dans sa chambre pour le tenir à l’écart.

Alors l’animal captif oscillait entre fureur et frayeur. Il envoya paître sans état d’âme les livres jonchant le sofa et s’y affala ; la tête entre les mains. Les mots sentencieux de cette femme tambourinaient dans son crâne. Manqa, une chasse, un tribut, rendre la mémoire… Qu’est-ce que c’était censé vouloir dire ? Kengé lui prêtait des idées délirantes, mais une personne délirante aurait fabulé une escapade en parachute à l’extérieur de Monade ; pas son passé avec Kosan.

Elle disait vrai ; Kengé mentait.

Hélios se sentit étouffer dans sa propre stupidité. Depuis le début, tout lui criait la dangerosité de son hôte : la gêne de Lydia, le mutisme de ses serviteurs, l’hypocrisie de Muhammad et, enfin, les avertissements de Kosan. Mais le Nerf prodige avait voulu se croire plus malin. Trois semaines plus tôt, il se persuadait, qu’avec habilité, il percerait le voile de tromperie du président. Il n’avait fait que s’y enliser. Désormais, le piège se refermait. « Si tu tiens à la vie, ne cherche pas à savoir. » L’écho de ces mots achevait de scier le fil du funambule. Ce soir, il avait dépassé la limite. Alors, il serait peut-être temps d’écouter les mises en garde, de fuir !

Mais fuir quel danger ?

Les ressorts de ses jambes l’extirpèrent du canapé. Son excitation s’empêtra les pieds dans le tapis et il atterrit – dans une pirouette parfaitement contrôlée – sur la bibliothèque. Ses doigts fébriles arrachèrent Les Vingt Nuits de Caral de son écrin de bois et tirèrent la fameuse lettre dissimulée dans la couverture.

Ses yeux la parcoururent sous tous les angles une énième fois. Il abdiqua d’un soupir. Si message caché il y avait, alors Hélios passait à côté. Avec un pincement au cœur, il approcha le papier d’une bougie et le regarda flamboyer. S’il devait partir ce soir, mieux valait ne pas emporter une preuve de son lien avec un criminel. La laisser sur place ? L’idée que Kengé puisse mettre la main dessus le dérangeait pour une raison nébuleuse. Alors les mots qu’il avait appris par cœur se mêlèrent aux cendres froides de l’âtre.

Il enfila sur ses épaules un manteau suffisamment chaud pour affronter le gel de la nuit, et y fourra ses maigres effets personnels. Le cœur battant, il ouvrit la porte dans un grincement étouffé. Personne dans le couloir. Parfait. Hélios se rappelait l’espionne acrobate. De sa fenêtre, il avait pu voir les mêmes treillis, sur lesquels elle s’était accrochée, courir le long du mur d’enceinte. Restait à escalader sans attirer l’attention des miradors et des chiens… La partie facile ! Une fois dehors, il lui faudrait trouver un moyen de quitter Centrale. Hélios savait à présent qu’il existait des navettes publiques, mais sans argent ni titre d’Aile, il ne pouvait espérer les emprunter sans soudoyer ou frauder.

Une solution peu louable pouvait remédier au problème de l’argent. Il se souvint avoir vu Muhammad tirer une liasse de dirhans d’un tiroir de son bureau, un jour où Hélios avait dû l’accompagner pour une course. Il ne restait qu’à prier pour que l’intendant insomniaque n’occupe pas son fief à cette heure avancée du soir.

Il arpenta les couloirs d’un pas tranquille. Si les quelques serviteurs effacés qu’il croisait s’étonnaient de le voir avec son manteau, ils n’en dirent évidemment rien. Sous la porte du bureau, aucune lumière ne filtrait. Galvanisé par sa chance, Hélios tâtonna derrière un tableau représentant le sacre d’un roi au nom oublié. Il trouva le double. Hélas, sa chance s’arrêta au tiroir. Fermé à clé.

Des souvenirs vaporeux de sa jeunesse chaotique embaumaient son esprit. Il se rappelait – peu fier – ces larcins commis avec Crevé et Main Lisse dans les rares entrepôts garnis de la Plante. Dans une chorégraphie de gestes mécaniques, il partit en quête d’outils improvisés et dégota deux trombones dans une liasse de dossier. Il les tordit pour les adapter à la serrure. De meilleure facture que celles d’en bas, il peinait à la faire céder. Peut-être était-il simplement rouillé. Ou trop angoissé de voir la porte s’ouvrir à tout instant.

Un clic salvateur le rasséréna. Il s’empressa de déverrouiller la caverne d’Ali Baba pour y dénicher mille précieux dirhans !

Et un pistolet.

Hélios resta figé de trop longues secondes devant la forme d’acier caractéristique de l’arme. Avec prudence, il la soupesa. Bien plus lourde que les répliques factices dont il avait l’habitude au théâtre ! Il faillit la lâcher dans un élan de lucidité : mais que fabriquait un révolver dans le bureau d’un intendant ? N’y avait-il pas un service de sécurité, pour ça ?

Le fugueur n’hésita pas longtemps. Quitte à passer du côté de la dissidence, autant être armé – même s’il serait probablement incapable de tirer. Il glissa avec précaution l’objet dans son veston et quitta les lieux du crime.

Il n’eut le temps d’esquisser qu’une dizaine de pas feutrés dans le couloir avant d’entendre du bruit. Dans un réflexe animal, il se plaqua derrière une colonne.

— Vous vous trompez de personne ! J’ai toujours été fidèle ! Aïe ! Lâchez-moi, vous me faites mal. Lâchez-moi, sales brutes !

Des coups sourds suivirent. Hélios se pétrifia. À chaque cri, ses ongles se crispaient un peu plus contre le marbre de sa cachette. Il n’était même pas choqué de découvrir qu’on molestait une femme dans ce palais trop propre ; il était choqué de reconnaître sa voix : l’espionne qui avait transmis la lettre de Kosan. Serait-il fou de risquer une vue sur la scène ? Oui, mais il avait besoin de s’assurer qu’il n’hallucinait pas.

D’un œil discret, il attrapa les bribes d’un passage à tabac affligeant. Quatre hommes bâtis comme des géants contre une servante menue. Deux pour la tenir par ses bras attachés ; un pour la bâillonner. Hélios eut tout juste le temps de surprendre son regard paniqué, disparaître sous un tissu.

Le quatrième homme n’était autre que Muhammad. Il semblait superviser la scène en sentinelle imperturbable. Soudain, il tourna la tête. Comme alerté par un sixième sens, sa vigilance cibla la colonne où se terrait Hélios. Le Nerf à bout de nerfs se plaqua comme s’il espérait fusionner avec le marbre.

Des pas s’éloignaient ; la bande traînait la malheureuse servante ailleurs. D’autres se rapprochaient. Son cœur allait le trahir s’il persistait à tambouriner si fort. Hélios en appelait à toutes les croyances connues pour prier Muhammad de faire demi-tour. En vain.

Quand il se sut repéré, le fugueur s’élança et piqua un sprint en désespoir de cause. Hélas, Muhammad se révéla étonnamment vif : il le rattrapa en quelques enjambées et lui tordit le bras dans le dos.

— Je ne dirai rien ! Promis, je ne dirai rien ! Je n’ai rien vu, même ! s’écria-t-il entre deux gémissements de douleur.

Loin de se laisser attendrir, Muhammad maintint sa prise d’une force que l'acteur ne lui aurait pas soupçonnée. Pire ! Il le traîna sans ménagement dans le couloir, tel le condamné qu’on mène à sa sentence. Du moins, c’est l’impression qu’Hélios se faisait.

Quel imbécile… Il aurait dû fuir sans demander son reste, fuir tant qu’il était encore temps. Il avait vu ce qu’il n’aurait pas dû voir et, à présent, tout sourire forcé avait déserté les lèvres de Muhammad.

Son escorte ouvrit une porte sans frapper. Hélios la reconnut comme celle du cabinet de Kengé, celui où il recevait ses rendez-vous confidentiels. L’invité n’y avait jamais mis les pieds. Aussi découvrit-il une pièce à la décoration sobre, conçue pour être fonctionnelle. Les étagères de papiers rangés proprement s’alignaient en bataillon ; un bureau long comme un homme en barrait l’accès.

L’unique détail frappant dans cet agencement : son hôte attablé dans un coin de la pièce pianotait sur une console aux contours obliques et aux reflets métalliques clinquants. À leur irruption, Kengé dissipa d’un revers de main un glacis argenté en suspension derrière une épaisse vitre. Le liquide brillant retomba en pluie soudaine. Les larges potards du tableau semblaient commander une sorte de champ magnétique. Cette technologie parlerait peut-être à une Rotule ; certainement pas à Hélios. Que fabriquait Kengé sur cette étrange machinerie ?

Le président se retourna dans un mécontentement manifeste. Ses sourcils accentuèrent sa désapprobation à la vue du Nerf dans son antre. Muhammad ne s’embarrassa d’aucune introduction ; il tira à grand renfort de raclements une chaise pour y asseoir son coupable.

Kengé non plus ne pipait mot, son attitude explicitait suffisamment la question : « Pourquoi venait-on l’interrompre ? »

— Il nous a vus emmener l’espionne. Je n’en peux plus de l’avoir dans les pattes. Ce cirque doit cesser. Ce Sans Nom ne nous sert plus, alors débarrassez-vous-en !

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