Chapitre 19

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Les traits de Kosan se peignirent de gravité à mesure que Maryssa lui adressait son rapport. De retour sur l’île d’Icos pour un réapprovisionnement, l’Aile avait débarqué le cœur rempli de joie à la perspective des nouvelles que l’espionne apportait de l’antre de son ennemi. Hélas, l’effroi balaya vite ses espoirs naïfs.

Droite dans ses bottes, la jeune femme ne flanchait pas, demeurait de marbre. Elle acceptait déjà son sort et Kosan s’horrifiait d’en être responsable.

— Il t’a vu ? osa-t-il dans une futile tentative de se rassurer.

— J’avais masqué mon visage, mais il m’a croisé juste avant. Et puis… j’ai crié.

— Ils feront le lien, compléta Kosan. Tu es compromise. Tu ne peux pas retourner là-bas.

La servante baissa les yeux et s’égara dans un sourire triste. Elle en était parfaitement consciente.

— Si je disparais dans la nature, ils seront assurés de ma traitrise. En revenant, j’ai une chance de dissiper les soupçons. Je travaille pour Kengé-dao depuis longtemps ; ils ont confiance en moi.

— Maryssa… Tu les connais ! Tu sais qu’ils n’hésitent pas à sacrifier un innocent au premier doute.

Elle leva une main tranchante comme la lame d’un exécuteur. Les avertissements de Kosan étaient vains.

— Ma famille est sous leur coupe. Je n’ai pas le choix.

Kosan accusa le coup de massue de sa résilience. Il ne pouvait pas la laisser partir. Devrait-il informer Cassendi ? Le général la retiendrait – même de force – craignant la perspective que l’espionne parle sous la torture. Mais emprisonner la jeune femme et mettre en danger sa famille… Voilà des stratégies dignes de leurs ennemis.

— Ce qui est fait est fait, avança Maryssa. Inutile de remuer le couteau dans la plaie. Autant que ça serve à quelque chose : j’ai appris que la chute de ton protégé n’était pas un accident. Archibald a tenté de le tuer.

Deuxième choc. Kosan en appela à toute sa maîtrise pour ne pas laisser ses jambes flancher. En revanche, son masque de gravité se fendit de stupeur ; d’horreur. Il déglutit. Il fallait reprendre pied. Dans la tempête qui tâchait de le noyer, il se hissa à l’assaut de la houle ; dans une lutte de désespoir.

— Ne peut-il pas s’agir d’un malentendu ?

Sa voix tremblante le trahissait ; dans les yeux de Maryssa transparaissait une fugace pitié.

— Non. Il a été très clair sur ce point.

Il inspira, se ressaisit et souhaita bonne chance à l’espionne. Il n’avait pas l’énergie de la convaincre de rester. Ses propres démons l’assaillaient.

De sa démarche ferme, il traversa l’aérodrome plus agité qu’une fourmilière. Les Traversseurs charriaient palettes et containers vers les dirigeables ou vers les bâtiments de l’île acquise à leur cause. Ces amas de tôles précaires, rouillées par les vents humides, chatoyaient dans un camaïeu pittoresque ; à l’image des habitants de ces contrées reculées.

Les familles fondatrices de Monade, dont était issu Kosan, avaient élevé ces lopins dans le ciel pour les préserver de la pollution terrestre. Réserves biologiques, mais surtout grenier, ils nécessitaient une main-d’œuvre pour cultiver champs et vergers. C’est ainsi que ses ancêtres firent monter cette population de colons ouvriers ; blancs. Bien avant qu’existe l’Entelechia, ces immigrés remplissaient les bouches d’une noblesse occupée à régner.

Puis, les usines de la Surface sortirent de terre, la contamination fut confinée aux frontières de la cité et les denrées s’acheminèrent pour moins d’effort par les tubes. Les îles agricoles de la périphérie tombèrent en désuétude, laissant une population métissée de longue date sur la touche.

C’était ici que les Traversseurs puisaient leur vivier le plus investi.

La milice de Centrale n’avait pas encore harcelé ce territoire rural et excentré, mais cela ne saurait tarder. Les forces de Kengé fouillaient chaque parcelle des Nuages avec méticulosité. Tôt ou tard, ils arriveraient à Icos, comme ils avaient retourné Bragir et Saloum. Alors chacun s’activait à effacer la trace du passage des Traversseurs, gommer leur lien ; dire au revoir à leur famille qu’ils ne reverraient peut-être pas. Où iraient-ils ? La plupart préféraient s’en remettre, aveugle, aux lumières du général. Kosan ne lui vouait pas tant de foi. Les indications filtraient floues vers la base ; Cassendi lui-même ne lui semblait pas assuré. Il soupçonnait le chef des Traversseurs de guetter les nouvelles de leurs espions pour faire fluctuer ses directives. Mais inutile de le crier sur les toits, de raviver la sinistrose en accusant un leadership en déroute. L’échec de l’Aile lors de la soirée du septentrion avait suffisamment sapé le moral des troupes.

Kosan oublia le flux incessant des dockers pour se concentrer sur sa destination : le dirigeable de la commanderie. Des priorités plus personnelles l’incombaient pour le moment. Il ne s’arrêta que pour demander à un matelot de transmettre un message à son serviteur. Puis il alla s’installer dans sa suite, et attendit.

Pensif, il faisait tournoyer le liquide ambré d’un whisky dans son verre. Pas une goutte n’avait échoué dans son gosier. Il lui fallait garder l’esprit clair pour gérer cette débâcle ; panser ce coup de poignard.

Qu’avait-il raté ?

Il avait rencontré Archibald grâce à l’Entelechia. Dans un contexte où Kosan s’efforçait de s’émanciper d’une toile familiale nocive, son père lui avait offert ce jeune homme prompt et zélé. Un présent pour enterrer la hache de la guerre ; un intermédiaire pour l’espionner et conserver un ascendant sur lui. Kosan l’avait vite compris et Archibald s’était rangé à son côté contre la promesse de le garder à son service après l’Entelechia. Depuis, un lien de confiance indéfectible les unissait. Il confiait ses pensées les plus intimes à son serviteur, sachant que ce dernier les emporterait dans sa tombe.

L’arrivée d’Hélios avait-elle changé cela ? Si oui, alors Kosan se maudissait de son aveuglement.

Des coups discrets à sa porte le tirèrent de sa léthargie. Archibald pénétra la suite d’un pas hésitant. Kosan afficha un sourire navré, mais rassurant. Il embraya :

— Merci d’être venu. Je te dois des excuses.

Son serviteur dressa un sourcil surpris, mais se recomposa un air compassé. Il avança avec plus d’assurance et se tint, en piquet, à distance respectable de son maître.

— Il était puéril de ma part de t’ignorer ces dernières semaines. J’ai bien conscience que tu n’as aucune responsabilité dans cet accident, que tu as toujours agi au mieux pour mes intérêts. J’ai déporté la frustration de mon échec sur ton dos et c’était injuste.

Archibald esquissa un nouveau pas en avant.

— Vous n’avez pas à vous excuser, Maître. J’ai échoué à le protéger. Je mérite votre colère. Si je pouvais revenir en arrière…

Kosan se leva, exécuta quelques allers-retours dans la pièce, comme un lion marquant son territoire. Puis, il stoppa net et planta un regard brûlant d’ambre sur la silhouette désœuvrée de son serf.

— Accepterais-tu de m’aider, Archibald ?

Il trembla, imperceptiblement, hésita, mais n’eut d’autre choix que de répondre, solennel :

— Je ferai tout ce que vous désirez, Manqa-dao.

— Et je t’en remercie, car la tâche que je souhaite te confier n’est pas facile. J’ai besoin que tu te rendes à Centrale.

Acculé, son serviteur se décomposa. Son teint passa de laiteux à livide. Il bafouilla.

— V-vous n’y pensez pas. C’est de la folie. Tout le monde sait que je suis à votre service ! Je serais arrêté et exécuté à peine un pied posé sur l’île !

Bien. Au moins, Archibald ne l’avait pas trahi pour ses ennemis. Il n’aurait pas pu simuler une terreur si sincère. Un crime passionnel, donc ? Il devait encore creuser.

— Pas si tu leur fais croire que tu souhaites changer de camp. Tu argueras que tu ne supportais plus ma déraison, que tu n’as jamais approuvé ma décision de rejoindre les Traversseurs. Tu leur donneras des informations de moindre importance à mon sujet pour gagner leur confiance.

— M-mais pourquoi ?

— Pour te rapprocher de Kengé et, par extension, d’Hélios. Je compte ensuite sur ta connaissance de Centrale pour parvenir à fuir avec lui.

Sa bouche s’ouvrit en plaie béante. Ce plan était absurde. Tous deux le savaient.

— Ce n’est pas sérieux, Maître. Vous m’envoyez au suicide !

— N’as-tu donc pas envie de sauver Hélios ?

— Votre obsession pour ce garçon vous a fait perdre la tête !

Un silence éloquent plana dans la pièce. Kosan eut un sourire amer ; Archibald se figea. Il s'était écrié plus fort qu’il ne l’aurait voulu.

— À t’entendre, on croirait que le mort d’Hélios t’aurait bien arrangé.

Une grimace froissa le visage si lisse du serviteur. Sa pomme d’Adam prit l’ascenseur sur sa gorge. Il s’était trahi. Ses doigts fouillèrent discrètement les replis de ses vêtements. Kosan ne lui laissa pas le temps d’en extirper une arme : il pointa son propre six-coups contre le parjure.

Raide, Archibald se résigna à lever les mains, lentement. Kosan était un bon tireur. Il le savait. À cette distance, sa seule chance d’en réchapper était de le raisonner.

— Vous vous fourvoyez, Manqa-dao. Je vous ai toujours été fidèle et le resterai jusqu’à la mort.

— Donc tu pensais qu’éliminer l’objet de mes désirs me ramènerait dans le droit chemin ? Tu imaginais me rendre service ?

— Oui ! Regardez ce que vous avez perdu à cause de lui ! Vous aviez tout ce qu’un homme pouvait espérer et voyez à quoi vous en êtes réduit désormais : courber l’échine devant des dissidents, des criminels et un ancien général aigri. Ce n’est pas digne de vous !

— Vraiment ? Considères-tu qu’un vil pécheur tel que moi méritait ses privilèges ? Où est donc passée ta morale, Archibald ?

Les lèvres frémissantes de fureur, le serviteur baissa la tête et persiffla :

— Il vous a perverti.

— Il m’a ouvert les yeux, rectifia Kosan.

— Puis vous a abandonné sans scrupules ! Ce misérable Sans Nom ne vous mérite pas. Moi, j’ai toujours été là pour vous !

Sans cesser de le viser, l’Aile s’égosilla dans un rire sinistre. Au fond, son serviteur n’avait tort : cette folie causait sa perte. Mais il était trop tard. N’en déplaise à Archibald : il ne pouvait plus faire marche arrière.

— Penses-tu un seul instant que, lui mort, je t’aurais dédié l’attention que j’éprouve à son égard ? Je ne peux pas te croire si naïf.

Le rouquin ne répondit pas. Les yeux embués, la tête penaude et l’échine courbée comme un chien grondé, il ne lui avait jamais paru si pathétique. Kosan s’en voulait presque de le blesser ainsi, mais la virulence de sa trahison annihilait toute trace de pitié. Qu’il souffre ! Et l’exil serait une punition bien plus suave que la mort pour un esclave qui ne vivait qu’à travers sa personne depuis dix ans.

— Pars. Disparais de ma vie et fais en sorte que je ne te revois plus jamais. Je ne t’épargnerai pas deux fois.

Le disgracié releva la tête. Allait-il céder aux larmes ? S’abaisser à le supplier ? Lutter ? Il resta digne et se détourna sans un mot ; sans ciller. Kosan n’en attendait pas moins de celui qu’il avait initié aux codes de son monde, qu’il avait presque modelé à sa convenance. En ce jour, la création avait dépassé le maître.

Il aurait dû l’abattre.

Mais alors que la porte claquait sur l’être dont il avait été le plus proche, Kosan fut bien obligé d’admettre qu’il n’en aurait pas eu la force.

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