Chapitre 13-1

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Kosan alanguit sa nuque contre le dossier de cuir dans sa suite confortable. Plus de trente mètres carrés dans un dirigeable militaire : le grand luxe ! Pourtant incomparable à ce qu’il possédait avant. Vingt-cinq hectares sur l’un des îlots joyaux de la couronne améthyste et trois résidences éparpillées sur l’ensemble de l’archipel… L’éminent politicien s’était volontiers complu dans une richesse indécente. Aujourd’hui, il ne possédait plus rien. Le Conseil l’avait démis de ses fonctions, bloqué ses comptes en banque et placé ses biens sous scellé. Mais sa déchéance ne datait pas ce coup d’État raté.

Tout avait changé. Il y a deux ans.

Le phonographe déversait les notes basses d’une musique lancinante. Le refrain familier ressuscita les rires et éclats de voix d’une époque heureuse. C’était Hélios qui avait choisi cette chanson à leur retour du théâtre, c’était lui qui avait fait le premier pas, cette fois-là…

L’Aile secoua brusquement la tête pour chasser ces perfides fantômes et se leva d’un bond pour couper l’appareil. Le silence se rappela à lui, seulement perturbé par les vibrations ténues de l’aéronef en vol stationnaire, et avec lui ce creux douloureux dans sa poitrine. Il s’empara de son verre. Vide. Il fallait un autre whisky.

— Archi…

Il réfréna aussitôt ce réflexe de recourir à son serviteur. Après ce soir tragique, Kosan lui avait suffisamment manifesté son souhait de ne plus le voir. Il n’avait pas encore pris de décision à son égard. Devrait-il le congédier ? À quoi bon… Ce rouquin docile s’était toujours montré zélé et fidèle. C’était un accident. Cela serait arrivé avec n’importe qui d’autre. Pourtant, l’Aile ne se sentait pas prêt à lui pardonner. Sans doute ne le pourrait-il jamais.

Résigné, il partit lui-même en quête de sa précieuse bouteille de Wolson 87, soigneusement rangé dans le bar en ébène. Trois coups retentirent à sa porte ; le liquide ambré coulait nonchalamment dans son verre old-fashionned. Kosan ne se détournait pas de son office. Il avait demandé à être seul et personne sur ce vaisseau ne se risquait à profaner ce vœu depuis trois jours.

Personne sauf Lupin.

Kosan lâcha un soupir ostensible et pivota à contrecœur vers l’intrus. Indifférent à son chagrin, le bonhomme jovial faisait irruption dans la suite. Le nez plissé par les relents de renfermé, il balayait le désordre de la pièce avec réprobation, puis fila d’un pas résolu pour tirer les rideaux qui couvraient les hublots. En vampire brusquement exposé à la lumière crue, Kosan plaqua une main en visière et grimaça.

— J’ai de l’estime pour toi, Lupin. Si tu en as réciproquement, respecte mon deuil et déguerpis d’ici.

Le directeur grassouillet, mains campées sur les hanches, ne parut nullement inquiété par la menace acide de l’Aile. Un sourire taquin illumina même ses joues rougeaudes.

— Justement, si tu avais pris la peine de sortir le nez de ta tanière, tu aurais appris qu’Hélios est en vie.

Kosan ouvrit la bouche ; Lupin enchaîna sans lui laisser le loisir de la répartie.

— Il a chuté sur les passerelles en contrebas de l’île. Après un séjour dans les cuves de régénération, il est comme neuf ; du moins, sur le plan physique. Ça, c’était pour la bonne nouvelle. La mauvaise, c’est que Kengé lui a remis le grappin dessus. On ne pourra pas l’extraire facilement. D’après nos espions, il est étroitement surveillé. Il va être difficile de lui transmettre un message. Difficile, mais pas impossible. Il va falloir que tu sois patient.

L’Aile se laissa couler sur un fauteuil opportunément placé, bras ballants et lèvres frémissantes. Ses larges paumes couvrirent son visage. Lupin lui accordait quelques secondes de répit pour encaisser la nouvelle. En d’autres circonstances, il se serait horrifié de le savoir entre les griffes de Kengé. Pour l’heure, un immense soulagement anesthésia la tension de ces derniers jours. Il était en vie. C’était tout ce qui importait.

Il frotta ses yeux humides d’émotion avant de retrouver l’image de Lupin. Dans le décor hétéroclite du dirigeable spartiate où se glissaient les excentricités de son statut noble, le directeur s’intégrait parfaitement. Lupin était ainsi : une anguille capable de louvoyer et tirer son épingle perfide de n’importe quelle situation. Comédien parmi les comédiens, il n’oubliait pas ses puissants idéaux précieusement ancrés sous ses multiples facettes. Même au bout de longs mois de collaboration, Kosan peinait encore à le cerner pleinement. Pourtant, sans qu’il ne puisse se l’expliquer, il lui vouait cette irrémédiable confiance ; fragile avec Cassendi.

— J’aimerais te laisser le temps de te remettre de tes émotions, mais le général attend ton rapport depuis trois jours. Maintenant que tu es au fait de la nouvelle situation, j’espère avoir réinsufflé ta motivation à abattre Kengé.

Certes, savoir que poursuivre leur révolte constituait sa seule chance de revoir Hélios aidait. Pour autant, la vengeance était déjà un moteur puissant. Kosan scanna sa suite, avisa les draps défaits, les affaires roulées en boule, les cigares à moitié consumés et les cadavres de bouteilles : il s’était assez morfondu. D’un mouvement ferme, il se détacha du fauteuil et emboîta le pas de Lupin.

— Allons-y.

Le boucan mécanique des couloirs encombrés les aspira. Bousculé par le tumulte des fourmis ouvrières, Lupin devait jouer des coudes pour leur frayer un chemin. Privés de base permanente, les révolutionnaires se tassaient dans leur flottille volante, ne se ravitaillant que le strict nécessaire sur les îlots excentrés ou les parcelles brumeuses de la Surface. Les bâtiments les plus imposants étaient des modèles militaires et leur moteur au lévitorium leur assurait une autonomie imbattable.

Le duo grimpa des escaliers grinçants et déboucha sur un espace plus aéré, aménagé dans des tons cuivrés et chaleureux : le carré des officiers. Derrière les portes enluminées, les appartements du général Cassendi. Lupin s’y dirigeait vindicatif. Il ne vit pas Edmond et Carine bondir d’une banquette et prendre le petit personnage en étau.

— Est-ce vrai pour Hélios ?

— Il a survécu ?

— Comment va-t-il ?

— Qu’est-ce que vous comptez faire pour le sortir de là ?

Pour un peu, l’assaut amuserait presque Kosan. Lupin était non seulement parvenu à constituer une troupe d’acteurs talentueux, mais avait aussi chassé les profils avides de renverser l’injuste système de castes de Monade. Hélios étant un cas à part. L’Aile admirait cette jeunesse fougueuse et investie d’idéaux que Lupin avait amalgamée autour de sa figure quasi paternelle. Quand bien même les barrières sociales qu’ils désiraient briser s’érigeaient entre eux et le politicien.

Sous l’avalanche de questions, le directeur marqua l’arrêt et un soupir. Il agita ses mains devant lui, comme pour chasser des mouches.

— Du calme, je n’en sais pas plus que vous. C’est à Cassendi d’en décider, mais compte tenu de nos forces amoindries depuis l’attaque, si Hélios se trouve en sécurité, son extradition ne sera pas une priorité.

Menteur, songea Kosan. Il ne leur avait pas dit pour Kengé. Ils ne comprendraient pas et ils s’affoleraient pour leur ami s’il leur expliquait. Lui-même serait le premier volontaire pour se jeter dans une opération de sauvetage suicidaire, mais il lui fallait être réaliste.

— En sécurité ? Tu penses vraiment qu’il peut être en sécurité sur les îles ? Ils auront besoin d’un bouc émissaire ! D’un coupable pour nos actions. Je ne crois pas une seule seconde qu’ils le laisseront repartir en paix !

Peu dupe des boniments de Lupin, la figure de jeune premier d’Edmond se tordit en une grimace furibonde alors qu’il invectivait son directeur. Quant à Carine, c’était sur Kosan qu’elle dardait son regard accusateur. L’Aile pouvait encore entendre ses reproches d’il y a trois jours cracher leur venin : « Nous n’aurions jamais dû vous faire confiance. Nous l’aurions emmené avec nous. Nous l’aurions protégé. » En un sens, l’actrice avait raison : Kosan avait échoué sur toute la ligne. Pourtant, il restait persuadé qu’Hélios n’aurait pas été en sécurité, pris dans le feu d’un combat dont il ignorait les tenants.

— Pourquoi ne lui avoir rien dit ? rugit Carine.

La question fusa comme un cheveu sur la soupe. Kosan la comprenait. Il se serait posé la même à sa place. Lupin se précipita à son secours, armé de son flegme habituel.

— Pour risquer qu’il dévoile tout à nos ennemis ? Une chance qu’il ne sache rien !

Encore un mensonge. Un mensonge nécessaire, mais la nécessité n’en atténuait pas l’ignominie. Kosan baissa la tête de dépit. Cette discussion aux allures de procès l’épuisait déjà. Il ne put que remercier intérieurement son guide de se débarrasser des deux comédiens pour filer dans les quartiers du général.

— Désolé, souffla le bonhomme rougeaud, une fois à l’abri dans la salle de commandement.

— De ?

— D’avoir échoué à les convaincre que tu tiens à leur ami. De leur point de vue, tu es un inconnu. Tu n’as aucune raison de faire passer Hélios avant l’insurrection.

S’ils savaient…

— Ne t’en fais pas pour moi. J’ai l’habitude d’endosser le mauvais rôle, répliqua-t-il, un sourire fané sur les lèvres.

D’une certaine façon, il ne méritait pas mieux.

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