Chapitre 12

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FIDELIO

Mon ami, te voilà dans un mauvais pétrin

Hélios battit des paupières embrumées. L’image flottait floue devant ses yeux, mais il crut reconnaître le personnage de Fidelio. Pas celui qu’il incarnait dans sa représentation, non le vrai Fidelio. Il devait probablement rêver. Il referma ses persiennes ; une autre voix le tira de sa somnolence.

PIETRO

Ah, il n'existe point de problème sans fin
Je gage que cette impasse saura trouver
Une meilleure issue au fil de mon épée

FIDELIO

Le peuple d'Italie souffre, n'est-ce pas là
Que tu devrais apporter renfort de tes bras ?
Avant de te soucier du sort d'un tyran…

PIETRO

Sans tyran, les souffrances de nos paysans
Se soulageront d'elles-mêmes, mon ami
L'été réchauffera notre pays meurtri

FIDELIO

Et au prix de combien d'âmes sacrifiées
Dans cette guerre que tu désires mener ?

Les deux silhouettes fantasmées s’évaporèrent dans le brouillard de son esprit. Cédèrent place à deux plus sombres protagonistes. Les voix de la Résistance.

RÉVOLUTIONNAIRE

Pouvons-nous vraiment faire confiance à Kosan ?

Qui ça ? Ne devrait-il pas parler de Pietro Da Fiori ? Le script qu’il connaissait par cœur se mélangeait, perverti en borborygme sans sens.

ARMANO

Il ne s'est engagé pour de bonnes raisons
Mû par la vengeance, l'amère trahison
Qui lui vola amour et causa tant de maux
Il ne se démène point pour nos idéaux

RÉVOLUTIONNAIRE

Devrions-nous refuser de collaborer ?

ARMANO

Non, toute aide sera toujours appréciée
Et un homme brisé vaut bien mille alliés

À nouveau, l’hallucination se dissipa. Son crâne tambourinait. Une lumière s’efforçait de transpercer la brume. Brutale, agressive, elle dévorait sa sérénité, le jetait en pâture d’un monde de douleurs.

La première chose que vit Hélios fut cette femme sans visage. Vêtue d’une tenue scintillante à s’en irriter les yeux, elle se précipita sur ce qui devait être un corps. Son corps ? Peut-être le touchait-elle, peut-être lui parlait-elle, mais l’acteur ne le ressentit pas vraiment. Dans un vacarme de bruits, de bips et de battements, il se laissa à nouveau tomber dans l’obscurité.

La deuxième vision qui s’offrit à lui lorsqu’il émergea lui parut familière.

Son teint noir éclatait dans l’atmosphère blanche et terne de ce qui lui rappelait une chambre d’hôpital. Le port altier de son veilleur s’inclina, penchant subtilement sa collection de tresses. Un sourire rassurant s’immisça sur ses lèvres charnues. Dans un froissement d’étoffe, il se leva et se rapprocha d’Hélios.

— Je suis désolé de venir alors que tu te réveilles à peine, mais je n’aurai peut-être pas d’autres occasions de te parler seul à seul. Te souviens-tu de moi ?

Les mots débités défilaient dans son crâne, dévalisaient sa raison vacillante. Il avait l’impression qu’on lui posait souvent cette question, et qu’elle s’échouait toujours dans le néant de sa mémoire.

Par chance, l’inconnu offrit rapidement ses lumières à son désarroi.

— Nous nous sommes croisés avant la représentation, avec Kosan Manqa, à l’extrémité de l’île. Mais nous nous connaissions avant.

Ça y est, il le remettait. Les fils colorés dans sa chevelure et les motifs luxueux de ses atours étaient pourtant suffisamment singuliers. Sadaou Kengé, le président du Conseil des Nuages… Le président ? Mais que fabriquait le président à son chevet ? Et pourquoi lui parlait-il d’avant ?

— …

Toute verve avait déserté ses lèvres. Sa bouche pâteuse peinait à former des mots et sa pensée à les articuler. Hélios n’avait aucune idée de ce qu’il faisait ici. Il voulut se redresser à hauteur de son visiteur – ce n’était pas affalé qu’on accueillait un honorable dignitaire. C’est alors qu’il prit conscience de son corps, de son état. Un frein implacable avorta sa tentative de mouvement. La douleur surgit en une violente marée. Et les algues toxiques de ses remembrances s’échouèrent sur ses rivages.

La pièce, l’attaque, la fuite, le roux, la chute…

Il avait survécu, mais à quel prix ? De son corps émergeait nuée de tubes, de machines aussi bruyantes que sophistiquées, tandis que les bandages pudiques masquaient le carnage.

Kengé apposa une main ferme sur son épaule.

— Ne bouge pas. Tu as fait une chute impressionnante, mais tu as eu beaucoup de chance d’atterrir sur une passerelle plutôt qu’en contrebas. La cuve a fait son office, tu ne devrais pas garder de séquelles. Par contre, il te faudra probablement plusieurs jours avant de retrouver toute ta motricité. Les médecins t’en diront plus, je dois te parler d’autres choses. Des sujets capitaux.

Hélios grimaça et adressa ce qui devait ressembler à un froncement de sourcils. Le président semblait pressé, là où l’acteur aurait aimé bénéficier d’un temps salvateur pour assimiler ses dires.

— Que sais-tu de Manqa ?

Le blessé chercha les informations dont il disposait à son sujet et se heurta à un vide effrayant. Kosan était une Aile, Kosan connaissait Lupin, son directeur, Kosan les avait invités sur les Nuages, Kosan l’avait embrassé à l’Aloha Kua et Kosan l’avait connu lors de l’Entelechia. Autant résumer ce peu par un « rien ». Il articula un mot incompréhensible. Kengé le saisit néanmoins.

— Kosan Manqa était membre du Conseil.

— Était ? grinça Hélios.

Une vague d’effroi l'emporta alors qu’il supputait ce que ce simple mot impliquait.

— Il a trahi ses fonctions. Il s’est allié avec le général Cassendi qui fut le chef d’état-major sous le mandat de mon prédécesseur. Ce vieux traditionaliste ne m’a jamais reconnu comme dirigeant légitime malgré le vote incontestable. Il a démissionné et mène, depuis, ses tractations dans l’ombre. Sa petite armée de dissidents a profité de ta pièce pour attaquer. Manqa a manigancé ta venue pour m’attirer dans son piège et tenter de me tuer.

Kengé laissa planer un silence, comme s’il guettait une réaction de l’acteur. Mais qu’aurait-il pu rétorquer ? Son histoire ne s’imbriquait pas dans sa tête. Kosan s’était servi de lui ? Un goût amer, sanguin, lui restait en travers de la gorge. Il aurait aimé protester, affirmer que son talent seul l’avait séduit, mais Hélios ne pouvait plus se voiler la face. Il avait toujours soupçonné que son invitation cachait d’autres desseins.

« Si tu t’étais souvenu, tu te serais méfié de moi. »

La sentence du roux, l’envoyé de Kosan, s’abattit, sévère, dans son crâne. Il avait tenté de le tuer. Kosan avait tenté de le tuer.

Pourquoi lui ?

— Je te l’ai dit, répondit le président à sa question mentale. Nous nous sommes côtoyés il y a deux ans, lorsque tu es venu ici pour l’Entelechia. Et crois-le ou non, mais… nous avons eu une liaison. Kosan le sait. Tout comme il savait que je ne résisterais pas à l’envie de quitter la protection de Centrale pour te revoir.

Bouche bée, la sidération murait toute protestation. Il observa plus attentivement le portrait du président. Si élégant, si rayonnant… si éloigné de lui, de la personne qu’il était deux ans plus tôt. Par quelles circonstances impossibles en était-il venu à le côtoyer ? Pire ! À entretenir une… Une pelote se noua dans sa gorge.

Kengé baissa la tête, un voile d’ombre obscurcit ses traits.

— Tout serait plus simple si je pouvais te rendre tes souvenirs… Hélas, même moi je ne dispose pas de ce pouvoir. Tout effacement est permanent. J’en suis navré, ça ne devait pas se passer ainsi. Tu aurais dû rester avec moi, mais Kosan s’est immiscé entre nous. Il a profité de mon absence pour s’en prendre à toi. J’ignore ce qu’il t’a fait. Tu n’as pas été capable d’en parler. Tu étais profondément choqué et répétais en boucle que tu voulais t’en aller, oublier.

Il s’interrompit, le temps de libérer un soupir pénible.

— J’ai exaucé ton souhait. Tu es redescendu et j’espérais que tu puisses réaliser ton rêve de devenir acteur. J’étais prêt à faire semblant de ne jamais t’avoir côtoyé pour ne pas interférer avec ta vie. Mais encore une fois, Kosan en a décidé autrement. T’éloigner de moi ne lui a pas suffi, il a fallu qu’il attente à ta vie. Je suis profondément désolé de ce qu’il s’est passé. Je n’avais pas assez de preuve, il y a deux ans, pour le démettre de ses fonctions au Conseil. Aujourd’hui, après sa tentative d’assassinat, il est activement recherché. Je te promets qu’il ne pourra pas t’atteindre ici. Tu es en sécurité.

Kengé rabattit les pans de son agbada et se releva.

— Je ne peux pas m’attarder plus longtemps. Les lois de l’Entelechia m’interdisent de te parler du passé. J’ai pris la liberté de les enfreindre, car je trouvais cruel de te laisser dans l’ignorance après que cela ait failli te couter la vie. Je te prierais de ne pas évoquer notre conversation en public. Je reviendrai dans quelques jours et tu seras libre de choisir si tu veux rester ou redescendre. Sache néanmoins que ta troupe est de mèche avec les terroristes de Cassendi et Kosan. Eux aussi se sont volatilisés après l’attaque. Tu ne pourras probablement pas reprendre tes activités, en bas. Réfléchis à ce que je viens de te dire, et surtout, repose-toi.

L’Aile n’eut qu’un geste timide d’au revoir : le dos d’une main qui glissa sur ses cheveux. Hélios ne le quittait pas des yeux, même lorsque la porte de cette chambre d’hôpital claqua sur lui. Le flot de ces paroles insensées déferlait en lui sans parvenir à s’emboîter. Il continua à fixer le chambranle de longues minutes. Abasourdi.

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