Chapitre 11

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Les larges mâchoires plombées s’ouvrirent dans un grincement sépulcral. Pulsante au rythme de son palpitant, l’intense lumière grise fit frémir ses paupières à travers la visière de son casque. La protection dérisoire de sa combinaison renforcée ne lui offrait aucun confort face à l’inéluctable.

Jane Aster prit une grande inspiration et se hâta dans l’antre de mort. La pendule de sa vie accélérait sa cadence ici. Le temps se transformait en une variable inestimable.

Lors de sa première intervention, deux mois plus tôt, l’ouvrière s’était laissée aller à la contemplation de l’édifice spectaculaire. Œuf accouché de la technologie de pointe des Ailes, l’ellipsoïde bordé de miroirs à réfraction calorifique lui faisait l’effet d’une immense cocotte-minute. Une immense, lumineuse et mortelle enceinte de confinement. Car en son cœur brillait le joyau de l’île.

Le réacteur à lévitorium.

Non content de pourvoir l’île en énergie, ce mastodonte instable assurait son maintien sur les Nuages. Sa lévitation.

Jane tentait tant bien que mal de trotter le long de la passerelle d’accès ; elle ne parvint qu’à décrocher maladroitement du sol, retenue par la seule grâce de son filin. Dans sa sphère d’influence, le noyau perturbait même la gravité. De retour au sol, l’empressée laissa goutter la sueur qu’elle ne pouvait essuyer sur son front, puis progressa raisonnablement, mais sûrement, vers sa mission.

Aveuglée, elle dut compter sur sa maigre expérience pour dénicher le bon tiroir électronique. Elle y connecta la lourde caisse qu’elle transportait. Le terminal apparié lui afficha les données du cœur. Quatre-vingt-huit pourcent de synchronisation. Il allait effectivement très vite falloir y remédier. En aucun cas le fragile système ne devait chuter sous la barre des quatre-vingts pourcent : ce serait risquer l’emballement ou pire ; son arrêt complet. Or, sans réacteur, Jane imaginait le tableau catastrophique de l’île s’écrasant à la surface de Monade.

Délicatement, elle tourna la manivelle pour réajuster les miroirs coaxiaux autour de cette sphère de chaos. Elle serra les dents aux crissements du mécanisme, puis relâcha la tension lorsque les fréquences se stabilisèrent. Les diagrammes avaient retrouvé leurs oscillations en phase parfaite. Elle soupira, soulagée, et s’empressa de refermer la trappe pour s’éloigner du puissant nœud d’énergie.

Elle avait fait vite. Alors dans un moment de fascination pure, la technicienne s’autorisa un regard en arrière. Quelle machinerie ! Dire que ces noyaux pouvaient atteindre trois fois cette taille sur des îles plus imposantes… Dans son malheur, elle avait eu la chance d’être affectée sur un îlot privé, modeste. La résidence d’un sénateur quelconque dont elle n’avait pas à connaître le nom. Après tout, elle l’oublierait dans deux semaines.

Un frisson traversa sa nuque. Oui, plus que deux semaines et elle pourrait effacer de sa mémoire l’horrible vérité de Monade ; son futur sacrifié pour une meilleure vie.

Les portes du sas se refermèrent et les gaz de décontamination douchèrent sa combinaison. Elle ne souffla qu’une fois son casque déclipsé et rangé dans son casier. Quelle folie l’avait prise d’accepter de signer pour l’Entelechia ?

Pourtant, elle ne regrettait pas son choix. Le travail dans les usines du Cartilage était cent fois plus éreintant que les rares interventions qu’on lui confiait sur les Nuages. À son arrivée, on lui avait tout expliqué.

Les Ailes s’étaient élevées au sommet de la cité grâce à cette matière révolutionnaire, puissante et terriblement dangereuse. Le lévitorium assurait le fonctionnement de la plupart des technologies de la Surface : des voitures flottantes aux chaînes d’assemblages du Cartilage. Jane s’était esquintée le dos douze ans sur un broyeur à métaux sans jamais soupçonner l’origine de cette force qui alimentait pistons et compresseurs. Lorsqu’une machine tombait en panne, une équipe descendait et emportait le moteur en réparation sur les Nuages. Mais les ingénieurs du consortium Lev’Energies n’ouvraient pas eux-mêmes les carcasses : ils déléguaient ce travail aux malheureux qu’ils faisaient monter pour l’Entelechia.

Jane devait au moins leur reconnaître un semblant d’honnêteté : oui, l’exposition au lévitorium était un fléau pour la santé, détruisait leurs cellules et volait leurs années de vie. Ils pouvaient choisir de redescendre, oublier et reprendre leur train quotidien. Ou bien ils pouvaient accepter ce sacrifice, trois mois durant, et profiter du temps raccourci pour mener une existence plus confortable. Certains ouvriers très performants se voyaient même proposer de rester ; promu en prestigieux ingénieurs pour le compte du consortium. Ils ne touchaient plus au lévitorium, mais leur incombait la charge de sacrifier d’autres bras.

Jane avait refusé.

Devenir un nouveau bourreau pour ses pairs ? Sans façon. À l’image de son parrain, fauché par un cancer foudroyant alors qu’elle n’était qu’une enfant, elle redescendrait s’installer dans un appartement cosy de la Surface et attendrait la mort sans savoir qu’elle s’abattrait prématurément. Son argent reviendrait à son petit-frère qui n’aurait pas à emprunter le même chemin de croix. Oui, à présent, elle comprenait mieux le trépas précipité de son parrain ; et celui de tous ceux qui avaient accompli l’Entelechia jusqu’au bout. La médecine au lévitorium des Ailes réparait les blessures physiques, pas les dégâts des radiations.

— Félicitations Aster, vous pouvez pointer et retourner aux baraquements. Vous avez bien travaillé.

Le contremaître l’alpaguait depuis la baie, tandis que Jane quittait les vestiaires. Elle lui renvoya un hochement de tête poli, obéissant. Globalement, les ingénieurs ne se montraient ni tyranniques ni détestables : les Surfaciens effectuaient les besognes qu’ils boudaient. Leurs encouragements teintés de pitié ne lui rappelaient que trop bien ce lien de dépendance qu’ils entretenaient. La Surface avait besoin du savoir-faire des Ailes et les Ailes avaient besoin de leur main d’œuvre.

Jane avait entendu de vagues rumeurs concernant des projets d’automates qui pourraient intervenir sur les cœurs toxiques à leur place. Elle devrait se réjouir de cette avancée qui préserverait des vies, mais dès lors que les Nuages n’auraient plus besoin de leurs services, qu’en serait-il de l’Entelechia ? Des espoirs des pauvres hères pour un meilleur destin ?

Non… Sans doute que l’Entelechia persisterait. Ils n’envoyaient pas tout le monde au casse-pipe. Certains étaient sélectionnés comme tributs pour « travailler » en lien direct avec la noblesse des îles, mais Jane ne souhaiterait pas échanger sa place. Ces « heureux élus » avaient l’insigne honneur de pouvoir s’impliquer dans les affaires sordides des Ailes, contre leur lot d’humiliation. Jane n’avait aperçu que brièvement ce cirque à son arrivée sur l’île centrale. Cela lui avait suffi pour se satisfaire de son propre sort.

L’ouvrière reprit ses effets et dégaina son paquet de cigarettes. Il lui fallait sa dose de nicotine avant de rentrer se reposer. Elle bifurqua vers les passerelles extérieures et laissa pendre ses jambes au-dessus du vide. Là, elle savoura le vent frais du soir, amoindri dans les replis caverneux des sous-sols de l’île. La fumée de sa cigarette se mêla à la brume qui couvrait chastement sa maison d’origine, en contrebas. La nuit était tombée depuis un moment ; elle ne pouvait qu’en imaginer le tableau. Elle espérait que son petit-frère se portait bien, qu’il ne s’était pas encore attiré des ennuis en tentant une excursion en douce à la Surface. Elle le reverrait dans deux semaines. Inutile de se faire un sang d’encre d’ici là…

Son regard se redressa sur la voûte de terre et de béton, capté par les grondements anormaux qui fusaient de son sommet. Étonnant ; l’endroit était plutôt calme d’ordinaire. Mais quoiqu’il se passât là-haut, cela ne concernait pas une Rotule comme elle.

Jusqu’à ce qu’un craquement plus proche l’alerte. D’un bond de panique, elle sauta sur ses pieds. Le plafond s’effondrait ? Non, un choc sourd retentit, fit vibrer la fragile ossature métallique. Elle résista. Alors Jane se figea plusieurs secondes avant d’assimiler ce qu’elle venait de voir.

Quelqu’un était tombé, là, juste devant elle. Le corps inerte gisait à quelques mètres.

Jane n’osait pas accourir, peu désireuse d’affronter ce spectacle morbide. Elle n’avait pas le choix : il fallait bien qu’elle s’enquière de l’état du malheureux pour savoir quelle aide invoquer. Elle déglutit et avança prudemment jusqu’à la plateforme qui avait interrompu cette course vers le vide.

L’obscurité lui voilait l’ampleur des dégâts, mais elle discernait tout de même d’impressionnantes projections de sang. Elle retint un haut-le-cœur. Le corps inerte se tordait en angles improbables, Jane se concentra plutôt sur la tête. Face tournée contre sol, aucun signe n’indiquait que la caboche éclatée de carmin vivait encore. Elle devait en avoir le cœur net. Comme si elle craignait de voir bondir le moribond, elle tendit ses doigts avec réticence, là où devrait se trouver la bouche.

Un mince filet d’air heurta ses pulpes.

Il respire !

Jane sursauta, tressaillit, puis courut en sens inverse. Il n’y avait pas de temps à perdre.

— Vite ! J’ai besoin d’aide ! Que quelqu’un appelle les secours !

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