Chapitre 10

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À l’abri d’une arche végétalisée, la fraîcheur vespérale s’ébrouait sur les corps alanguis du patio. Kosan huma un verre de vin à ses lèvres ; arôme acrimonieux. À ses côtés, le sénateur M’Bahla riait à gorge déployée à la blague de Nadia Sicori, la VRP du consortium Lev’ Energies. Kosan se désintéressa vite de ce jeu de badineries forcées et se tourna plutôt vers Sadaou Kenge.

Le président du conseil se délassait comme un pacha sur son majestueux fauteuil d’orme et d’osier. En dépit de cette apparente nonchalance, Kosan le savait en vigilance ; ses sclères d’aigle vissées sur la foule.

La fébrilité animait les conversations ; la pièce allait commencer. Kosan connaissait quelques amateurs sincères d’arts vivants dans l’assemblée. La plupart s’y était glissée pour la curiosité malsaine de goûter le sens du divertissement des Surfaciens. Depuis ces deux heures où les dirigeables avaient craché leur ribambelle d’Ailes, Kosan était assailli de ces questions déplacées ou de compliments bancals : « Vous voulez dire qu’ils ont aussi des théâtres en bas ? Mais qu’y jouent-ils ? Des farces ? » ou bien « Quelle audace… Dire que le sénateur a accepté d’inviter ces sauvages sur son domaine… Je n’aurais jamais osé. Je tiens trop à mes œuvres florales. » Alors il se fendait du même sourire et des mêmes excuses pour justifier son geste. Après tout, il s’était fait connaître pour la promulgation des arts au travers des îles en défendant le budget culture au Conseil. Cela n’étonnait personne de le voir se lancer dans des innovations courageuses ; des ouvertures risquées.

Et puis, tout le monde savait qu’il avait eu cette histoire avec un tribut. Par chance, personne n’était au courant qu’il s’agissait du metteur en scène de cette représentation.

Sauf Sadaou.

— Tu joues à un jeu dangereux, Kosan.

L’Aile avait beau se tenir sur ses gardes depuis qu’il s’était installé dans la loge d’honneur avec le président, il sursauta tout de même lorsque son reproche siffla dans ses oreilles.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

Kosan se défendit d’un sourire pincé, Sadaou s’esclaffa ; à juste titre.

— Que tu fasses passer cette mascarade pour « ta passion des arts théâtraux », je veux bien gober ça, mais n’essaye pas de me faire croire que tu l’as emmené à la bordure de l’île pour discuter des différences entre les œuvres de Levechia et Sardonet.

— Je ne lui ai rien dit, et certainement pas à propos d’avant.

Kosan ne détourna pas le regard. Il ne devait pas ciller, pas montrer la moindre trace d’hésitation. Après tout, il n’énonçait que la stricte vérité. Sadaou le fixa de longues secondes, de ce regard pénétrant.

Que manigance-t-il ?

Pour avoir accepté si facilement son invitation, Sadaou lui cachait quelque chose. Bien sûr, il savait que la venue d’Hélios l’appâterait comme le vinaigre attire les mouches, mais il y avait autre chose. Et Kosan fulminait de ne jamais rattraper cette longueur de retard sur son rival.

Au terme d’un suspens ridiculement long, Sadaou se renfonça sur son dossier et lâcha un soupir artificiel.

— Je te crois. Même toi, tu n’aurais pas osé. Et de toute façon, ne t’imagine pas pouvoir me cacher des choses. Je suis au courant de tout ce qu’il se passe sur ces îles.

Il sait.

Cette évidence le doucha, le transperça comme une brûlure froide. Heureusement que Kosan s’était détourné à temps, pour ne pas le laisser percevoir le frisson qui dévalait son dos et le tremblement de sa gorge. Il savait. Non, que ferait-il assis insouciamment ici s’il le soupçonnait ? Sadaou cherchait à le débusquer, le pousser à se compromettre, c’était sa manière de faire. Kosan ne devrait plus se laisser déboulonner par ces tours de pacotille. Il remplit son verre et avisa la scène qui s’illuminait à la faveur de la nuit.

— Je n’en doute pas, Kenge-dao, mais j’ose espérer que tu peux comprendre mes petits écarts en ce qui concerne Hélios. C’est plus fort que moi, après ce qui s’est passé, je suis comme un chat incapable de résister devant une souris. Pour autant, je connais les limites et je saurais me garder de les franchir.

— Je l’espère, mais je te souhaite surtout de passer à autre chose.

— Cela viendra, éluda-t-il, laconique. Pour l’heure, la pièce va commencer, et même si tu ne crois pas en mon amour du théâtre, j’apprécierais de regarder.

Sadaou se retourna mécaniquement pour admirer les trésors scéniques que dévoilait le rideau. Même si cela n’avait que peu d’importance, Kosan était satisfait de constater que la qualité était au rendez-vous. Malgré le tract qu’imposait ce changement d’atmosphère, les acteurs semblaient tous œuvrer dans leur élément. Il n’en attendait pas moins de la troupe de Lupin.

Le petit bonhomme n’était évidemment pas présent. Il avait beaucoup trop à faire dans l’ombre.

Quand l’acte IV commença, l’Aile tritura nerveusement son col. Giovanni allait échanger le fer avec Pietro, et toujours aucune alerte. Cela pouvait être un bon signe : personne ne les avait encore repérés ; comme un présage néfaste : interception par des patrouilles. Par chance, la rumeur qu’il guettait finit par s’aventurer jusqu’à lui : le vrombissement d’une armada d’aéronefs.

Pourtant, seul l’effroi se peignit sur son visage. Tout comme les acteurs sur scène, il devait tenir son rôle.

— De quoi s’agit-il, Kosan ?

Si Sadaou exprimait de la colère, son homologue n’était pas sûr de la distinguer dans l’obscurité nouvelle.

— J’espérais que tu le saurais.

Quand des coups de feu retentirent au loin, le doute sur la menace n’était plus permis.

— Suivez-nous, Kenge-dao, Manqa-dao !

Les quatre gardes du corps surgirent avec la promptitude d’une horloge, ils dégainèrent leurs armes et instaurèrent un cordon de protection autour des deux politiques. D’un coup d’œil rapide vers la scène, Kosan aperçut un Hélios hagard qui scannait les alentours en quête d’explication. Archibald venait à sa rencontre et l’Aile ne doutait pas que son serviteur saurait accomplir sa tâche. À lui d’accomplir la sienne.

Il se retourna vers Sadaou qui avançait rapidement sans pour autant montrer de signe d’affolement. En tant que président du conseil, il se devait d’être paré à n’importe quelle situation d’urgence. Kosan, lui, n’avait pas à forcer l’anxiété.

Leur troupe réduite traversa une foule sens dessus dessous. Leur escorte encaissait tant bien que mal les bousculades, mais ni Sadaou ni Kosan ne furent épargnés. Un brasero renversé enflamma une tenture, de l’autre côté une explosion fit voler en éclats les baies vitrées du patio. Il ne leur restait pas l’embarras du choix : les gardes du corps les entraînèrent à l’intérieur.

Kosan dut crier pour surpasser le bruit.

— Le bureau du sénateur ! Nous y serons en sécurité, M’Bahla a fait renforcer cette pièce.

Le plus petit des quatre hommes, probablement le chef de la garde, hocha la tête et laissa l’Aile les conduire en haut d’un large escalier courbé. Lorsque Kosan s’aventurait en ces hauts lieux, son admiration s'attardait sur les sublimes peintures à l’huile. Elles ornaient le vaste couloir et se mariaient à ravir avec les enluminures de la rampe de l’escargot. Sur le plafond de verre pendait un lustre de cristal aux reflets hypnotiques. Reflets qui se mirent à trembler, tomber. Les bris plurent dans le hall. Les impacts de balles achevaient de ruiner ce chef-d’œuvre d’architecture.

— Protégez le président !

Le chef des opérations les bouscula hors de portée des tirs, tandis que les trois autres gardes se positionnaient à couvert. Du trou béant au-dessus de leurs têtes, se déversait une dizaine hommes enveloppés de noir de la tête aux pieds. Plusieurs terminèrent leur chute dans les débris de la verrière, touchés par la défense présidentielle. Ceux qui échappèrent aux tirs de suppression se glissèrent dans les colonnades et s’ensuivit un échange à arracher les tympans comme les pans de plâtre.

Kosan entraîna Sadaou dans le bureau préservé du sénateur. Le quatrième garde les avait suivis et cria à l’oreille de Kosan.

— Où est-ce qu’il y a un téléphone ? Il faut que je contacte des renforts !

— Juste à côté. La porte à droite. Faites attention à vous…

— Ça ira. Bloquez l'entrée au cas où mes hommes…

Ses mots se suspendirent une seconde dans un espace de silence fortuit.

— Et cachez-vous !

Sur ce conseil, il s’éclipsa dans la nécessité de l’urgence.

La situation avait suffisamment dérapé pour se voir obligé d’abandonner la garde rapprochée du président. Néanmoins, cela n’avait pas l’air d’inquiéter Sadaou. Pendant que Kosan farfouillait les tiroirs en quête d’une clé pour fermer l’entrée, il s’appuyait nonchalamment sur le massif bureau de merisier

— On dirait que le général Cassendi s’est décidé à passer à la vitesse supérieure.

Si le calme du politicien l’intriguait, Kosan n’interrompit pas sa recherche pour autant. Lorsqu’il trouva enfin l’objet de ses désirs, il le pointa à l’arrière du crâne de son ennemi.

Sadaou se retourna doucement, vissant son regard sombre droit sur le canon d’acier du pistolet. Aucune surprise n’illumina ses traits. Pire, il souriait.

— Et toi aussi, on dirait. Pauvre de toi, Kosan, tu viens de te condamner…

Le tir acheva sa phrase et sa vie. Le crâne de l’homme le plus important de Monade explosa et son sang abreuva le bois.

Du sang ?

Non...

Un liquide grisâtre s’écoula de l’ouverture. Le corps n’effrayait même pas Kosan pour la simple raison qu’il n’avait rien d’humain. La peau déchiquetée découvrait une carcasse de rouages et de métal ; derrière ce bazar luisait un noyau anthracite.

Un automate en lévitorium ?

Il n’avait jamais entendu que de vagues rumeurs au sujet de cette technologie balbutiante. Comment aurait-il pu imaginer que Sadaou disposait d’un prototype viable ? Cet enfoiré… Toujours une longueur d’avance sur lui, hein ? Il savait, et plutôt que d’annuler sa venue, son subterfuge l’avait poussé à dévoiler sa traitrise ! Des mois de préparation réduits à néant.

Il était fichu. Foutu !

La porte grinça dans son dos. Kosan fit volte-face et tira la deuxième balle de son six-coups. Au moins, le chef de la garde lui-même ne devait pas avoir été mis dans la confidence. La surprise déchira ses traits comme le projectile, les chairs de son épaule.

Profitant de ce court répit, l’Aile actionna un levier dérobé sur la bibliothèque et se précipita dans le passage secret. La lourde armoire claqua derrière lui. Dans le noir complet, Kosan ne voyait même pas ses pas dévaler l’escalier. Il devait fuir.

Il n’avait plus le choix.

Si le vrai Sadaou Kenge s’était effondré dans ce bureau, revendiquer l’attentat ne lui aurait causé que des ennuis mineurs. Hélas, son échec laissait la main à son ennemi. Il riposterait. Et Kosan ne souhaitait que se trouver hors de portée quand son courroux déferlerait.

Il surgit au cœur d’une nuit enflammée. Le chaos connaissait néanmoins un répit temporaire : les Ailes s’étaient abrités et les aéronefs de ses alliés, déjà rétractés, mais une rafale de vrombissements nouveaux semait le vent de mauvais augures. Évidemment, l’armée s’était tenue prête à intervenir.

Le temps lui manquait.

Kosan piqua un sprint à l’autre extrémité de l’île. Un seul dirigeable demeurait en vol stationnaire au point de rendez-vous. Une échelle se déploya, tandis que les moteurs grondaient déjà pour prendre de l'altitude. Il sauta, s’accrocha de justesse aux cordes instables. Ascension périlleuse qui s’acheva par la main secourable de Lupin. Aidé de deux autres hommes, ils hissèrent l’Aile à l’abri et Kosan s’écroula sur la passerelle, ivre d’épuisement.

— Il est à bord. Pleine vitesse !

Penchée sur lui, la face rougeaude de Lupin lui cacha l’agression des néons.

— Comment ça s’est passé ?

D’emblée, cette question. L’amertume remonta comme la bile dans sa gorge.

Sadaou respire encore.

Et il ne voulait pas y songer. Pas maintenant.

— Où est Hélios ? Vous l’avez récupéré ?

— Kenge est-il mort ?

D’une pression vive des avant-bras, Kosan se redressa, dépassant le petit bonhomme de sa haute taille. Kenge vivait encore…

— Non. Où est Hélios ?

Lupin accusa le choc. Ses traits expressifs se tordirent dans tous les états possibles. Ne survit à ce magma émotionnel qu’une tenace sidération. Puis, il baissa les yeux. Honteux.

— Lupin ! Hélios, où est-il ?

Le silence lui répondit. Alors Kosan déporta son attention sur la foule des insurgés et y dénicha la tignasse rousse familière de son serviteur. Lui aussi se déroba au regard de son maître. L’Aile combla la distance entre eux de promptes enjambées.

— Archibald !

— Je suis désolé, Manqa-dao.

Il eut la sensation que le châssis de l’aéronef se délitait sous ses pieds, qu’une salve de tirs de l’armée le fauchait en plein vol… Déjà, il ne voulait plus entendre la réponse qu’il avait requise. Mais Archibald était lancé entre ses hoquets désespérés.

— J’ai suivi le plan, je vous assure. On est passé sous l’île pour être à l’abri, mais la barrière de la passerelle était fragile… J’ai essayé de le rattraper, je vous jure, mais…

C’en était trop. Kosan quitta la plateforme et se réfugia dans l’enceinte du monstre volant. Il aurait mieux valu périr de la main de Sadaou qu’écouter cela.

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