Chapitre 9

7 minutes de lecture

La Vie Sybarite

Une pièce de Timones Levechia
Mise en scène par Hélios LaCiodat

PERSONNAGES

PIETRO DA FIORI : Fils de la noblesse déchue d’Udine, amoureux de Lucia
Interprété par Edmond Tavernier

LUCIA BELLAMONTE : Fille du Duc de Napoli
Interprétée par Mila Serpentine

GIOVANNI BELLAMONTE : Duc de Napoli
Interprété par David Beaudran

GIULIA GENOVESE : Servante et confidente de Lucia
Interprétée par Carine Cormeau

PABLO VERCONCI : Comte de Milan, fiancé de Lucia
Interprété par Jean-Gabin Grivaud

FIDELIO CORNIO : Meilleur ami de Pietro
Interprété par Hélios LaCiodat

ARMANO VICI : Tribun du peuple
Interprété par Florent Ramonez

GARDES DU DUC

*

La rampe des projecteurs éclairait, sous les visages ébahis d’un public nouveau, une salle de bal aménagée aux couleurs de voie lactée. Les panaches valsaient et les basquines balançaient ; au cœur de ce capharnaüm calculé, deux pourpoints éclatants s’emparèrent du premier plan.

PIETRO

Par bonheur, la cour de Naples s'ébat splendide
À l'image de mes rêves les plus candides
Hume donc ce parfum de richesse, mon cher
D'être invités en ce lieu béni, soyons fiers !

FIDELIO

Une évidence. Les portes s'ouvrent à vous
Providence de parures et de bijoux
Qui ne demande qu'une promesse à son doigt
Pour redorer pouvoir et gloire d'autrefois

PIETRO

Silence, mon ami ! Le Duc de Napoli
Le grand, néanmoins redouté, Giovanni
N'est autre que son père. Les murs nous entendent
Grâce, n'engage pas mon honneur à l'amende !
Nul ne doit savoir que je convoite la belle
Lucia... son éclat fend mon cœur d'étincelles

Lucia Bellamonte se tourna vers Pietro Da Fiori. Fin de la scène, changement de décor. Hélios quitta le rôle de Fidelio et s’en alla guetter la suite de la pièce dans l’ombre des coulisses. D’un coup d’œil, il avisa la présence de Sadaou Kengé installé dans la loge d’honneur aux côtés de Kosan Manqa. Il goûtait le spectacle avec la même nonchalance qui guidait la pipe à ses lèvres. Le metteur en scène reporta son attention sur les planches. On troqua les balustrades dorées contre des bosquets fleuris. Pietro et Lucia se retrouvaient dans le secret des jardins du palais.

LUCIA

Pourquoi diable persistez-vous à me poursuivre ?

PIETRO

Pourquoi, mon aimée, persistez-vous à me fuir ?

LUCIA

Il suffit, Pietro, ce jeu-là doit cesser
Mon père, le duc, nous a déjà repérés
Je souffrirais de vous voir être châtié
Taisez vos ardeurs, je vous en prie, et partez

PIETRO

Il m'est impossible, ma dame, d'oublier
Votre âme me hantera, me voilà damné

LUCIA

Fou ! Vous ne connaissez son terrible courroux !
Mon père, ce tyran, fit trembler sous son joug
Provinces du Nord sauvagement assaillies
Et menace d'assouvir toute l'Italie
Et moi, sa fille, rien qu'une valeur marchande
Se destine à épouser ce comte en offrande

PIETRO

Je ne laisserai ce destin vous tourmenter
Moi, Pietro Da Fiori, vous fait ce serment
Ma main courroucée décimera ce tyran
Pour le sort de mon pays et ma dulcinée

La pièce poursuivait son chemin tragique et parmi les spectateurs, l’agitation fourmillait. Hélios aurait bien aimé tendre l’oreille pour discerner ce qu’il s’y passait, mais il devait se concentrer sur la scène. Le moment clé. Celui où notre héros affronterait Giovanni Bellamonte.

GIOVANNI

Ainsi se dévoile l'infâme roturier
Celui qui prétend mettre en péril mes armées
Avec piques d'une poignée de paysans ?
Je rirais bien de cette farce si céans
Votre épée ne menaçait pas la noble vie
De celui qui maintient l'ordre de l'Italie

PIETRO

L'ordre ? C'est donc ainsi que vous qualifiez
Cette main de fer qui étouffe vos sujets
Vous ne méritez pas ce royaume assouvi
Votre fille ne mérite pas cette vie

GIOVANNI

Nous y voilà ! Toute une œuvre pour ses beaux yeux
Que diront vos alliés de vos traitres vœux ?
Que diront-ils de leur révolte pervertie
Par la passion frivole des Da Fiori ?

Le tyran dégaina le fer et l’insurgé répliqua d’un coup d’estoc. Une chorégraphie endiablée enflamma les planches ; une danse macabre où chacun réclamait son ascendance à chaque mouvement. Le fracas des lames se fondait avec les embardées des cuivres de l’orchestre.

Mais personne ne pouvait les entendre.

Un vent de panique semait l’enfer dans le public. Chaises renversées, verres brisés et cris en pagaille, la foule s’agitait en marées contraires. Les Ailes s’empêtraient dans leurs robes encombrantes pour fuir une menace qu’Hélios n’identifiait pas.

Soudain, la lune disparut.

Obscurci par de grondants aéronefs, le ciel déversait le fiel d’une armée aux intentions inconnues. Jusqu’à ce que des tirs fusent.

Hélios jeta un œil à la scène ; évacuée. Inquiet, il scanna chaque direction, essaya de percer la nuit à la recherche de ses amis. La course des spectateurs masquait toute visibilité, tout indice sur ce désastre. Dans la loge d’honneur, il aperçut Kosan et Sadaou s’éclipser, entourés d’une garde solide. L’acteur dépassé fut tenté de se joindre à eux, en quête de sécurité, mais une main se posa sur son épaule.

— Suis-moi.

Il n’avait jamais vu le jeune rouquin qui lui faisait face. Son visage fermé, garni d'éphélides, n’invitait pas à la confiance. Derrière lui, une explosion retentit et son rayon illumina un instant l’obscurité.

Qu’est-ce qu’il se passe ?

Hélios était tétanisé. Comment l’atmosphère sereine de l’île avait-elle pu embrasser le chaos et la peur en une scène ? Il laissa l’inconnu le tirer à l’abri, dans les coulisses. Plaqué contre une futile cloison de bois, le roux, pourtant à son contact, dut crier pour surpasser le vacarme.

— Viens avec moi, répéta-t-il.

Mais Hélios ne voyait aucune raison de lui obéir.

— Qui êtes-vous ? C’est vous qui avez fait ça ?

Il ressemblait à n’importe quel Nerf, alors que faisait-il sur les Nuages si ce n’était pas armé de néfastes desseins ?

— C’est Kosan qui m’envoie pour t’escorter en sécurité. Tu n’as rien à craindre de lui.

Vraiment ? D’où venait donc cette terreur qui s’était emparée de lui lorsqu’il l’avait rencontré la première fois ? Ou plutôt, la deuxième fois… Hélios aurait bien voulu croire en la bonne foi de Kosan, mais n’était-ce pas à cause de son invitation qu’il se retrouvait en danger aujourd’hui ? Il n’eut malheureusement pas le loisir de tergiverser. Un incendie attaquait le décor de leur théâtre. À nouveau, l’inconnu le tira hors du guêpier. Sa prise raffermie, il ne laissait plus à Hélios que le choix de lui faire confiance.

Alors qu’il galopait dans l’obscurité, à travers les jardins sporadiquement éclairés par le grabuge, l'acteur se désolait de n’apercevoir aucun visage connu. Où était sa troupe ? Il priait pour leur salut.

Enfin le rouquin stoppa sa course. Plié en deux, Hélios tachait de reprendre son souffle contre le support d’un arbre. Son escorte chassait sans ménagement le feuillage d’un épais buisson pour atteindre ce qui ressemblait à une trappe. Lorsqu’il parvint à l’ouvrir, il s’y engouffra et sembla disparaître sous terre.

— Dépêche-toi ! manifesta-t-il d’un geste agacé.

Frêle sur ses guiboles, Hélios risqua un coup d’œil dans le passage dévoilé : une échelle descendait vers de nouvelles noirceurs. Sans la toison rousse en contrebas comme indication, il se serait demandé dans quelle strate des enfers ce gouffre l’emmenait. Il agrippa les barreaux et s’enfonça avec prudence dans les tréfonds de l’île.

Ses bottes claquèrent une surface métallique, comme une passerelle. L’acteur eut à peine l’occasion de prendre conscience de son environnement que son guide reprenait la route. Sur un rythme certes pressé, mais moins haletant que plus tôt. Les ennemis – qui qu’ils soient – ne les suivraient pas dans cette voie souterraine et secrète.

Bras étendus, Hélios tâtait les parois argileuses de part et d’autre de l’allée, témoignages de son étroitesse.

— Où est-ce que tu nous emmènes ?

Il osa. Sa question rompit le laconique écho des pas.

— On chemine sous l’île pour rejoindre un aéronef. C’est plus sûr.

Ça, il pouvait bien l’admettre. Suivre ces passages sinueux valait mieux qu’un slalom entre les tirs.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé là-haut ? D’où venaient ces assaillants ?

— Kosan t’expliquera tout plus tard.

Hélios faillit s’offusquer de voir ses préoccupations – légitimes – éludées sans ménagement. Il voulut protester, mais un courant d’air gifla ses joues. Il osa jeter un regard sous ses pieds et le regretta aussitôt. La touffeur des tunnels cédait place au dehors, et pas n’importe quel dehors ; les Nuages. De nuit, le vide se gavait de ses frayeurs.

Visiblement sa phobie ne concernait pas son guide. Il avançait sur la fine liane de métal suspendue, insouciant de son crissement dans le chahut du vent. Hélios déglutit, cramponné à la rambarde, il progressait à petits pas prudents.

Ne pas regarder, ne pas regarder.

Le rouquin s’était arrêté en chemin pour l’attendre. Pourtant, même quand Hélios parvint à sa hauteur, il ne bougea pas. Ses battements s’accélérèrent. C’était bien l’endroit pour faire une pause !

— Tu ne te souviens vraiment pas de moi ?

Les doigts du guide glissaient le long de la barrière instable. Hélios le dévisagea surpris. Pourquoi cette question ?

— Je devrais ?

Dans la pâleur sélène, il discerna un sourire fin étirer ses lèvres. Un sourire qui n’avait rien d’amical. Hélios comprit trop tard. Il ordonna à ses jambes de reculer ; l’inconnu l’empoigna avant. Une furie de force brute le bouscula contre la rambarde. Filet de sécurité risible qui céda sous le choc.

Une seconde, Hélios se sentit libéré de toute entrave. Le sol n’avait plus d’emprise sur lui, n’assurait plus son soutien, son corps, capturé par les vents, appartenait désormais à un autre royaume…

Non !

Ses mains battaient le rien et trouvèrent un renfort. Elles glissèrent sur la relique tordue et pendante de la barrière dépérie. Et s’y accrochèrent. De toutes leurs forces.

Les pieds flottants dans les nuages, sa chute en suspension, sa vie ne tenait plus qu’à la ténacité de ses paumes.

Nullement inquiet, le rouquin s’accroupit pour un dernier hommage.

— C’est dommage. Si tu t’étais souvenu, tu te serais méfié de moi.

De son pied, il frappa le lien qui le raccrochait à ce monde.

— Non ! Je t’en supplie ! Quoi que je t’aie fait, je l’ai oublié ! Je ne suis plus le même homme. Arrête !

Ses coups répétés n’exprimèrent aucune pitié.

— Adieu Hélios. Tu ne valais pas l’attention qu’on te portait.

Ses doigts cédèrent. Le sourire sardonique s’effaça à toute allure derrière les trombes atmosphériques.

Le vide appelait son dû.

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