Chapitre 6

8 minutes de lecture

— Je suppose que le succès de cette première représentation de La Vie Sybarite vous a galvanisé, monsieur LaCiodat. Quel est votre secret pour séduire les foules ?

Tassé dans un fauteuil trop mou, Hélios avait l’impression de se dissoudre dans le tissu. Les tons café et tangerine de la pièce étaient habituellement rassurants ; aujourd’hui, il se sentait pris dans l’étau d’un brasier. Des rideaux lourds barraient les fenêtres, comme si les vitraux ne suffisaient plus à masquer la laideur du dehors.

Du coin de l’œil, Christine, la chargée de communication des Alpines, le surveillait, s’assurerait qu’il ne commette aucune bourde. Encore une fois, Hélios la maudit d’avoir planifié cette interview en début d’après-midi. Si au moins la journaliste s’intéressait un tant soit peu au théâtre, l'acteur se serait ravivé de cette discussion. Hélas, elle s’attardait sur des considérations aux antipodes de sa passion.

Il réprima de toutes ses forces un bâillement indécent. Les relents d’une nuit difficile balafraient son masque de circonstance, mais il ne pouvait pas le laisser se fissurer. Il en allait de la réputation du théâtre. Le comédien se munit d’un sourire affable et s’efforça de valoriser le travail d’équipe au sein de la troupe, poussant en avant le charisme d’un Edmond et le talent de Mila.

— Évidemment, le choix d’acteurs confirmés y est pour beaucoup, renchérit la reporter. Pourtant, les rumeurs soufflent que le public se presse davantage aux portes pour voir la magie du prodige à l’œuvre. Il y a à peine un an, personne n’avait entendu le nom d’Hélios LaCiodat. Aujourd’hui, il est sur toutes les lèvres du Givre d’Or. Votre ascension est… fulgurante.

Ce n’était même plus une question, mais une insinuation fort déplaisante. Derrière la mine faussement admirative, Hélios reconnaissait bien là le venin des Nerfs. Il ne se départit pas de son sourire et répliqua avec candeur.

— J’ai multiplié les castings avant que Lupin Malherbes ne me donne ma chance. Après cela, tout s’est vite enchaîné. Mais vous avez raison. Dans le petit monde du théâtre, de trop nombreux talents germent dans l’ombre et mériteraient davantage de lumière. C’est pourquoi j’espère puiser dans un vivier de nouvelles têtes pour les prochains projets d’adaptation des saynètes de Louise Carvier…

— Ne changez pas de sujet. C’est à vous que nos lecteurs s’intéressent, et allons-y franco : ils veulent savoir comment vous êtes passé des bas-fonds de Monade à la scène d’un théâtre de renom en moins de temps qu’il n’en faut à Rivière Loudanet pour retourner sa veste.

— Est-ce que vos lecteurs sont aussi friands de piques sur notre pauvre préfet ?

Hélios avait beau tenter de détendre l’atmosphère sur une note d’humour, il était trop tard. La vipère avait mordu. Et la conversation glissait sur un désagréable enchevêtrement d’épines.

— Qu’avez-vous fait pendant l’Entelechia pour vous attirer ainsi les faveurs des puissants ?

La bombe était lâchée. Une goutte coula sur son front et Hélios desserra son col, se maudissant de ses excès de la veille. S’il n’avait pas tant bu, il aurait sans doute pu puiser dans sa besace de sarcasme quelque répartie pour mater un tel culot.

Personne ne parlait de l’Entelechia. Personne.

Par chance, la sortie de la journaliste fit réagir Christine. Elle abandonna sa paperasse et bondit de son fauteuil en feutre pour s’interposer entre eux. Son intervention mesurée honorait ses longues années d’expérience dans le domaine de l’image.

— Veuillez m’excuser, madame Bovard, mais je crains qu’il ne faille mettre fin à l’interview. Monsieur LaCiodat a encore beaucoup à faire pour la mise en place de la représentation de ce soir.

Elle ne décampait pas de son trône d’invité. La fouineuse de scoops ne comptait pas lâcher le morceau juteux qu’elle avait capturé entre ses crocs.

— Vous m’aviez promis jusqu’à la demie. Il n’est que le quart.

Mais Christine savait quand laisser tomber l’affabilité pour la fermeté.

— Vous devriez comprendre qu’on vous congédie sans avoir besoin de l’expliciter. Est-ce plus clair ainsi ?

Le teint écrevisse de la journaliste donna à Hélios envie de sourire. Il s’abstint ; il voyait d’ici l’article ordurier que cette femme pondrait à son sujet, inutile d’aggraver son cas. Quand la chargée de communication claqua la porte derrière la visiteuse, le comédien lâcha un soupir de soulagement.

— Merci Christine.

— Je ne l’ai pas fait pour toi, répliqua-t-elle d’un ton sec. Je tiens seulement à éviter que ce genre de racontars sordides n’éclabousse le théâtre.

Bras croisés, chignon soigné et lèvres serrées, l’hypocrisie de Christine n’avait plus cours en tête à tête. Hélios ne s’en offusquait plus. Il ne connaissait que deux réactions des Nerfs en sa présence : la curiosité envers une bête de foire ou la défiance jalouse ; et le parvenu préférait encore la deuxième.

— Bien. Si on en a fini, je vais rejoindre la troupe.

Il s’éclipsa du salon trop étouffant et déambula à travers les vastes couloirs art-nouveau des Alpines. Les murs soyeusement tapissés n’étaient jamais aussi beaux que nimbés de ces halos chauds. Sous ses pas, la moquette s’enfonçait comme une texture de nuages. Loin au-dessus de sa tête, les peintures du plafond dansaient avec splendeur.

Le changement de perspective enivrait Hélios de vertige. Les fantômes de sa semi-nuit prenaient leur revanche. Ou cette impression constante de ne pas mériter sa place revenait le harceler.

Il fit un crochet au cabinet pour se rincer le visage. Dans le miroir surplombant l’évier, les gouffres de ses cernes lui rappelaient ses terreurs enfouies. L’empreinte des yeux d’ambre de Kosan le hantait encore. Sa tête tournait en songeant à ce paradoxe intriqué en lui. Désirer à tout prix connaître la vérité sur ces trois mois de vide et s’enfuir dès lors qu’elle s’offre à lui.

Il secoua la tête. Décidé à reporter ses questions à plus tard, il sortit et reprit, d’une allure plus confiante, le chemin vers la scène.

À cette heure, les innombrables rangées de strapontins paraissaient agréablement aérées. Ainsi, la voix de crécelle de Carine pouvait résonner sans entrave, sans aucune forme de pitié pour son épuisement.

— C’est maintenant qu’on arrive ?

Hélios sourit en découvrant l’intégralité de la troupe, pour une fois à l’heure et parée pour la répétition ; les éternels ajustements de dernière minute. Il manquait les six membres du cœur, le chorégraphe, les musiciens, ainsi que Fanchon et Arnaud dont les rôles se limitaient à deux répliques. Mais les huit comédiens principaux étaient présents ; rayonnants malgré la fatigue.

— Bon, on s’y met ?

Sauf Mila, dont le ton sonnait plus sinistre qu’à l’accoutumée. L’actrice vedette ne se départait jamais de son sérieux. Hélios l’appréciait autant qu’elle le détestait. Issue des Rotules, cette fonceuse avait sué sang et eau pour se frayer un chemin jusqu’à la Surface, sa passion pour le théâtre comme seul phare dans la tempête. Elle était son alter ego, celle que l'ex-Sans Nom aurait aimé être s’il n’avait pas « triché ».

Joignant le geste à la parole, la gracieuse brune fit claquer ses talons sévères sur les planches et se campa dans le rôle de Lucia Bellamonte. Edmond – à peu près aussi frais que ce tombeur de David après une soirée de drague intensive – leva sa carcasse avec une difficulté exagérée. Mila s’en exaspéra, mais la professionnelle qu’elle était retenait ses remarques déplacées – sauf lorsqu’il s’agissait d’agonir leur metteur en scène.

— Bien, j’aimerais qu’on reprenne la scène 3 de l’acte III, déclara Hélios en s’installant dans un fauteuil vide du public. Il m'a semblé que l’annonce de l’attaque sur le palais manquait un peu d’étincelles. Tâchons de voir si on peut améliorer ça.

Mila laissa échapper un soupir imperceptible. Sans doute trouvait-elle cette séquence, déjà répétée mille fois, parfaite. Pour parler simplement, Hélios avait ce don de forniquer avec les mouches.

Edmond, armé de son sourire de jeune premier, resplendissait dans le rôle du roturier épris de la fille d’un tyran. Ses gestes extravagants épousaient à merveille les traits de Pietro Da Fiori, sans jamais tomber dans l’excès. Son épée factice fendait l’air et sa voix enflammée fusait.

PIETRO

De grâce Lucia, ne vous méprenez pas.
Ce choix cruel qui m'incombe fige mon bras.

Mila esquissa un pas gracieux vers l’avant. Ce soir, les voiles de sa robe onduleraient dans son sillage. Pour l’heure, elle donna la répliqua avec la gravité qui seyait à cette noble dame tourmentée.

LUCIA

Ce dilemme vous honore comme il m’horrifie.
Dussiez-vous croiser le fer avec mon sang impie
Je serais incapable de vous pardonner
Comme je ne saurais cesser de vous aimer.

— Ok, je crois que c’est là que ça coince, interrompit Hélios.

Les sourcils de Mila se froncèrent. Ses bras croisés marquaient l'ampleur de sa contrariété.

— Comment ça ?

— Tu es parfaite pour incarner Lucia, et pourtant, je ne la trouve pas complètement en phase avec la situation. Je dirais que tu pourrais être un peu moins scolaire et laisser parler tes émotions. Fais-nous ressentir pleinement ce dilemme qui la tiraille !

— N’est-ce pas déjà le cas ? s’offusqua-t-elle. Je ne vais quand même pas exagérer et en faire des caisses !

— Justement, si ! C’est du théâtre, les spectateurs ont besoin de…

— Oh, ne prétends pas connaître le théâtre mieux que moi. Ça fait dix ans que je pratique. Et toi ?

Un silence de mort prit de court l’assemblée restreinte, comme le brouillard impromptu qui enveloppait Monade après l’averse. Un tiraillement déforma le visage lisse d’Hélios ; léger. Imperceptible. Néanmoins suffisant pour submerger la troupe d’ondées de malaise.

Le metteur en scène avait l’habitude des piques de Mila. Peut-être était-ce sa rencontre – ou retrouvaille – perturbante de la veille, ou bien les questions intrusives de la journaliste, mais, cette fois, l’attaque le toucha, le terrassa. Ainsi déclarait-elle la guerre ? À celui qui lui accordait ce rôle principal ? Mila Serpentine avait une drôle de manière de mordre la main qui la nourrissait.

Hélios ouvrit la bouche, prêt à dégainer une répartie cinglante et marinée. Heureusement, Lupin fit irruption à ce moment-là.

Les portes claquèrent avec grandiloquence, ses talons martelaient le parquet en conquérant et ses gesticulations enthousiastes dissipaient la gêne. Sa voix de baryton explosa le silence sans décence.

— Vous êtes tous là, les jeunes ? Parfait ! J’ai une exceeeeellente nouvelle ! Nous sommes cordialement invités à donner une représentation pour la fête du septentrion, dans trois jours, en haut lieu. Oui, vous avez compris : nous partons pour les Nuages !

Si l’acidité de Mila avait sidéré la troupe plus tôt, ce n’était rien en comparaison du choc qui la terrassait désormais. Florent manqua de glisser de l’accoudoir où il tenait en équilibre, Jean-Gabin ouvrit la bouche comme pour gober des insectes invisibles et les yeux de Carine s’exorbitèrent tant qu’on craignit qu’ils ne tombent. Seuls Mila et Edmond, acteurs en toutes circonstances, demeurèrent de marbre face à l’annonce ; solides pontons dans la crue.

Quant à Hélios, une peur intangible résonna en chaque fibre de son être. Ainsi Kosan ne comptait pas en rester là, pas après sa fuite. Et sous ses grands airs de libertaire, le privait du droit de décision.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire LuizEsc ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0