Chapitre 4

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Il renfila un pantalon si élimé qu’il semblait avoir parcouru vingt fois les strates de Monade avant de retomber dans la Plante. Des bretelles taillées dans une chute d’un tissu rêche et d’origine inconnue le maintenaient sur ses hanches trop étroites. Le tout lui conférait une allure peu glorieuse. Qu’importe ; ici, on ne souciait que de ce qu’il cachait en dessous. Il compléta l’ensemble d’un pardessus dérobé à un cadavre de la Décharge et se retourna vers le type étalé, bras en croix, sur le matelas dévoré par les mites. Ce dernier daigna émerger de sa léthargie pour lui adresser un regard. Encore enivré d’envie. Sa bouche s’agita.

— Comment tu t’appelles ?

L’interpellé se figea. Le tremblement désagréable de son échine lui rappelait ô combien il haïssait cette question.

— Quoi ? Tu t’imagines que les Sans Noms ne sont qu’une légende urbaine pour effrayer les jeunes Rotules qui ne contribueraient pas assez à la grandeur de Monade ?

Le type se redressa comme piqué par une punaise. Une terreur sourde déforma son faciès auparavant relaxé. Il bondit du lit et s’empressa de rassembler ses affaires dans un élan gerbant de gêne. Il avait compris avec qui il venait de baiser. Il déguerpit sans demander son reste.

Le prostitué soupira. Heureusement qu’il l’avait fait payer en amont. Avec ça, il aurait peut-être assez pour acheter un nouveau script de théâtre à Artyom au Blizzard des Mots avant de redescendre au squat. Les autres se gausseraient encore de sa passion stupide pour cet art inaccessible, mais c’était plus fort que lui. Depuis que Tête Enflée lui avait appris à lire, il ne trouvait rien de plus excitant que faire danser les mots dans sa tête et les voir matérialiser des scènes sur le terrain de son imaginaire. Les vêtements, la nourriture… tout ça pouvait se déterrer dans la crasse du Lisier, mais l’art… L’art était plus rare. Si ce n’était pas pour son attrait, le Sans Nom ne briserait pas les frontières pour vendre son corps.

Il referma soigneusement la chambre qu’il louait chez Rishka et descendit l’escalier jusqu’à la réception ; en rasant les murs, comme il en avait l’habitude. Contrairement aux allées et venues entre la Plante et le Cartilage, personne ne s’embarrassait à contrôler celles entre le Lisier et la Plante. Officiellement, le Lisier n’existait pas. Toujours est-il qu’un non-citoyen n’avait rien à faire sur ce territoire ; et il ne voulait pas d’ennuis.

— Tu n’oublies pas quelque chose ?

Le Sans Nom mua sa grimace en une moue contrite avant de se retourner vers Rishka. Tant pis pour sa pièce de théâtre, il n’échapperait pas à la vigilance de la tenancière. Et à quoi bon ? Elle n’aurait certainement pas manqué de lui rappeler sa dette à sa prochaine venue. Sous les rides marquées, le regard de rapace de la matrone ne se laissait pas berner par l’attitude faussement innocente du prostitué. Il déversa les pièces sur le comptoir jusqu’à ce que Rishka les juge quittes. Après quoi, un sourire étira enfin ses lèvres émaciées.

— Ça s’est bien passé ?

Il contenta d’un haussement d’épaules équivoque.

La bougresse n’était pas si mauvaise avec lui. Déjà, elle le laissait travailler chez elle, se moquant de son absence d’identité comme de sa dernière vergeture. Puis, il y avait ce côté maternel qui transperçait, parfois, dans sa manière réservée de souhaiter le bonheur à ces hères démunis qui passaient chez elle.

— Va demander à mon mari de te servir une chope. Il y a quelqu’un qui t’attend dans le bar.

Le Sans Nom laissa tomber son masque sous le coup de la surprise. Quelqu’un pour lui ? Ici, dans la Plante ?

— Qui ça ? interrogea-t-il avec une pointe de frayeur.

— Un Rotule que tu connais bien.

Son rictus malicieux acheva de hérisser le poil sur sa nuque. Il ne connaissait aucun Rotule en dehors des rares clients, comme le pauvre type de tout à l’heure, qui descendaient jusqu’ici pour s’adonner à quelques vices inavouables. Et ceux-là n’avaient aucune raison de le demander. Néanmoins, il vouait une certaine confiance à la matrone « bienfaitrice » : elle ne l’enverrait pas, ainsi auréolée de bienfaisance, dans un traquenard.

Il salua d’un signe de tête Boris, le mari taiseux de la tenancière qui lui tendit une choppe sans qu’il n’ait besoin de demander. Alors, il explora l’espace de bric et de broc qui prétendait s’appeler un « bar » à la recherche d’une silhouette familière. À cette heure précoce de la soirée, le lieu désuet était désert. Aussi, il trouva rapidement le seul client attablé dans un coin d’ombre. Ce dernier se leva et lui ouvrit grand les bras.

Le Sans Nom s’y jeta dans un élan d’enthousiasme sincère.

— Bordel, Crevé ! Qu’est-ce que tu fous-là ?

Son ami lui administra quelques tapes dans le dos avant de l’inviter à s’asseoir à sa table.

— Ce n’est plus Crevé. Je m’appelle Spencer Garnett désormais.

Le Sans Nom écarquilla des yeux outrés et détailla alors l’accoutrement du gamin qui avait grandi avec lui dans le Lisier. Il portait un ensemble en feutre qui, sans être de première jeunesse, s’avérait relativement propre et moins troué que ses nippes. Ses cheveux, qu’il avait connus en désordre et inégalement coupés, étaient lissés et d’une blondeur presque brillante.

Où était passé ce gosse qu’on avait nommé d’après sa faculté à réaliser de fascinants bricolages à partir de chambres à air trouées ? Celui qui avait toujours soutenu sa passion pour l’art ? Tu deviendras un acteur célèbre, un jour, lui soufflait-il, quand bien même le Sans Nom était déjà trop grand pour croire ces mensonges. C’était même Crevé qui lui avait refilé le tuyau du petit établissement de Rishka pour se faire un peu d’argent. Mais Crevé avait disparu depuis trois mois. Et l’être qui réapparaissait en face de lui n’était plus Crevé.

— Mais qu’est-ce que… enfin, comment ?

Il ne parvenait plus à poser ses questions, mais elles étaient évidentes. Crevé-Spencer lui rendit un sourire rassurant.

— Désolé de ne pas être revenu plus tôt. Ces derniers jours furent assez mouvementés.

— Jours ? Ça fait plus de trois mois que tu es parti !

Sa pinte achevée depuis longtemps, son ami soutira sans élégance une gorgée de la sienne. Il avait peut-être obtenu un titre de Rotule, mais ses manières restaient celles des Sans Noms.

— Je sais, rétorqua dans un rot, mais pour moi, c’est comme si c’était hier.

Le prostitué le regarda sans comprendre. Crevé-Spencer se pencha vers lui et baissa d’un ton avant de reprendre.

— Je t’avais dit que j’allais tenter l’Entelechia, non ?

— Oui, et le Rat a prédit que ça te tuerait.

— Est-ce que j’ai l’air mort ? claironna-t-il en écartant les bras.

D’une certaine façon, oui.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il s’égosilla dans un rire étrange ; un mélange de dépit et de crainte.

— Je n’en ai pas la moindre idée. Je me suis rendu au Cœur, j’ai pris l’ascenseur pour les Nuages, puis j’ai rouvert les yeux trois mois plus tard.

— Comment ça ?

Crevé-Spencer tapa sur son crâne d’un geste las.

— Ils t’effacent la mémoire, alors impossible de te dire ce qu’ils fabriquent là-haut. En contrepartie, j’ai gagné un compte alimenté avec cent cinquante crédits sociaux et deux mille dirhans.

Le Sans Nom s’étouffa avec sa gorgée de bière sous l’effet du choc. Cent cinquante crédits sociaux ? Il en fallait cent à un Plantard pour espérer évoluer en Rotule, et en gagner dix nécessitait un an de travail acharné dans les Usines de Recyclage de Monade, alors cent cinquante… La somme miroitait comme un mirage inatteignable. Et Crevé lui annonçait ça crânement !

Il ne put s’empêcher de froncer les sourcils, sceptique.

— Le Rat dit qu’ils font des choses horribles là-bas, aux gens comme nous. À leurs yeux, nous ne sommes rien de plus que du bétail.

Spencer haussa les épaules.

— Peut-être, mais comme tu peux le constater, j’en garde pas la moindre séquelle. Même mon corps a été retapé à neuf ! Encore une de leur technologie bizarre à laquelle on n’a pas accès en bas. Pas de quoi me plaindre, tu vois.

Pourtant, le Sans Nom ne pouvait louper la lueur d’amertume qui flottait dans son regard. Qu’y avait-il à regretter ?

Leur chef les avait toujours mis en garde contre l’Entelechia, arguant, à raison, que les puissants n’allaient certainement pas puiser leur main d’œuvre dans les bas-fonds pour effectuer des tâches « honorables ». Mais à voir le costume propre de Spencer et son sourire de façade, le Sans Nom l’enviait. Un peu.

Avec autant de crédits, fini la galère des fouilles dans les étendues nauséabondes du cloaque qui leur servait de maison. Peut-être pourrait-il espérer apercevoir le soleil. Peut-être même découvrir le théâtre, une vraie scène, ailleurs que dans sa tête.

— Comment on fait pour postuler à ce truc ? L’Entelechia…

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